Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s’il
s’amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d’un air
capable et supérieur:
--Lucette est bien gentille, mais, vous comprenez, ce n’est pas amusant
de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout.
Et quand il dit cela, Trott, sans qu’il s’en doute, est d’une effroyable
injustice. Car il n’y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de
prestigieux calculateur qui travaille avec autant d’intensité que celui
de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle a poussé son premier
«ouin-in-in», c’est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s’y
entasser. Eh! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu’elle
pense ou qu’elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers
à la fois et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très
simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C’est
très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu’on emploie pour
des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des
robes de soie. «Papa» et «maman» sont pour Mlle Lucette des idées
infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les
théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y
a sur le monde qu’elle perçoit et sur sa pensée elle-même une espèce de
brouillard assez dense et à peu près uniforme, où passent très vaguement
des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très
confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de
savoir si elles sont de plaisir ou de douleur: quand les choses du
dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve: gueu-gueu-gueu; et
quand c’est le contraire, on entend: ouin-in-in. Et il y a une foule de
sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et
qu’elle subit en bavant d’un air distrait. Mais chaque jour le nombre
des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard
s’éclaire d’étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en nous
réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs,
viennent de s’estomper en nous; il y a dans notre âme un petit fond
trouble, un trou où quelque chose a passé qui s’est évaporé. Cela a été
trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller
notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s’enfuit
et s’efface d’autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le
ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très
nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de
sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s’en doute pas; plus
tard, jamais elle ne s’en souviendra; mais elles s’empilent et
s’accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une
pyramide qui émerge du brouillard général. Et c’est pour cela que
l’autre jour Mlle Lucette s’est mise à sourire en apercevant un rayon de
soleil, elle qui jamais auparavant n’y avait prêté nulle attention. Il
s’est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche
de sa naissance, toute une éducation, raffinée, compliquée et intensive.
Il s’est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à
sentir que les anges, après l’avoir posée dans son berceau, lui ont
donnée, et ce qui s’y trouve maintenant, ce n’est pas encore une
conscience, mais c’est quelque chose de très vivant, de très agissant et
de très développé.
En ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui
coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue.
Elle vient de s’éveiller d’un bon petit sommeil. Elle a les yeux au
plafond. Elle tortille ses mains, s’empoigne successivement un doigt et
puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon
d’Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d’une gaze épaisse,
embrumer, éloigner, arrondir, impréciser, les mots absurdement précis et
techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme
infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire
assister au défilé prodigieux des «pensées» qui tourbillonnent sous son
crâne, hélas! toujours déplumé.
«Il y a de la lumière, ça vient, ça luit, ça caresse. C’est très
amusant. Comme elle vient, la lumière! Il faut la manger. La lumière,
c’est joli. Le noir, c’est laid. De ce côté, c’est la lumière. C’est
très joli. C’est très gai. Il faut la manger. De ce côté, c’est le noir.
Le noir, c’est laid. Ça fait mal. Hou! hou! Mais de ce côté c’est la
lumière, gueu-gueu-gueu. Et là-bas le noir.»
--Nounou, arrangez donc les coussins de cette petite. A force de se
tortiller dans son moïse, elle a la tête plus bas que les pieds.
«La lumière, il faut la manger, la manger, ou au moins l’attraper. Ça ne
remue pas comme on veut, toutes ces petites choses qui sont sans cesse à
vous griffer le nez, à se fourrer dans vos yeux, ou à vous entrer dans
la bouche. Il faudrait attraper... attraper. Ouin-in-in.»
--Doucement, bébé.
«Ça balance, c’est bon, c’est comme dodo. Les petits doigts roses sont
amusants. Il faudrait les prendre. C’est difficile. Ils se sauvent
toujours. Ah! voilà... Ça ne va pas. Il faut griffer, griffer tout ce
qu’on peut, très fort. Ça fait mal. Tant pis. Griffons. Bobo.
Ouin-in-in...»
--Mais qu’elle est sotte, cette petite! la voilà qui se griffe
elle-même. Voulez-vous être sage, mademoiselle?
«Tiens, la grande machine qui remue s’est approchée. Pas celle qu’on
tette. L’autre. Qu’est-ce qu’elle veut à s’approcher comme ça? Ça fait
noir, il faut crier. Non, c’est drôle, c’est très drôle. Elle
chatouille. Il faut sauter, il faut faire des grimaces. C’est très
amusant. Il y a un petit rond de lumière qui brille. Il faut l’attraper.
Mais on ne peut pas. La grande chose est partie. Où est-elle? Ce n’est
pas la peine de se fâcher. Elle a laissé quelque chose entre les doigts.
Mais on ne sait pas quoi. Heureusement il y a la lumière. Mais c’est
ennuyeux, la lumière. On l’a assez vue. Et le noir aussi. On les a assez
vus.
«Ah! voilà quelque chose qui vient par les oreilles. Qu’est-ce que
c’est? Ça vient très fort par les oreilles. Il faut crier. Ah! non, ce
sont des machines qui remuent. Il y a celle qu’on tette et un tas
d’autres qui grouillent. C’est très laid. Ça fait noir. Ce n’est pas
amusant, la lumière; mais c’est plus joli que tout ça. Et puis j’en ai
assez. Ouin-in-in.»
--Prenez un peu la petite, nounou, qu’elle soit gentille...
--C’est tout le portrait de votre mari.
--C’est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère.
«C’est bon d’être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l’âme.
C’est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière,
des espèces d’autres choses encore. C’est amusant. C’est aussi très
compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps.
Autant ça qu’autre chose. Aïe, aïe! Voilà quelque chose qui vient. Ça
vient par l’intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient
par dedans. Ça vient. Qu’est-ce qu’elles ont donc, toutes ces machines
qui remuent! Est-ce qu’elles n’ont pas bientôt fini de vous agacer les
yeux et les oreilles? On a bien autre chose à faire qu’à faire attention
à elles.»
--Il n’y aura pas moyen d’avoir seulement une risette. Bébé, voyons,
bébé!
«Mais laissez-moi donc tranquille! Il y a là dedans quelque chose qui ne
va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous
m’ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça
sorte. Il le faut. C’est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non,
pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c’est tout à fait
indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il le
faut. Colique. Colique. Allons donc! Ça n’est pas très agréable, mais
enfin c’est le seul moyen... Ça y est. Ouf!»
--Nounou! nounou! venez vite. Oh! la petite sale! Dépêchez-vous de la
changer.
«Ça pique. C’est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses
forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se
laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas
se taire. C’est bien inutile qu’on vous fasse entrer un tas de choses
par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas besoin
non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur
le ventre. Ça n’est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C’est
abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces.
Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l’heure. C’est
creux. Il faudrait remplir. C’est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut
remplir, remplir... Ouin.»
--Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante,
cette petite, tout à fait les yeux de votre beau-père...
«Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé! la grosse machine à téter.
Mais oui. C’est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche
encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez... Ah! maintenant, c’est bon.
C’est tout ce qu’il faut. C’est excellent. C’est le meilleur de tout.
C’est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on
s’en moque. Ça, c’est bon, c’est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La
vie est succulente... Qu’est-ce qu’il y a? C’est parti. Ah! mais il en
faut encore. On n’est pas plein. C’est horrible. C’est une trahison. Il
faut crier, oui, on s’étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler,
hurler, et tâcher de tout déchirer, s’arracher le nez, et tout, et le
reste...»
--Regardez cet appétit! Qu’elle est méchante, cette petite! Elle ne
laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté.
«Ah! enfin! c’est revenu. Ce n’est pas trop tôt. Il ne faudrait pas
qu’on l’enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter!
qu’il est gentil! C’est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter,
il n’y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c’est la même chose. Téter,
dodo... dodo...»
Dodo.
--Remettez-la bien doucement dans son moïse, nounou.
Voilà qui est fait. Mlle Lucette dort à poings fermés. Avec de la
chance, il y en a bien pour une heure.