Gest fils d'Odleif habitait à Haga, au Bardastrand. C'était le plus sage
des hommes, et il voyait les destins dans l'avenir. Il donna un festin à
Thangbrand et aux siens, qui vinrent à Haga, au nombre de soixante. On
leur dit que deux cents hommes païens y étaient déjà rassemblés et qu'on
s'attendait à voir arriver un sorcier nommé Utryg; ils avaient tous
grand'peur de lui. On disait qu'il ne craignait ni le fer ni la flamme;
et tous ces païens étaient fort effrayés. Thangbrand leur demanda s'ils
voulaient recevoir la foi, mais ils refusèrent tous. «Je vous ferai
donc, dit Thangbrand, une proposition, afin de voir quelle foi est la
meilleure. Nous allons faire trois feux. Vous autres païens, vous en
bénirez un, et moi un autre, et le troisième restera sans bénédiction.
Si le sorcier a peur du feu que j'aurai béni, mais passe à travers les
deux autres, vous recevrez la foi.»--«C'est bien dit, répondit Gest, et
je consens à cela pour moi et ceux de ma maison.» Et après que Gest eut
ainsi parlé, beaucoup d'autres dirent qu'ils feraient comme lui.
Et voici qu'on vint dire que le sorcier s'approchait du domaine. Les
feux étaient allumés et brûlaient. Les hommes prirent leurs armes,
sautèrent sur les bancs, et attendirent. Le sorcier arrive, tout armé;
le voilà qui passe la porte. Il entre dans la chambre et passe tout
droit au travers du feu que les païens avaient béni, et aussi de celui
qui était resté sans bénédiction. Il arrive au feu que Thangbrand avait
béni, et il n'ose pas le traverser, et il dit que ce feu le brûle
grandement. Il brandit son épée vers les bancs, mais l'épée qu'il avait
levée en l'air entre dans une poutre, de côté. Alors Thangbrand le
frappa au bras avec son crucifix, et on vit ce prodige, que l'épée tomba
de la main du sorcier. Thangbrand lui enfonce l'épée dans la poitrine.
Gudleif lui enlève un bras, les autres s'approchent et achèvent de le
tuer.
Alors Thanghrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi. Gest
répondit qu'il n'avait promis que ce qu'il comptait tenir. Et Thangbrand
baptisa Gest et toute sa maison, et bien d'autres encore.
Thangbrand demanda à Gest s'il ne pourrait pas continuer sa route vers
les fjords de l'ouest. Gest l'en détourna, disant que les gens de là-bas
étaient des hommes rudes, à qui il n'était pas bon d'avoir à faire «mais
s'il est écrit, ajouta-t-il, que la foi finira par s'établir, c'est au
ting qu'on l'établira, et alors tous les chefs de chaque district seront
présents.»--«J'ai déjà annoncé la foi au ting, dit Thangbrand, et j'ai
trouvé beaucoup de résistance.»--«Tu as fait de grandes choses, dit
Gest, quoiqu'il soit réservé à d'autres de mettre la foi dans nos lois.
C'est comme on l'a dit: un arbre ne tombe pas du premier coup.» Après
cela, Gest fit à Thangbrand de riches présents, et Thangbrand et les
siens retournèrent dans le pays du Sud.
Thangbrand vint dans le district des gens du Sud et de là aux fjords de
l'est. Il reçut l'hospitalité à Bergthorshval, et Njal lui fit de beaux
présents. De là il continua sa route vers l'est, jusqu'à l'Alptafjord,
pour retrouver Ifal de Sida. Il fit remettre son vaisseau en état. Les
païens avaient nommé ce vaisseau le panier de fer. Thangbrand s'y
embarqua, et Gudleif avec lui.