On commençait à parler beaucoup de cette querelle, et tous étaient
d'avis qu'au point où on en était, il n'y avait plus à l'étouffer.
Runolf, fils d'Ulf, godi d'Ör, de Dal dans l'est, était grand ami de
Thrain et il l'avait invité chez lui; il était convenu que Thrain s'en
irait dans l'est, trois semaines ou un mois après le commencement de
l'hiver.
Thrain prit avec lui pour faire le voyage Hrap, et Grani, fils de
Gunnar, Gunnar fils de Lambi, Lambi, fils de Sigurd, et Lodin, et
Tjörvi. Ils étaient huit en tout. La mère et la fille, Halgerd et
Thorgerd, devaient venir aussi. Thrain annonça qu'il s'arrêterait à Mörk
chez son frère Ketil; il dit aussi combien de nuits il comptait passer
au loin. Ils étaient tous armés jusqu'aux dents.
Ils chevauchèrent vers l'est, passant le Markarfljot. Ils trouvèrent là
des femmes mendiantes qui les prièrent de leur faire passer l'eau, ils
le firent, après quoi ils vinrent à Dal ou ils trouvèrent un bon
accueil, Ketil de Mörk y était. Ils restèrent là deux nuits. Runolf et
Ketil prièrent Thrain de s'arranger avec les fils de Njal. Mais Thrain
répondit de travers: il dit que jamais il ne leur donnerait d'argent, et
qu'il était bien de taille à leur tenir tête, partout où ils se
rencontreraient. «C'est possible, dit Runolf, mais moi je suis d'avis
qu'ils n'ont pas leur pareil, depuis que Gunnar de Hlidarenda est mort;
et il est à croire qu'il s'ensuivra mort d'homme des deux côtés.» Thrain
dit qu'il n'en avait pas peur.
Alors Thrain partit pour Mörk, où il passa deux nuits. Puis il revint à
Dal. À l'un et l'autre endroit, on lui fit au départ de beaux présents.
Les bords du Markarfljot étaient gelés, et il y avait des banquises de
glace, çà et là, au travers de la rivière.
Thrain dit qu'il voulait retourner chez lui ce soir-là. Runolf lui dit
de n'en rien faire, qu'il serait plus prudent de ne pas marcher au jour
qu'il avait dit. «Ce serait avoir peur, répond Thrain, et je ne veux pas
de cela.»
Les mendiantes auxquelles Thrain et ses hommes avait fait passer l'eau,
vinrent à Bergthorshval. Bergthora leur demanda de quel pays elles
étaient. Elles dirent qu'elles venaient de l'est, du pays qui est sous
l'Eyjafjöll. «Qui vous a fait passer la rivière?» demanda
Bergthora.--«Des hommes magnifiquement vêtus» dirent-elles.--«Qui
étaient-ils?» dit Bergthora.--«Thrain fils de Sigfus, dirent-elles, et
les hommes de sa suite. Et il nous a semblé qu'ils disaient beaucoup de
mauvaises paroles sur ton mari et ses fils.»--«On n'entend pas toujours
sur son compte les paroles qu'on voudrait» dit Bergthora. Elles s'en
allèrent. Bergthora leur fit des présents d'adieu, et leur demanda quand
Thrain reviendrait chez lui. Elles dirent qu'il serait de retour à
quatre ou cinq nuits de là. Bergthora alla le dire à ses fils et à Kari
son gendre, et ils parlèrent longtemps ensemble, tout bas.
Ce même matin où Thrain et les siens quittaient le pays de l'est, Njal
s'éveilla de bonne heure, et il entendit la hache de Skarphjedin
résonner contre la muraille.
Njal se lève et sort. Il voit ses fils tout armés, et avec eux Kari, son
gendre.
Skarphjedin était en avant. Il était vêtu d'une casaque bleue; il avait
son bouclier à la main, et sa hache levée sur l'épaule. Après lui venait
Kari. Il avait un justaucorps de soie, un casque et un bouclier dorés,
et sur le bouclier était peint un lion. Après lui venait Helgi, vêtu de
rouge, le casque en tête. Son bouclier était rouge, et orné d'une figure
de cerf. Tous avaient des vêtements de couleurs éclatantes.
«Où vas-tu, mon fils?» cria Njal à Skarphjedin,--«À la chasse aux
moutons» répondit l'autre.--«C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce
jour-là vous avez chassé des hommes.» Skarphjedin se mit à rire:
«Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de père? Il a ses
soupçons.»--«Quand lui as-tu déjà dit cela?» dit Kari.--«Quand j'ai tué
Sigmund le blanc, le parent de Gunnar» dit Skarphjedin.--«Pourquoi
l'as-tu tué?» dit Kari.--«Il avait tué Thord, fils de l'affranchi, notre
père nourricier» répondit Skarphjedin.
Njal rentra. Les autres s'en allèrent jusqu'à un endroit qu'on appelait
le défilé rouge. Là il attendirent. De la place où ils étaient ils
pouvaient voir, du côté de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil
brillait ce jour-là et le temps était clair.
Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long
de la rivière. Lambi fils de Sigurd dit: «Je vois briller des boucliers
au défilé rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir là une
embuscade.»--Changeons de route et suivons la rivière, dit Thrain, il
faudra bien qu'il viennent à notre rencontre, s'ils ont affaire à nous,»
Ils se détournèrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit:
«Ils nous ont vus, car ils ont changé de route; nous n'avons plus rien
d'autre à faire que de courir sur eux.»--«Bien des gens se mettent en
embuscade, dit Kari, avec une partie moins inégale que la nôtre. Ils
sont huit et nous quatre.»
Ils descendent donc au bord de la rivière et voient une banquise de
glace un peu plus bas. C'est par là qu'ils veulent passer. Thrain et les
siens s'étaient postés sur la glace, en amont de la banquise. «Que
peuvent vouloir ces gens-là?» dit Thrain. Ils sont quatre, et nous
sommes huit.»--«Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous
attaqueraient quand nous serions encore plus.»
Thrain jette son manteau, et ôte son casque.
Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivière: et voici que
la courroie de son soulier cassa, et le força de s'arrêter. «Que
tardes-tu, Skarphjedin?» dit Grim.--«J'attache mon soulier» dit
Skarphjedin.--«Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il
n'arrivera pas plus tard que nous.» Ils continuent de courir vers la
banquise, et ils vont à toute vitesse.
Skarphjedin sauta sur ses pieds dès qu'il eut attaché sa courroie. Il
levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivière, mais l'eau
est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer à la
passer à gué.
Il y avait de l'autre côté un amas de glaçons, uni comme du verre.
Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son
élan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaçons, et puis,
sans s'arrêter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace était
unie, et il avançait comme l'oiseau vole. Thrain était en train de
remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lève sur Thrain sa hache
Rimmugygi, il le frappe à la tête, et la fend en deux jusqu'aux dents du
menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne
n'eut le temps de frapper. Et là-dessus il s'éloigne, comme l'éclair.
Tjörvi avait jeté son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus,
retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la
banquise.
À ce moment, Kari et les autres arrivent à sa rencontre. «Voilà qui est
d'un homme» dit Kari.--«À votre tour maintenant» dit Skarphjedin; et il
chanta:
«Me voici arrivé en même temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait
mordre la poussière à ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dépouillé
Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.»
Il chanta encore: «J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les
blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux
de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis à Hrap. Venez au
combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous
a donné le signal.»
Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap
lève sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras
est tranché et la hache tombe à terre. «Tu as fait là d'utile besogne,
dit Hrap; cette main a causé mort ou dommage à plus d'un.»--«Mais voilà
qui est fini» dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps.
Hrap tomba mort à l'instant.
Tjörvi court à Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le
javelot passe sous ses pieds. Puis il court à Tjörvi et le frappe de son
épée. L'épée s'enfonce dans la poitrine de Tjörvi, qui meurt sur le
coup.
Skarphjedin s'était emparé de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de
Gunnar. «Voilà que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en
faire?»--«C'est à toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort» dit
Helgi.--«Il ne me plaît pas, dit Skarphjedin, de faire à la fois ces
deux choses; aider Högni, et tuer son frère.»--«Mais le temps viendra,
dit Helgi, où tu souhaiteras de l'avoir tué; car ils ne garderont jamais
de paix avec toi, ni ces deux-là, ni aucun de ceux qui sont ici.»--«Je
n'ai pas peur de cela» dit Skarphjedin. Et ils donnèrent la vie sauve à
Grani, fils de Gunnar, à Gunnar, fils de Lambi, à Lambi fils de Sigurd,
et à Lodin.
Après cela ils retournèrent chez eux, et Njal leur demanda les
nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'était passé. «Ce sont là de
grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un
de mes fils, sinon pis encore.»
Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain à Grjota, où il lui
éleva un tombeau.