XCII

On commençait à parler beaucoup de cette querelle, et tous étaient

d'avis qu'au point où on en était, il n'y avait plus à l'étouffer.

Runolf, fils d'Ulf, godi d'Ör, de Dal dans l'est, était grand ami de

Thrain et il l'avait invité chez lui; il était convenu que Thrain s'en

irait dans l'est, trois semaines ou un mois après le commencement de

l'hiver.

Thrain prit avec lui pour faire le voyage Hrap, et Grani, fils de

Gunnar, Gunnar fils de Lambi, Lambi, fils de Sigurd, et Lodin, et

Tjörvi. Ils étaient huit en tout. La mère et la fille, Halgerd et

Thorgerd, devaient venir aussi. Thrain annonça qu'il s'arrêterait à Mörk

chez son frère Ketil; il dit aussi combien de nuits il comptait passer

au loin. Ils étaient tous armés jusqu'aux dents.

Ils chevauchèrent vers l'est, passant le Markarfljot. Ils trouvèrent là

des femmes mendiantes qui les prièrent de leur faire passer l'eau, ils

le firent, après quoi ils vinrent à Dal ou ils trouvèrent un bon

accueil, Ketil de Mörk y était. Ils restèrent là deux nuits. Runolf et

Ketil prièrent Thrain de s'arranger avec les fils de Njal. Mais Thrain

répondit de travers: il dit que jamais il ne leur donnerait d'argent, et

qu'il était bien de taille à leur tenir tête, partout où ils se

rencontreraient. «C'est possible, dit Runolf, mais moi je suis d'avis

qu'ils n'ont pas leur pareil, depuis que Gunnar de Hlidarenda est mort;

et il est à croire qu'il s'ensuivra mort d'homme des deux côtés.» Thrain

dit qu'il n'en avait pas peur.

Alors Thrain partit pour Mörk, où il passa deux nuits. Puis il revint à

Dal. À l'un et l'autre endroit, on lui fit au départ de beaux présents.

Les bords du Markarfljot étaient gelés, et il y avait des banquises de

glace, çà et là, au travers de la rivière.

Thrain dit qu'il voulait retourner chez lui ce soir-là. Runolf lui dit

de n'en rien faire, qu'il serait plus prudent de ne pas marcher au jour

qu'il avait dit. «Ce serait avoir peur, répond Thrain, et je ne veux pas

de cela.»

Les mendiantes auxquelles Thrain et ses hommes avait fait passer l'eau,

vinrent à Bergthorshval. Bergthora leur demanda de quel pays elles

étaient. Elles dirent qu'elles venaient de l'est, du pays qui est sous

l'Eyjafjöll. «Qui vous a fait passer la rivière?» demanda

Bergthora.--«Des hommes magnifiquement vêtus» dirent-elles.--«Qui

étaient-ils?» dit Bergthora.--«Thrain fils de Sigfus, dirent-elles, et

les hommes de sa suite. Et il nous a semblé qu'ils disaient beaucoup de

mauvaises paroles sur ton mari et ses fils.»--«On n'entend pas toujours

sur son compte les paroles qu'on voudrait» dit Bergthora. Elles s'en

allèrent. Bergthora leur fit des présents d'adieu, et leur demanda quand

Thrain reviendrait chez lui. Elles dirent qu'il serait de retour à

quatre ou cinq nuits de là. Bergthora alla le dire à ses fils et à Kari

son gendre, et ils parlèrent longtemps ensemble, tout bas.

Ce même matin où Thrain et les siens quittaient le pays de l'est, Njal

s'éveilla de bonne heure, et il entendit la hache de Skarphjedin

résonner contre la muraille.

Njal se lève et sort. Il voit ses fils tout armés, et avec eux Kari, son

gendre.

Skarphjedin était en avant. Il était vêtu d'une casaque bleue; il avait

son bouclier à la main, et sa hache levée sur l'épaule. Après lui venait

Kari. Il avait un justaucorps de soie, un casque et un bouclier dorés,

et sur le bouclier était peint un lion. Après lui venait Helgi, vêtu de

rouge, le casque en tête. Son bouclier était rouge, et orné d'une figure

de cerf. Tous avaient des vêtements de couleurs éclatantes.

«Où vas-tu, mon fils?» cria Njal à Skarphjedin,--«À la chasse aux

moutons» répondit l'autre.--«C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce

jour-là vous avez chassé des hommes.» Skarphjedin se mit à rire:

«Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de père? Il a ses

soupçons.»--«Quand lui as-tu déjà dit cela?» dit Kari.--«Quand j'ai tué

Sigmund le blanc, le parent de Gunnar» dit Skarphjedin.--«Pourquoi

l'as-tu tué?» dit Kari.--«Il avait tué Thord, fils de l'affranchi, notre

père nourricier» répondit Skarphjedin.

Njal rentra. Les autres s'en allèrent jusqu'à un endroit qu'on appelait

le défilé rouge. Là il attendirent. De la place où ils étaient ils

pouvaient voir, du côté de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil

brillait ce jour-là et le temps était clair.

Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long

de la rivière. Lambi fils de Sigurd dit: «Je vois briller des boucliers

au défilé rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir là une

embuscade.»--Changeons de route et suivons la rivière, dit Thrain, il

faudra bien qu'il viennent à notre rencontre, s'ils ont affaire à nous,»

Ils se détournèrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit:

«Ils nous ont vus, car ils ont changé de route; nous n'avons plus rien

d'autre à faire que de courir sur eux.»--«Bien des gens se mettent en

embuscade, dit Kari, avec une partie moins inégale que la nôtre. Ils

sont huit et nous quatre.»

Ils descendent donc au bord de la rivière et voient une banquise de

glace un peu plus bas. C'est par là qu'ils veulent passer. Thrain et les

siens s'étaient postés sur la glace, en amont de la banquise. «Que

peuvent vouloir ces gens-là?» dit Thrain. Ils sont quatre, et nous

sommes huit.»--«Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous

attaqueraient quand nous serions encore plus.»

Thrain jette son manteau, et ôte son casque.

Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivière: et voici que

la courroie de son soulier cassa, et le força de s'arrêter. «Que

tardes-tu, Skarphjedin?» dit Grim.--«J'attache mon soulier» dit

Skarphjedin.--«Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il

n'arrivera pas plus tard que nous.» Ils continuent de courir vers la

banquise, et ils vont à toute vitesse.

Skarphjedin sauta sur ses pieds dès qu'il eut attaché sa courroie. Il

levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivière, mais l'eau

est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer à la

passer à gué.

Il y avait de l'autre côté un amas de glaçons, uni comme du verre.

Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son

élan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaçons, et puis,

sans s'arrêter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace était

unie, et il avançait comme l'oiseau vole. Thrain était en train de

remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lève sur Thrain sa hache

Rimmugygi, il le frappe à la tête, et la fend en deux jusqu'aux dents du

menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne

n'eut le temps de frapper. Et là-dessus il s'éloigne, comme l'éclair.

Tjörvi avait jeté son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus,

retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la

banquise.

À ce moment, Kari et les autres arrivent à sa rencontre. «Voilà qui est

d'un homme» dit Kari.--«À votre tour maintenant» dit Skarphjedin; et il

chanta:

«Me voici arrivé en même temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait

mordre la poussière à ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dépouillé

Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.»

Il chanta encore: «J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les

blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux

de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis à Hrap. Venez au

combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous

a donné le signal.»

Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap

lève sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras

est tranché et la hache tombe à terre. «Tu as fait là d'utile besogne,

dit Hrap; cette main a causé mort ou dommage à plus d'un.»--«Mais voilà

qui est fini» dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps.

Hrap tomba mort à l'instant.

Tjörvi court à Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le

javelot passe sous ses pieds. Puis il court à Tjörvi et le frappe de son

épée. L'épée s'enfonce dans la poitrine de Tjörvi, qui meurt sur le

coup.

Skarphjedin s'était emparé de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de

Gunnar. «Voilà que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en

faire?»--«C'est à toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort» dit

Helgi.--«Il ne me plaît pas, dit Skarphjedin, de faire à la fois ces

deux choses; aider Högni, et tuer son frère.»--«Mais le temps viendra,

dit Helgi, où tu souhaiteras de l'avoir tué; car ils ne garderont jamais

de paix avec toi, ni ces deux-là, ni aucun de ceux qui sont ici.»--«Je

n'ai pas peur de cela» dit Skarphjedin. Et ils donnèrent la vie sauve à

Grani, fils de Gunnar, à Gunnar, fils de Lambi, à Lambi fils de Sigurd,

et à Lodin.

Après cela ils retournèrent chez eux, et Njal leur demanda les

nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'était passé. «Ce sont là de

grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un

de mes fils, sinon pis encore.»

Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain à Grjota, où il lui

éleva un tombeau.

La Saga de Njal · 第 96 / 164 题