Il y avait un homme nommé Kolbein fils d'Arnljot. Il était du pays de
Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce même été où Thrain et les
fils de Njal s'en allèrent à l'étranger. Il passa l'hiver à l'est dans
le Breiddal. L'été d'après, il vint mettre son vaisseau en état de
partir, à Gautavik. Comme ils étaient tout prêts, il vint à eux un homme
qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta
sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. «Je
m'appelle Hrap» dit l'homme.--«De qui es-tu fils?» dit Kobein. Hrap
répondit: «Je suis fils d'Örgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.»--«Que
veux-tu de moi?» dit Kolbein.--«Je veux te prier, dit Hrap, de me faire
passer la mer.»--«Quel besoin en as-tu?» dit Kolbein.--«J'ai tué un
homme» dit Hrap.--«Qui as-tu tué? dit Kolbein, et à qui appartient la
vengeance?»--Hrap répondit: «Celui que j'ai tué s'appelait Örlyg fils
d'Örlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du
Vapnfjord.»--«S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera à fuir» dit
Kolbein. Hrap répondit: «Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me
font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour
payer mon voyage.» Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui.
Peu après, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En
route, Hrap manqua de vivres: il s'assit à côté de ceux qui étaient le
plus près de lui, mais ils se levèrent en lui disant des injures. On en
vint aux coups, et Hrap eut bientôt fait d'abattre deux hommes. On le
dit à Kolbein, il offrit à Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta.
Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre près
d'Agdanes. Alors Kolbein demande à Hrap: «Où est cet argent que tu m'as
promis pour ma peine?»--«Là-bas en Islande» dit Hrap.--«Tu en tromperas
encore plus d'un après moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te
remettre ta dette.» Hrap lui fit ses remerciements: «Et maintenant, que
me conseilles-tu de faire?» dit-il.--«Ceci d'abord, dit Kolbein, de
quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de
méchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne
trompe jamais un maître qui t'aura fait du bien.» Après cela Hrap alla à
terre avec ses armes; il avait à la main une grande hache avec un manche
bardé de fer.
Il s'en va, jusqu'à ce qu'il arrive chez Gudbrand, à Dal. Gudbrand était
grand ami du jarl Hakon. Ils avaient à eux deux un temple en commun; et
on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl fût là. C'était un des deux plus
grands temples de Norvège, l'autre était à Hlad. Le fils de Gudbrand
s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun.
Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il
est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand
de le prendre avec lui. Gudbrand dit: «Tu ne me fais pas l'effet d'un
hôte qui porte bonheur»--«Et moi il me semble qu'on a grandement menti
sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui
t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renommée. Je dirai le
contraire, si tu ne veux pas de moi.»--«Il faut donc que tu restes» dit
Gudbrand.--«Où sera ma place?» dit Hrap.--«Sur le banc le plus bas, dit
Gudbrand, juste en face de mon siège.» Et Hrap alla s'asseoir. Il savait
conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir,
et beaucoup d'autres aussi; mais bientôt plusieurs furent d'avis qu'il
raillait trop. Il en vint aussi à entrer en conversation avec Gudrun,
fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la
séduire. Quand Gudbrand s'en aperçut, il fit à Gudrun de grands
reproches d'avoir parlé à Hrap, et lui défendit d'entrer en conversation
avec lui, à moins que tout le monde ne pût les entendre. Elle fit
d'abord de bonnes promesses, mais bientôt ils recommencèrent. Alors
Gudbrand donna ordre à Asvard son intendant, de la suivre partout où
elle irait.
Un jour il arriva qu'elle demanda à aller dans un bois de noisetiers,
pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met à leur recherche, et les
trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena à l'écart
avec lui. Asvard courut après elle et les trouva tous deux couchés dans
un fourré. Il vient à eux, la hache levée, et veut frapper Hrap à la
jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur
ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe
par derrière et le fend en deux.
Gudrun dit: «Après ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester
chez mon père davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire
encore: c'est que je suis enceinte.» Hrap répond: «Il ne l'apprendra
pas par un autre que par moi. Je vais à la maison, et je lui dirai les
deux nouvelles.»--«Alors tu ne t'en iras pas vivant» dit-elle.--«J'en
courrai le risque» dit-il. Il la conduisit chez les femmes, après quoi
il entra dans la maison. Gudbrand était assis sur son siège; il y avait
peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avança vers lui, levant haut sa
hache. «Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache?» demanda
Gudbrand.--«C'est que je l'ai essayée sur le dos d'Asvard, ton
intendant», dit Hrap.--«Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois
avoir faite là, dit Gudbrand; je suis sûr que tu l'as tué.»--«C'est la
vérité» dit Hrap.--«Qu'y a-t-il eu entre vous?» dit Gudbrand.--«Cela
vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une
jambe»--«Mais qu'avais-tu fait?»--«Une chose qui ne le regardait pas»
dit Hrap.--«Il faut pourtant que tu le dises» dit Gudbrand. Hrap
répondit: «Si tu veux le savoir, j'étais couché auprès de ta fille
Gudrun et cela ne lui a pas plu.»--«Debout! mes hommes, dit Gudbrand,
emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.»--«Notre alliance ne me
profitera donc guère, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants
que cela puisse être fait aussi vite que tu crois.»
Ils s'étaient levés, mais il leur échappa en courant. Ils se mirent à sa
poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir.
Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva
point, car le bois était grand et épais.
Hrap s'en alla dans le bois jusqu'à une clairière. Il trouva là un
domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il
demanda son nom à cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi
lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il
habitait si loin des autres hommes. «Pour avoir à disputer le moins
possible avec eux» répondit-il.--«Nous perdons notre temps en paroles
inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'étais
chez Gudbrand à Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tué son
intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne
serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'étais proscrit pour
quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dénoncerai,
ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici.» Tofi répondit: «Tu
as dit vrai; j'ai enlevé la femme qui est ici avec moi, et bien des gens
ont été à ma recherche.» Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison était
petite, mais bien bâtie. Tofi dit à sa femme qu'il avait pris Hrap avec
lui. «Il arrivera malheur à plus d'un, à cause de cet homme, dit-elle;
mais c'est à toi de décider».
Hrap resta donc là. Il allait et venait beaucoup, et n'était jamais à la
maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le père et le
fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivèrent jamais à
s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-année.
Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le
jarl fit déclarer Hrap proscrit, et mit sa tête à prix. Il promit en
outre de se mettre lui-même à sa recherche, mais il n'en fit rien; il
pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se
tenait si peu sur ses gardes.