LXXII

Comme Gunnar et son frère chevauchaient le long de la Ranga, il arriva

que la hallebarde se couvrit de sang. Kolskegg demanda ce que cela

signifiait. «Quand pareille chose arrive, répondit Gunnar, on appelle

cela dans d'autres pays une pluie de blessures, et maître Ölvir,

d'Hising, m'a dit que c'était toujours signe de grands combats.»

Ils continuèrent de chevaucher jusqu'au moment où ils virent des hommes

au bord de la rivière, assis, et qui avaient attaché leurs chevaux.

«Ceci est une embuscade» dit Gunnar.--«Il y a longtemps qu'ils sont des

traîtres, dit Kolskegg; mais qu'allons-nous faire à présent?»--«Nous

allons passer au galop devant eux, dit Gunnar, nous irons jusqu'au gué,

et là, nous nous défendrons.» Les autres voient cela et fondent sur eux

au plus vite. Gunnar bande son arc, il prend ses flèches, les jette à

terre devant lui, et tire à mesure qu'ils viennent à portée. Il en

blesse beaucoup, et en tue quelques-uns.

Thorgeir fils d'Otkel dit: «Ceci ne nous sert de rien. Courons sur lui,

hardiment» Et ainsi firent-ils. En avant venait Önund le beau, parent de

Thorgeir. Gunnar brandit sur lui sa hallebarde, elle rencontra le

bouclier d'Önund, le fendit en deux, et transperça Önund. Ögmund Floki

courait pour prendre Gunnar à dos. Kolskegg le vit et lui coupa les deux

jambes sous lui, après quoi il le jeta dans la Ranga où il fut noyé sur

le champ.

Alors il se fit une rude mêlée. Gunnar frappait des deux mains, d'estoc

et de taille. Kolskegg aussi tua plusieurs hommes et en blessa beaucoup.

Thorgeir fils de Starkad dit à l'autre Thorgeir; «On ne voit guère que

tu aies ton père à venger sur Gunnar.» Thorgeir, fils d'Otkel, répond:

«C'est vrai que j'avance peu, mais toi non plus tu n'es pas sur mes

talons; pourtant je ne souffrirai pas tes reproches.» Il court à Gunnar,

en grande colère, pointe un javelot à travers son bouclier, et perce la

main qui le tenait. Gunnar fait tourner le bouclier si vite que le

javelot se brise au manche. Gunnar en voit un autre qui s'approche pour

le frapper, et il lui donne le coup de la mort. Après cela il saisit à

deux mains sa hallebarde. Cependant, Thorgeir fils d'Otkel s'est

approché, il a tiré son épée, et il la brandit de façon terrible. Gunnar

se tourne vers lui, vivement, et en grande colère. Il lui passe sa

hallebarde au travers du corps, le lève en l'air, et le jette dans la

Ranga. La rivière l'entraîna jusqu'au gué, où il s'accrocha à une

pierre; depuis lors on appelle ce gué le gué de Thorgeir.

Thorgeir fils de Starkad dit: «Fuyons maintenant, au point où nous en

sommes nous ne pouvons plus vaincre.» Et ils prirent tous la fuite.

«Poursuivons-les, dit Kolskegg; prends ton arc et tes flèches, tu

viendras bien à portée de Thorgeir fils de Starkad.»

Gunnar chanta: «Quand nous ne ferions pas plus de carnage que celui qui

est fait déjà, nos bourses seraient bientôt vides, s'il faut payer pour

tous ceux que nous avons couchés par terre. Écoute mes paroles, mon

frère, en voilà assez.»

Gunnar répondit: «Notre bourse sera bientôt vide, s'il faut payer

l'amende pour tous ces morts que voilà.»--«Tu ne manqueras jamais

d'argent, répondit Kolskegg; mais Thorgeir n'aura ni paix ni cesse, que

ses machinations n'aient amené ta mort.»

Et Gunnar chanta: «Parmi tous ceux qui guerroyent sur les mers, il en

faudra un meilleur que lui, pour m'arrêter sur mon chemin. Quand je

m'avance, couvert de ma ceinture étincelante, je ne sais pas qui

pourrait me faire trembler.»

«Il en faudra plus d'un comme lui sur ma route avant que j'aie peur» dit

Gunnar. Après cela, ils retournent chez eux, et annoncent la nouvelle.

Halgerd s'en réjouit, et les loua fort de la besogne qu'ils avaient

faite. «Il se peut que ce soit de bonne besogne, dit Ranveig; mais je me

sens trop mal à l'aise pour croire que rien de bon en puisse sortir.»

La Saga de Njal · 第 77 / 164 题