Au printemps, Njal dit à Atli: «Tu devrais t'en aller aux fjords de
l'est, car Halgerd en veut à ta vie».--«Je n'ai pas peur de cela, dit
Atli; et je veux rester ici, si j'ai le choix».--«Ce n'est pourtant pas
sage» dit Njal.--«J'aime mieux être tué dans ta maison que de changer de
maître, dit Atli. Mais je veux te demander une chose: si je suis tué,
qu'on ne paye pas pour moi comme pour un esclave».--«Tu auras le prix
d'un homme libre, dit Njal; mais Bergthora te promettra de venger ta
mort par une autre, et elle tiendra sa promesse». Atli resta donc au
service de Njal.
Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle envoya un homme dans l'ouest,
au Bjornarfjord, chercher Brynjolf Rosta son parent. C'était un fils
bâtard de Svan, et le plus méchant homme qu'on pût voir. Gunnar ne sut
rien de cela. Halgerd disait qu'il était très propre à faire un
intendant. Brynjolf arriva de l'ouest; et Gunnar lui demanda ce qu'il
venait faire. Il répondit qu'il venait pour rester là. «Tu n'apportes
rien de bon dans notre maison, dit Gunnar, si j'en crois ce qu'on m'a
dit de toi; mais je ne chasserai jamais aucun des parents d'Halgerd
qu'elle voudra avoir chez elle». Gunnar ne lui parlait guère, mais il ne
le traitait pas mal. Le temps se passa ainsi, jusqu'au moment du ting.
Gunnar partit pour le ting et Kolskegg avec lui. Et quand ils
arrivèrent, ils se rencontrèrent avec Njal et ses fils. Ils se voyaient
souvent, et ils étaient bien ensemble.
Bergthora dit à Atli: «Va-t'en à Thorolfsfell et travaille-là pendant
une semaine». Atli partit, et commença sa tache: il brûlait du charbon
dans le bois. Halgerd dit à Brynjolf: «On m'a dit qu'Atli n'était pas à
la maison; il doit travailler à Thorolfsfell.»--«Que penses-tu qu'il
fasse?» dit Brynjolf.--«Quelque besogne dans le bois», dit-elle.--«Que
lui ferai-je?» dit-il.--«Tu le tueras» dit-elle. Il resta pensif. «Si
Thjostolf était en vie, dit Halgerd, il ne trouverait pas que tuer Atli
soit chose si effrayante.»--«Tu n'as pas besoin de te fâcher»
répondit-il. Il alla prendre ses armes, monta sur son cheval et partit
pour Thorolfsfell. Il vit une grande fumée de charbon à l'est du
domaine. Il arrive à la fosse au charbon, et il y a un homme auprès. Et
il voit que cet homme a mis son épieu en terre à côté de lui. Brynjolf
marche le long de la fumée, droit sur l'homme; et l'autre était tout à
son ouvrage, et ne vit pas venir Brynjolf. Brynjolf lui donna un coup de
hache sur la tête. Il fit un si grand saut que Brynjolf laissa échapper
la hache. Alors Atli prit son épieu et le lança à Brynjolf. Brynjolf se
jeta à terre, et l'épieu passa au-dessus de lui. «Tu as de la chance que
je n'aie pas été prêt» dit Atli; Halgerd sera contente: tu vas lui
annoncer ma mort. Ce qui me console, c'est que pareille chose t'arrivera
bientôt; reprends ta hache que tu as laissée là.» Brynjolf ne répondit
rien et ne reprit la hache que quand Atli fut mort. Alors il alla dire à
Thorolfsfell la mort d'Atli. Après cela il retourna à Hlidarenda et
conta la chose à Halgerd. Elle envoya un homme à Bergthorshval dire à
Bergthora que le meurtre de Kol avait eu sa récompense. Puis elle envoya
un homme au ting dire à Gunnar le meurtre d'Atli.
Gunnar se leva, et Kolskegg avec lui. «Les parents d'Halgerd feront ta
perte» dit Kolskegg. Ils allèrent trouver Njal. Gunnar dit: «J'ai à
t'annoncer la mort d'Atli» et il lui dit qui l'avait tué; «je viens
maintenant t'offrir de te payer le prix du meurtre; et je veux que tu le
fixes toi-même.» Njal dit: «Nous avons toujours souhaité tous deux que
rien ne vînt à nous diviser, et pourtant je ne le mettrai pas au prix
d'un esclave.» Gunnar dit que c'était bien, et lui tendit la main. Njal
prit des témoins, et ils firent leur paix à ces conditions. «Halgerd ne
laisse pas nos serviteurs mourir de vieillesse» dit Skarphjedin. Gunnar
répondit: «Et ta mère aura soin que les coups soient pareils des deux
côtés.»--«Cela m'en a bien l'air» dit Njal. Après cela Njal fixa le prix
à cent onces d'argent, et Gunnar les paya sur le champ. Beaucoup de ceux
qui étaient là dirent que le prix était trop élevé. Gunnar se fâcha et
dit qu'on avait payé l'amende entière pour des gens qui n'étaient pas
plus braves qu'Atli. Et là-dessus ils quittèrent le ting et retournèrent
chez eux.
Bergthora dit à Njal quand elle vit l'argent: «Tu penses que tu as
rempli ta promesse, mais il reste encore la mienne.»--«Il n'est pas
nécessaire que tu la tiennes» dit Njal.--«Tu as pourtant deviné que je
le ferai, dit-elle, et il en sera ainsi.»
Cependant Halgerd dit à Gunnar: «Tu as donc payé cent onces d'argent
pour la mort d'Atli, et fait de lui un homme libre?»--«Il était libre
avant, dit Gunnar, et je ne traiterai jamais les hommes de Njal en gens
pour qui il n'y a point d'amende à payer.»--«Vous êtes tous deux
pareils, toi et Njal, dit-elle, et aussi peureux l'un que
l'autre.»--«C'est ce qu'on verra», dit-il. Et après cela Gunnar fut
longtemps froid pour elle, jusqu'à ce qu'elle eut fait sa soumission.
Tout fut tranquille pendant l'hiver. Au printemps Njal n'augmenta pas le
nombre de ses gens. Et voilà que l'été arrive, et les hommes partent
pour le ting.