Gunnar partit pour le ting. Avant de monter à cheval, il dit à Halgerd:
«Tiens-toi tranquille pendant que je serai loin de chez moi, et ne
montre pas de méchanceté à mes amis, quand tu auras affaire à
eux.»--«Que les mauvais esprits emportent tes amis.» dit-elle. Gunnar
partit pour le ting. Il voyait qu'il n'était pas possible d'avoir de
bonnes paroles avec elle.
Njal alla au ting et tous ses fils avec lui.
Il faut dire maintenant ce qui arriva chez eux. Njal et Gunnar avaient
un bois en commun à Raudaskrida. Ils n'avaient pas fait de partage, et
chacun d'eux avait coutume d'en abattre autant qu'il lui en fallait, et
jamais l'un des deux n'avait fait de reproche à l'autre là-dessus.
L'intendant d'Halgerd s'appelait Kol. Il était avec elle depuis
longtemps et c'était le plus méchant homme qu'on pût voir.
Il y avait un homme nommé Svart. C'était le serviteur de Njal et de
Bergthora, et ils l'aimaient beaucoup. Bergthora lui dit d'aller à
Raudaskrida et de couper du bois: «et je t'enverrai des hommes pour
l'apporter à la maison». Svart répond qu'il fera ce qu'elle lui a
ordonné. Il s'en va à Raudaskrida. Là, il se met à couper du bois; et il
devait rester là une semaine.
Il vient des mendiants à Hlidarenda. Ils arrivaient de l'est, du
Markarfljot, et ils dirent que Svart était à Raudaskrida, qu'il coupait
du bois, et faisait beaucoup de besogne. «Bergthora a donc envie, dit
Halgerd, de me voler tant qu'elle pourra; mais je vais faire en sorte
que Svart ne coupera plus de bois». Ranveig l'entendit, la mère de
Gunnar, et elle dit: «Nous avons eu pourtant de bonnes ménagères dans
notre pays de l'est, mais elles ne s'occupaient pas de faire tuer les
gens».
La nuit se passa. Au matin, Halgerd alla trouver Kol et lui dit: «J'ai
de l'ouvrage pour toi» et elle lui donna une hache. «Va-t'en à
Raudaskrida. Là, tu trouveras Svart.»--«Que ferai-je de lui?»
dit-il.--«Tu le demandes, dit-elle, toi qui es le plus méchant des
hommes? Tu le tueras.»--«Je le ferai, dit-il, mais il est à croire que
j'y laisserai ma vie.»--«Tu te fais des montagnes de toutes choses,
dit-elle, et cela ne te convient guère, quand j'ai parlé pour toi en
toute occasion. J'aurai quelqu'autre pour faire cela, si tu n'oses pas.»
Kol prit la hache, et il était fort en colère. Il monta sur un cheval
qui était à Gunnar et chevaucha vers l'est jusqu'au Markarfljot. Là il
descendit et resta à attendre dans le bois que les gens eussent emporté
le bois coupé, et que Svart fût resté seul. Alors Kol courut à lui et
dit: «Il y a des gens qui savent frapper plus fort que toi» et il
abattit la hache sur sa tête et lui donna le coup de la mort.
Après cela il revient à la maison et conte le meurtre à Halgerd. «Grand
bien t'en fasse, dit-elle; et je vais prendre soin de toi en sorte qu'il
ne t'arrivera point de mal.»--«Il se peut, dit-il, et pourtant c'est
autre chose que j'ai rêvé avant de faire le coup.»
Et maintenant les gens arrivent dans le bois et trouvent Svart tué et le
rapportent à la maison.
Halgerd envoya un homme au ting, pour dire le meurtre à Gunnar. Gunnar
ne dit pas un mot de blâme sur Halgerd devant le messager, et les gens
ne savaient pas si cela lui semblait bien ou mal. Un peu après il se
leva et dit à ses hommes de venir avec lui.
Ainsi firent-ils, et ils allèrent à la hutte de Njal. Gunnar envoya un
homme dire à Njal de sortir. Njal sortit aussitôt, et ils se mirent à
parler, Gunnar et lui. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer un meurtre: c'est
Halgerd ma femme qui a fait faire cela, et c'est Kol mon intendant qui a
tué l'homme, mais celui qui a été tué est Svart ton serviteur.» Njal se
taisait, pendant que Gunnar contait l'histoire. Alors il dit: «Prends
garde de la laisser faire à sa tête en toutes choses.» Gunnar dit:
«Prononce toi-même la sentence.» Njal dit: «Tu auras de la peine à payer
l'amende pour tous les mauvais tours d'Halgerd; et une autre fois cela
laissera plus de traces qu'ici, où c'est entre nous deux; ici même il
s'en faudra de beaucoup que tout soit bien; et nous aurons besoin de
nous rappeler tous deux les bonnes paroles d'autrefois; je prévois que
tu t'en tireras; et pourtant tu en auras de grands ennuis.»
Njal prononça lui-même la sentence, comme Gunnar le lui offrait; il dit:
«Je ne pousserai pas les choses à l'extrême dans cette affaire: tu
payeras douze onces d'argent; mais j'ajouterai ceci: s'il vient de chez
nous quelque chose sur quoi vous ayez à prononcer, il ne faudra pas nous
faire de plus mauvaises conditions.» Gunnar dit que c'était juste. Il
compta la somme, et après cela il monta à cheval et retourna chez lui.
Njal revint du ting et ses fils avec lui. Bergthora vit l'argent et dit:
«Voilà une affaire bien arrangée; niais il faudra en payer autant pour
Kol avant qu'il soit longtemps.»
Gunnar revint du ting et fit des reproches à Halgerd. Elle dit que bien
des hommes qui valaient mieux que Svart étaient sous terre sans qu'on
eût payé d'amende pour eux. «Mène tes entreprises comme tu l'entends,
dit Gunnar, mais c'est à moi de décider comment il faut arranger
l'affaire.» Halgerd ne cessait de se vanter du meurtre de Svart et
Bergthora n'aimait pas cela.
Njal alla à Thorolfsfell, et ses fils avec lui, pour visiter son
domaine. Ce même jour il arriva que Bergthora était dehors; elle vit un
homme qui venait vers la maison, monté sur un cheval noir. Elle resta
là, sans rentrer. Elle ne connaissait pas cet homme. Il avait un épieu à
la main, et une épée courte pendait à son côté. Elle lui demanda son
nom. «Je m'appelle Atli» dit-il. Elle demanda d'où il était. «Je suis du
pays des fjords de l'est» dit-il.--«Où vas-tu?» dit-elle. «Je suis sans
domicile, dit-il, et je venais trouver Njal et Skarphjedin, et savoir
s'ils voudraient me prendre chez eux.»--«Que saurais-tu bien faire?»
dit-elle. «Je travaille aux champs, et je sais faire encore bien
d'autres choses, dit-il, mais je ne te cacherai pas que je suis d'un
naturel violent, et je suis cause que bien des gens ont eu des blessures
à bander.»--«Je ne te blâmerai pas de n'être pas un poltron» dit
Bergthora. Atli dit: «As-tu donc quelque chose à dire ici?»--«Je suis la
femme de Njal, dit-elle, et je puis prendre des serviteurs aussi bien
que lui».--«Veux-tu me prendre?» dit-il.--«Je le ferai, dit-elle, à une
condition, c'est que tu feras tout ce que je te commanderai, quand même
je t'enverrais tuer un homme.»--«Tu ne manques pas de gens à tes ordres,
dit-il, et tu n'as pas besoin de moi pour cela.»--«Je ferai en cela
comme je l'entendrai,» dit-elle.--«Faisons donc le marché de la manière
que tu veux» dit-il. Et elle le prit à son service.
Njal revint et ses fils avec lui. Njal demanda à Bergthora qui était cet
homme. «C'est ton serviteur, dit-elle, et je l'ai pris à mon service,
parce qu'il a l'air prompt à la besogne.»--«Il se peut qu'il en fasse
beaucoup, dit Njal, mais je ne sais si elle sera bonne.» Skarphjedin
prit Atli en amitié.
Quand vint l'été, Njal alla au ting, et ses fils avec lui. Gunnar était
au ting. Comme il quittait sa maison, Njal prit une bourse pleine
d'argent. «Quel argent est-ce là, père?» demanda Skarphjedin. «C'est
l'argent, dit Njal, que Gunnar m'a payé pour notre serviteur l'été
dernier.»--«Il te servira à quelque chose», dit Skarphjedin, et il riait
en disant cela.