Glum appela des hommes pour aller avec lui chercher ses bêtes, et
Thjostolf s'apprêta à partir aussi. Ils prirent au sud, et remontèrent
le Reykjardal jusqu'à Baugagil, et plus haut jusqu'au Tverfell. Là ils
se séparèrent. Les uns s'en allèrent dans le Skorradal; les autres, Glum
les envoya au sud, dans la montagne de Sulna. Et ils trouvèrent tous
beaucoup de moutons. Il arriva ainsi qu'ils furent tous deux seuls, Glum
et Thjostolf. Ils s'en allèrent au sud du Tverfell et trouvèrent là des
moutons sauvages qu'ils chasseront vers la montagne. Mais les bêtes se
sauvaient sur les hauteurs. Alors ils s'injurièrent l'un l'autre, et
Thjostolf dit à Glum qu'il n'avait de force que pour dormir dans les
bras d'Halgerd.--«Il n'est pires ennemis que ceux qu'on a chez soi»,
répondit Glum. «Faut-il que j'écoute tes injures, esclave échappé que tu
es?»--«Tu vas voir, dit Thjostolf, que je ne suis pas un esclave, car je
ne reculerai pas devant toi». Alors Glum entra en colère et leva sa
hache sur Thjostolf, Thjostolf para le coup avec la sienne et celle de
Glum entra dans le fer et s'y enfonça de deux doigts. Thjostolf frappa à
son tour, sa hache atteignit Glum à l'épaule et lui brisa l'omoplate et
la clavicule. Un flot de sang sortit de la blessure. Glum saisit
Thjostolf de l'autre main, avec tant de force qu'il le fit tomber. Mais
il dut lâcher prise, car la mort vint sur lui.
Thjostolf couvrit le corps de pierres et lui prit son anneau d'or. Puis
il s'en retourna à Varmalæk. Halgerd était dehors et elle vit que sa
hache était couverte de sang. Il jeta l'anneau d'or devant elle.
«Quelles nouvelles m'apportes-tu? dit-elle, et pourquoi ta hache
a-t-elle du sang»? Il répondit: «Je ne sais pas comment tu vas le
prendre: je t'annonce la mort de Glum».--«C'est toi qui l'a tué»,
dit-elle. «C'est vrai», répondit-il. Elle se mit à rire et dit: «Tu n'es
pas paresseux à la besogne».--«Que dois-je faire maintenant»?
dit-il.--«Va trouver, répondit-elle, Hrut le frère de mon père, il
prendra soin de toi».--«Je ne sais pas, dit Thjostolf, si c'est agir
sagement, je suivrai pourtant ton conseil».
Il monta à cheval et s'en alla; il ne s'arrêta pas avant d'être à
Hrutstad. C'était la nuit; il attache son cheval derrière la maison,
puis il va à la porte et frappe un grand coup. Après cela il retourne
derrière la maison, du côté du nord.
Hrut s'était éveillé. Il chaussa ses souliers, mit ses braies, et prit
son épée à la main. Il avait roulé son manteau autour de son bras
gauche, jusqu'au coude. Ses gens s'éveillèrent comme il sortait. Il fit
le tour de la muraille, vers le nord, et il vit là un homme de grande
taille. Il reconnut Thjostolf. Il lui demanda ce qu'il y avait de
nouveau. «Je t'annonce la mort de Glum », dit Thjostolf.--«Qui a fait
cela»? dit Hrut.--«C'est moi», dit Thjostolf.--«Comment es-tu venu ici»?
dit Hrut.--«C'est Halgerd qui m'a envoyé vers toi», dit Thjostolf.--«Ce
n'est donc pas elle qui t'a fait faire cela», dit Hrut, et il tire son
épée, Thjostolf le voit, et il ne veut pas demeurer en arrière, il porte
un coup de sa hache vers Hrut. Hrut sauta de côté pour éviter le coup,
et de la main gauche il frappa le plat de la hache si fort que la hache
tomba des mains de Thjostolf. De la main droite il lui enfonça son épée
dans la jambe, au-dessus du genou, après quoi il se jeta sur lui et le
renversa. Thjostolf tomba en arrière et sa jambe pendait. Hrut lui donna
un dernier coup à la tête, et ce fut le coup de la mort.
À ce moment, les gens de Hrut sortirent et virent ce qui était arrivé.
Hrut fit emporter Thjostolf et enterrer le cadavre; après cela il alla
trouver Höskuld et lui dit la mort de Glum et celle de Thjostolf.
Höskuld fut d'avis que c'était grand dommage pour Glum, et il remercia
Hrut d'avoir tué Thjostolf.
Il faut conter maintenant que Thorarin, frère de Ragi, apprend la mort
de son frère Glum. Il monte à cheval avec douze hommes et s'en va vers
les vallées de l'ouest. Il arrive à Höskuldstad. Höskuld le reçoit à
bras ouverts, et il y passe la nuit. Höskuld envoie en hâte vers Hrut,
et lui fait dire de venir.
Hrut arriva aussitôt. Et le jour d'après, ils parlèrent longtemps de la
mort de Glum. Thorarin dit: «Veux-tu me faire des offres pour la mort de
mon frère? car j'ai perdu beaucoup en le perdant.» Höskuld répondit: «Ce
n'est pas moi qui ai tué ton frère, et ce n'est pas ma fille qui l'a
fait tuer; et sitôt que Hrut l'a su, il a tué Thjostolf.» Alors Thorarin
se tut, et il lui semblait que l'affaire tournait mal. Hrut dit:
«Faisons en sorte qu'il ne regrette pas son voyage. Il a certes beaucoup
perdu, et il faut qu'on parle bien de nous. Faisons lui des présents, et
qu'il soit notre ami pour le temps à venir.» On fit comme il avait dit,
et les deux frères lui firent des présents. Après cela il retourna dans
le Sud.
Au printemps, ils changèrent de demeure entre eux, lui et Halgerd. Elle
s'en alla au Sud, à Laugarness, et lui vint à Varmalæk. Et maintenant la
saga ne parle plus de Thorarin.