Le génie garantit les facultés du coeur.
L'homme n'est pas moins immortel que l'âme.
Les grandes pensées viennent de la raison!
La fraternité n'est pas un mythe.
Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas même la
grandeur.
Dans le malheur, les amis augmentent.
Vous qui entrez, laissez tout désespoir.
Bonté, ton nom est homme.
C'est ici que demeure la sagesse des nations.
Chaque fois que j'ai lu Shakspeare, il m'a semblé que je déchiqueté la
cervelle d'un jaguar.
J'écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si
elles sont justes, la première venue sera la conséquence des autres.
C'est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre
calligraphique. Je ferais trop de déshonneur à mon sujet, si je ne le
traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu'il en est capable.
Je n'accepte pas le mal. L'homme est parfait. L'âme ne tombe pas. Le
progrès existe. Le bien est irréductible. Les antéchrists, les anges
accusateurs, les peines éternelles, les religions sont le produit du
doute.
Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales, ont
prouvé que c'étaient des hyènes de première espèce. La preuve est
excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s'achètent pas.
L'homme est un chêne. La nature n'en compte pas de plus robuste. Il ne
faut pas que l'univers s'arme pour le défendre. Une goutte d'eau ne
suffit pas à sa préservation. Même quand l'univers le défendrait, il ne
serait pas plus déshonoré que ce qui ne le préserve pas. L'homme sait
que son règne n'a pas de mort, que l'univers possède un commencement.
L'univers ne sait rien: c'est, tout au plus, un roseau pensant.
Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental.
L'amour d'une femme est incompatible avec l'amour de l'humanité.
L'imperfection doit être rejetée. Rien n'est plus imparfait que
l'égoïsme à deux. Pendant la vie, les défiances, les récriminations,
les serments écrits dans la poudre pullulent. Ce n'est plus l'amant de
Chimène; c'est l'amant de Graziella. Ce n'est plus Pétrarque; c'est
Alfred de Musset. Pendant la mort, un quartier de roche auprès de la
mer, un lac quelconque, la forêt de Fontainebleau, l'Ile d'Ischia, un
cabinet de travail en compagnie d'un corbeau, une chambre ardente avec
un crucifix, un cimetière où surgit, aux rayons d'une lune qui finit par
agacer, l'objet aimé, des stances où un groupe de filles dont on ne sait
pas le nom, viennent balader à tour de rôle, donner la mesure de
l'auteur, font entendre des regrets. Dans les deux cas, la dignité ne se
retrouve point.
L'erreur est la légende douloureuse.
Les hymnes à Elohim habituent la vanité à ne pas s'occuper des choses de
la terre. Tel est recueil des hymnes. Ils déshabituent l'humanité à
compter sur l'écrivain. Elle le délaisse. Elle l'appelle mystique,
aigle, parjure à sa mission. Vous n'êtes pas la colombe cherchée.
Un pion pourrait se taire un bagage littéraire, eu disant le contraire
de ce qu'ont dit les poètes de ce siècle. Il remplacerait leurs
affirmations par des négations. Réciproquement. S'il est ridicule
d'attaquer les premiers principes, il est plus ridicule de les défendre
contre ces mêmes attaques. Je ne les défendrai pas.
Le sommeil est une récompense pour les uns, un supplice pour les autres.
Pour tous, il est une sanction.
Si la morale de Cléopâtre eût été moins courte, la face de la terre
aurait changé. Son nez n'en serait pas devenu plus long.
Les actions cachées sont les plus estimables. Lorsque j'en vois tant
dans l'histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n'ont pas été tout
à fait cachées. Elles ont été sues. Ce peu, par où elles ont paru, en
augmente le mérite. C'est le plus beau de n'avoir pas pu les cacher.
Le charme de la mort n'existe que pour les courageux.
L'homme est si grand, que sa grandeur parait surtout en ce qu'il ne veut
pas se connaître misérable. Un arbre ne se connaît pas grand. C'est être
grand que de se connaître grand. C'est être grand que de ne pas vouloir
se connaître misérable. Sa grandeur réfute ces misères. Grandeur d'un
roi.
Lorsque j'écris ma pensée, elle ne m'échappe pas. Cette action me fait
souvenir de ma force que j'oublie à toute heure. Je m'instruis à
proportion de ma pensée enchaînée. Je ne tends qu'à connaître la
contradiction de mon esprit avec le néant.
Le coeur de l'homme est un livre que j'ai appris à estimer.
Non imparfait, non déchu, l'homme n'est plus le grand mystère.
Je ne permets à personne, pas même à Elohim, de douter de ma sincérité.
Nous sommes libres de faire le bien.
Le jugement est infaillible.
Nous ne sommes pas libres de faire le mal.
L'homme est le vainqueur des chimères, la nouveauté de demain, la
régularité dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation. Il juge de
toutes choses. Il n'est pas imbécile. Il n'est pas ver de terre. C'est
le dépositaire du vrai, l'amas de certitude, la gloire, non le rebut de
l'univers. S'il s'abaisse, je le vante. S'il se vante, je le vante
davantage. Je le concilie. Il parvient à comprendre qu'il est la soeur
de l'ange.
Il n'y a rien d'incompréhensible.
La pensée n'est pas moins claire que le cristal. Une religion, dont les
mensonges s'appuient sur elle, peut la troubler quelques minutes, pour
parler de ces effets qui durent longtemps. Pour parler de ces effets qui
durent peu de temps, un assassinat de huit personnes aux portes d'une
capitale, la troublera--c'est certain -jusqu'à la destruction du mal.
La pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité.
La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. Elle énonce les
rapports qui existent entre les premiers principes et les vérités
secondaires de la vie. Chaque chose reste à sa place. La mission de la
poésie est difficile. Et elle ne se mêle pas aux événements de la
politique, à la manière dont on gouverne un peuple, ne fait pas allusion
aux périodes historiques, aux coups d'Etat, aux régicides, aux intrigues
des cours. Elle ne parle pas des luttes que l'homme engage, par
exception, avec lui-même, avec ses passions. Elle découvre les lois qui
font vivre la politique théorique, la paix universelle, les réfutations
de Machiavel, les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon,
la psychologie de l'humanité. Un poète doit être plus utile qu'aucun
citoyen de sa tribu. Son oeuvre est le code des diplomates, des
législateurs, des instructeurs de la jeunesse. Nous sommes loin des
Homère, des Virgile, des Klopstock, des Camoëns, des imaginations
émancipées, des fabricateurs d'odes, des marchands d'épigrammes contre
la divinité. Revenons à Confucius, au Boudha, à Socrate, à Jésus-Christ,
moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim! Il faut
compter désormais avec la raison, qui n'opère que sur les facultés qui
président à la catégorie des phénomènes de la bonté pure.
Rien n'est plus naturel que de lire le _Discours de la Méthode_ après
avoir lu _Bérénice_. Rien n'est moins naturel que de lire le _Traité de
l'Induction_ de Biéchy, le _Problème du Mal_ de Naville, après avoir lu
les Feuilles d'Automne, les Contemplations. La transition se perd.
L'esprit regimbe contre la ferraille, la mystagogie. Le coeur est ahuri
devant ces pages qu'un fantoche griffonna. Cette violence l'éclaire. Il
ferme le livre. Il verse une larme à la mémoire des auteurs sauvages.
Les poètes contemporains ont abusé de leur intelligence. Les philosophes
n'ont pas abusé de la leur. Le souvenir des premiers s'éteindra. Les
derniers sont classiques.
Racine, Corneille, auraient été capables de composer les ouvrages de
Descartes, de Malebranche, de Bâcon. L'âme des premiers est une avec
celle des derniers. Lamartine, Hugo, n'auraient pas été capables de
composer le _Traité de l'Intelligence_. L'âme de son auteur n'est pas
adéquate avec celle des premiers. La fatuité leur a fait perdre les
qualités centrales. Lamartine, Hugo, quoique supérieurs à Taine, ne
possèdent, comme lui, que des--il est pénible de faire cet
aveu--facultés secondaires.
Les tragédies excitent la pitié, la terreur, par le devoir. C'est
quelque chose. C'est mauvais. Ce n'est pas si mauvais que le lyrisme
moderne. La Médée de Legouvé est préférable à la collection des ouvrages
de Byron, de Capendu, de Zaccone, de Félix, de Gagne, de Gaboriau, de
Lacordaire, de Sardou, de Goethe, de Ravignan, de Charles Diguet. Quel
écrivain d'entre vous, je prie, peut soulever--qu'est-ce? Quels sont ces
reniflements de la résistance?--Le poids du _Monologue d'Auguste_! Les
vaudevilles barbares de Hugo ne proclament pas le devoir. Les mélodrames
de Racine, de Corneille, les romans de La Calprenède le proclament.
Lamartine n'est pas capable de composer la Phèdre de Pradon; Hugo, le
Venceslas de Rotrou; Sainte-Beuve, les tragédies de Laharpe, de
Marmontel. Musset est capable de faire des proverbes. La tragédie est
une erreur involontaire, admet la lutte, est le premier pas du bien, ne
paraîtra pas dans cet ouvrage. Elle conserve son prestige. Il n'en est
pas de même du sophisme,--après --coup le gongorisme métaphysique des
autoparodistes de mon temps héroïco-burlesque.
Le principe des cultes est l'orgueil. Il est ridicule d'adresser la
parole à Elohim, comme ont fait les Job, les Jérémie, les David, les
Salomon, les Turquéty. La prière est un acte faux. La meilleure manière
de lui plaire est indirecte, plus conforme à notre force. Elle consiste
à rendre notre race heureuse. Il n'y a pas deux manières de plaire à
Elohim. L'idée du bien est une. Ce qui est le bien en moins l'étant en
plus, je permets que l'on me cite l'exemple de la maternité. Pour plaire
à sa mère, un fils ne lui criera pas qu'elle est sage, radieuse, qu'il
se conduira de façon à mériter la plupart de ses éloges. Il fait
autrement. Au lieu de le dire lui-même, il le fait penser par ses actes,
se dépouille de cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve. Il
ne faut pas confondre la bonté d'Elohim avec la trivialité. Chacun est
vraisemblable. La familiarité engendre le mépris; la vénération engendre
le contraire. Le travail détruit l'abus des sentiments.
Nul raisonneur ne croit contre sa raison.
La foi est une vertu naturelle par laquelle nous acceptons les vérités
qu'Elohim nous révèle par la conscience.
Je ne connais pas d'autre grâce que celle d'être né. Un esprit impartial
la trouve complète.
Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l'on chante
le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. Je ne chante pas ce
qu'il ne faut pas faire. Je chante ce qu'il faut faire. Le premier ne
contient pas le second. Le second contient le premier.
La jeunesse écoute les conseils de l'âge mur. Elle a une confiance
illimitée en elle-même.
Je ne connais pas d'obstacle qui passe les forces de l'esprit humain,
sauf la vérité.
La maxime n'a pas besoin d'elle pour se prouver. Un raisonnement demande
un raisonnement. La maxime est une loi qui renferme un ensemble de
raisonnements. Un raisonnement se complète à mesure qu'il s'approche de
la maxime. Devenu maxime, sa perfection rejette les preuves de la
métamorphose.
Le doute est un hommage rendu à l espoir. Ce n'est pas un hommage
volontaire. L'espoir ne consentirait pas à n'être qu'un hommage.
Le mal s'insurge contre le bien. Il ne peut pas faire moins.
C'est une preuve d'amitié de ne pas s'apercevoir de l'augmentation de
celle de nos amis.
L'amour n'est pas le bonheur.
Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de
plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manque.
Les hommes qui ont pris la résolution de détester leurs semblables
ignorent qu'il faut commencer par se détester soi-même.
Les hommes qui ne se battent pas en duel croient que les hommes qui se
battent au duel à mort sont courageux.
Comme les turpitudes du roman s'accroupissent aux étalages! Pour un
homme qui se perd, comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble
parfois qu'on tuerait un livre.
Lamartine a cru que la chute d'un ange deviendrait l'Elévation d'un
Homme. Il a eu tort de le croire.
Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l'intention du
premier est mauvaise.
Une vérité banale renferme plus de génie que les ouvrages de Dickens, de
Gustave Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un
enfant, survivant à l'univers, ne pourrait pas reconstruire l'âme
humaine. Avec la première, il le pourrait. Je suppose qu'il ne découvrît
pas tôt ou tard la définition du sophisme.
Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification
d'utilité. Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe.
Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la
phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse,
la remplace par l'idée juste.
Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle
demande à être développée.
Dès que l'aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses.
Un courant d'innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt
l'intelligence des poètes les plus enthousiastes, laisse tomber des
protections pour les berceaux, des couronnes pour la jeunesse, des
croyances à l'immortalité pour les vieillards.
J'ai vu les hommes lasser les moralistes a découvrir leur coeur, faire
répandre sur eux la bénédiction d'en haut. Ils émettaient des
méditations aussi vastes que possible, réjouissaient l'auteur de nos
félicités. Ils respectaient l'enfance, la vieillesse, ce qui respire
comme ce qui ne respire pas, rendaient hommage à la femme, consacraient
à la pudeur les parties que le corps se réserve de nommer. Le firmament,
dont j'admets la beauté, la terre, image de mon coeur, furent invoqués
par moi, afin de me désigner un homme qui ne se crût pas bon. Le
spectacle de ce monstre, s'il eût été réalisé, ne m'aurait pas fait
mourir d'étonnement: on meurt à plus. Tout ceci se passe de
commentaires.
La raison, le sentiment se conseillent, se suppléent. Quiconque ne
connaît qu'un des deux, en renonçant à l'autre, se prive de la totalité
des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. Vauvenargues
a dit «se prive d'une partie des secours.»
Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l'âme
dans le sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne
serait pas meilleure que l'autre, si je les avais faites. L'une ne peut
pas être rejetée par moi. L'autre a pu être acceptée de Vauvenargues.
Lorsqu'un prédécesseur emploie au bien un mot qui appartient au mal, il
est dangereux que sa phrase subsiste à côté de l'autre. Il vaut mieux
laisser au mot la signification du mal. Pour employer au bien un mot qui
appartient au mal, il faut en avoir le droit. Celui qui emploie au mal
les mots qui appartiennent au bien ne le possède pas. Il n'est pas cru.
Personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval.
L'âme étant une, l'on peut introduire dans le discours la sensibilité,
l'intelligence, la volonté, la raison, l'imagination, la mémoire.
J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites.
Le peu de gens avec qui on communique n'était pas fait pour m'en dégoûter.
Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences lui
sont propres, que je sortais moins de ma condition en y pénétrant que
les autres en les ignorant. Je leur, ai pardonné de ne s'y point
appliquer! Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l'étude de
l'homme. C'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a plus
qui l'étudient que la géométrie.
Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu'on n'en parle point.
Les passions diminuent avec l'âge. L'amour, qu'il ne faut pas classer
parmi les passions, diminue de même. Ce qu'il perd d'un côté, il le
regagne de l'autre. Il n'est plus sévère pour l'objet de ses voeux, se
rendant justice à lui-même: l'expansion est acceptée, Les sens n'ont
plus leur aiguillon pour exciter les sexes de la chair. L'amour de
l'humanité commence. Dans ces jours où l'homme sent qu'il devient un
autel que parent ses vertus, fait le compte de chaque douleur qui se
releva, l'âme, dans un repli du coeur où tout semble prendre naissance,
sent quelque chose qui ne palpite plus. J'ai nommé le souvenir.
L'écrivain, sans séparer l'une de l'autre, peut indiquer la loi qui
régit chacune de ses poésies.
Quelques philosophes sont plus intelligents que quelques poètes.
Spinoza, Malebranche, Aristote, Platon, ne sont pas Hégésippe Moreau,
Malfilatre, Gilbert, André Chénier.
Faust, Manfred, Konrad, sont des types. Ce ne sont pas encore des types
raisonnants. Ce sont déjà des types agitateurs.
Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d'un
catafalque. Elles peuvent être le souvenir, la prophétie. Elles ne sont
pas le paragraphe que je suis sur le point de terminer.
Le régulateur de l'âme n'est pas le régulateur d'une âme. Le régulateur
d'une âme est le régulateur de l'âme, lorsque ces deux espèces d'âmes
sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu'un régulateur n'est une
régulatrice que dans l'imagination d'un fou qui plaisante.
Le phénomène passe. Je cherche les lois.
Il y a des hommes qui ne sont pas des types. Les types ne sont pas des
hommes. Il ne faut pas se laisser dominer par l'accidentel.
Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont
la philosophie de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la
poésie. La poésie ne pourra pas se passer de lu philosophie. La
philosophie pourra se passer de la poésie.
Racine n'est pas capable de condenser ses tragédies dans des préceptes.
Une tragédie n'est pas un précepte. Pour un même esprit, un précepte est
une action plus intelligente qu'une tragédie.
Mettez une plume d'oie dans la main d'un moraliste qui soit écrivain de
premier ordre. Il sera supérieur aux poètes.
L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que le courage de
souffrir l'injustice.
Cache-toi, guerre.
Les sentiments expriment le bonheur, font sourire. L'analyse des
sentiments exprime le bonheur, toute personnalité mise à part; fait
sourire. Les premiers élèvent l'âme, dépendamment de l'espace, de la
durée, jusqu'à la conception de l'humanité, considérée en elle-même,
dans ses membres illustres. La dernière élève l'âme, indépendamment de
la durée, de l'espace, jusqu'à la conception de l'humanité, considérée
dans son expression la plus haute, la volonté! Les premiers s'occupent
des vices, des vertus; la dernière ne s'occupe que des vertus. Les
sentiments ne connaissent pas l'ordre de leur marche. L'analyse des
sentiments apprend à le faire connaître, augmente la vigueur des
sentiments. Avec les premiers, tout est incertitude. Ils sont
l'expression du bonheur, de la douleur, deux extrêmes. Avec la dernière,
tout est certitude. Elle est l'expression de ce bonheur qui résulte, à
un moment donné, de savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou
mauvaises. Elle emploie son calme à fondre la description de ces
passions dans un principe qui circule à travers les pages: la
non-existence du mal. Les sentiments pleurent quand il le leur faut,
comme quand il ne le leur faut pas. L'analyse des sentiments ne pleure
pas. Elle possède une sensibilité latente, qui prend au dépourvu,
emporte au-dessus des misères, apprend à se passer de guide, fournit une
arme de combat. Les sentiments, marque de la faiblesse, ne sont pas le
sentiment! L'analyse du sentiment, marque de la force, engendre les
sentiments les plus magnifiques que je connaisse. L'écrivain qui se
laisse tromper par les sentiments ne doit pas être mis en ligne de
compte avec l'écrivain qui ne se laisse tromper ni par les sentiments,
ni par lui-même. La jeunesse se propose des élucubrations sentimentales.
L'âge mur commence à raisonner sans trouble. Il ne faisait que sentir,
il pense. Il laissait vagabonder ses sensations: voici qu'il leur donne
un pilote. Si je considère l'humanité comme une femme, je ne
développerai pas que sa jeunesse est à son déclin, que son âge mur
s'approche. Son esprit change dans le sens du mieux. L'idéal de sa
poésie changera. Les tragédies, les poëmes, les élégies ne primeront
plus. Primera la froideur de la maxime! Du temps de Quinault, l'on
aurait été capable de comprendre ce que je viens de dire. Grâce à
quelques lueurs, éparses, depuis quelques années, dans les revues, les
in-folios, j'en suis capable moi-même. Le genre que j'entreprends est
aussi différent du genre des moralistes, qui ne font que constater le
mal, sans indiquer le remède, que ce dernier ne l'est pas des
mélodrames, des oraisons funèbres, de l'ode, de la stance religieuse.
Il n'y a pas le sentiment des luttes.
Elohim est fait à l'image de l'homme.
Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses
sont incontredites. La contradiction est la marque de la fausseté.
L'incontradiction est la marque de la certitude.
Une philosophie pour les sciences existe. Il n'en existe pas pour la
poésie. Je ne connais pas de moraliste qui soit poète de premier ordre.
C'est étrange, dira quelqu'un.
C'est une chose horrible de sentir s'écouler ce qu'on possède. L'on ne
s'y attache même qu'avec l'envie de chercher s'il n'a point quelque
chose de permanent.
L'homme est un sujet vide d'erreurs. Tout lui montre la vérité, Rien ne
l'abuse. Les deux principes de la vérité, raison, sens, outre qu'ils ne
manquent pas de sincérité, s'éclaircissent l'un l'autre. Les sens
éclaircissent la raison par des apparences vraies. Ce même service
qu'ils lui font, ils la reçoivent d'elle. Chacun prend sa revanche. Les
phénomènes de l'âme pacifient les sens, leur font des impressions que je
ne garantis pas fâcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas à
l'envie.
La poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo! Pauvre
Racine! Pauvre Coppée! Pauvre Corneille! Pauvre Boileau! Pauvre Scarron!
Tics, tics, et tics.
Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est
l'ignorance où se trouvent les hommes en naissant. La deuxième est celle
qu'atteignent les grandes âmes. Elles ont parcouru ce que les hommes
peuvent savoir, trouvent qu'ils savent tout, se rencontrent dans cette
même ignorance d'où ils étaient partis. C'est une ignorance savante, qui
se connaît. Ceux d'entre eux qui, étant sortis de la première ignorance,
n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science
suffisante, font les entendus. Ceux-là ne troublent pas le monde, ne
jugent pas plus mal de tout que les autres, Le peuple, les habiles
composent le train d'une nation. Les autres, qui la respectent, n'en
sont pas moins respectés.
Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. Comme il est
fini, nos connaissances sont solides.
L'amour ne se confond pas avec la poésie.
La femme est à mes pieds!
Pour décrire le ciel, il ne faut pas y transporter les matériaux de la
terre. Il faut laisser la terre, ses matériaux, là où ils sont, afin
d'embellir la vie par son idéal. Tutoyer Elohim, lui adresser la parole,
est une bouffonnerie qui n'est pas convenable. Le meilleur moyen d'être
reconnaissant envers lui, n'est pas de lui corner aux oreilles qu'il est
puissant, qu'il a créé le monde, que nous sommes des vermiceaux en
comparaison de sa grandeur. Il le sait mieux que nous. Les hommes
peuvent se dispenser de le lui apprendre. Le meilleur moyeu d'être
reconnaissant envers lui est de consoler l'humanité, de rapporter tout
à elle, de la prendre par la main, de la traiter en frère. C'est plus
vrai,
Pour étudier l'ordre, il ne faut pas étudier le désordre. Les
expériences scientifiques, comme les tragédies, les stances à ma soeur,
le galimatias des infortunes n'ont rien à faire ici-bas.
Toutes les lois ne sont pas bonne à dire.
Etudier le mal, pour faire sortir le bien, n'est pas étudier le bien en
lui-même. Un phénomène bon étant donné, je chercherai sa cause.
Jusqu'à présent, l'on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la
pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.
Une logique existe pour la poésie. Ce n'est pas la même que celle de la
philosophie. Les philosophes ne sont pas autant que les poètes. Les
poètes ont le droit de se considérer au-dessus des philosophes.
Je n'ai pas besoin de m'occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais
faire ce que je fais. Je n'ai pas besoin de découvrir quelles choses je
découvrirai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à
son tour, telle est son excellence.
Il y a de l'étoffe du poète dans les moralistes, les philosophes. Les
poètes renferment le penseur. Chaque caste soupçonne l'autre, développe
ses qualités au détriment de celles qui la rapprochent de l'autre caste.
La jalousie des premiers ne veut pas avouer que les poètes sont plus
forts qu'elle. L'orgueil des derniers se déclare incompétent à rendre
justice à des cervelles plus tendres. Quelle que soit l'intelligence
d'un homme, il faut que le procédé de penser soit le même pour tous.
L'existence des tics étant constatée, que l'on ne s'étonne pas de voir
les mêmes mots revenir plus souvent qu'à leur tour: dans Lamartine, les
pleurs qui tombent des naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de
sa mère; dans Hugo, l'ombre et le détraqué, font partie de la reliure.
La science que j'entreprends est une science distincte de la poésie.
Je ne chante pas cette dernière. Je m'efforce de découvrir sa source.
A travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs
de billard distingueront le développement des thèses sentimentales.
Le théorème est railleur de sa nature. Il n'est pas indécent. Le
théorème ne demande pas à servir d'application. L'application qu'on en
fait rabaisse le théorème, se rend indécente. Appelez la lutte contre la
matière, contre les ravages de l'esprit, application.
Lutter contre le mal, est lui faire trop d'honneur. Si je permets aux
hommes de le mépriser, qu'ils ne manquent pas de dire que c'est tout ce
que je puis faire pour eux.
L'homme est certain de ne pas se tromper.
Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. Nous
voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire. Nous nous
efforçons de paraître tels que nous sommes. Nous travaillons à conserver
cet être imaginaire, qui n'est autre chose que le véritable. Si nous
avons la générosité, la fidélité, nous nous empressons de ne pas le
faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être. Nous ne les
détachons pas de nous pour les y joindre. Nous sommes vaillants pour
acquérir la réputation de ne pas être poltrons. Marque de la capacité de
notre être de ne pas être satisfait de l'un sans l'autre, de ne renoncer
ni à l'un ni à l'autre. L'homme qui ne vivrait pas pour conserver sa
vertu serait infâme.
Malgré la vue de nos grandeurs, qui nous tient à la gorge, nous avons un
instinct qui nous corrige, que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève!
La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image d'Elohim,
des défauts pour montrer qu'elle n'en est pas moins que l'image.
Il est bon qu'on obéisse aux lois. Le peuple comprend ce qui les rend
justes. On ne les quitte pas. Quand on fait dépendre leur justice
d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse. Les peuples ne sont
pas sujets à se révolter.
Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre
que ce sont eux qui s'éloignent de la nature. Ils croient le suivre. Il
faut avoir un point fixe pour juger. Où ne trouverons-nous pas ce point
dans la morale?
Rien n'est moins étrange que les contrariétés que l'on découvre dans
l'homme. Il est fait pour connaître la vérité. Il la cherche. Quand il
tâche de la saisir, il s'éblouit, se confond de telle sorte, qu'il ne
donne pas sujet à lui en disputer la possession. Les uns veulent ravir à
l'homme la connaissance de la vérité, les autres veulent la lui assurer.
Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu'ils détruisent l'embarras
de l'homme. Il n'a pas d'autre lumière que celle qui se trouve dans sa
nature.
Nous naissons justes. Chacun tend à soi. C'est envers l'ordre. Il faut
tendre au général. La ponte vers soi est la lin de tout désordre, en
guerre, en économie.
Les hommes, ayant pu guérir de la mort, de la misère, de l'ignorance, se
sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. C'est tout ce
qu'ils ont pu inventer pour se consoler de si peu de maux. Consolation
richissime. Elle ne va pas à guérir le mal. Elle le cache pour un peu de
temps. En le cachant, elle fait qu'on pense à le guérir. Par un légitime
renversement de la nature de l'homme, il ne se trouve pas que l'ennui,
qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut
contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa guérison.
Voilà tout. Le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien,
est son plus infime mal. Il le rapproche plus que toutes choses de
chercher le remède à ses maux. L'un et l'autre sont une contre-preuve de
la misère, de la corruption de l'homme, hormis de sa grandeur. L'homme
s'ennuie, cherche cette multitude d'occupations. Il a l'idée du bonheur
qu'il a gagné; lequel trouvant en soi, il le cherche, dans les choses
extérieures. Il se contente. Le malheur n'est ni dans nous, ni dans les
créatures. Il est en Elohim.
La nature nous rendant heureux en tous états, nos désirs nous figurent
un état malheureux. Ils joignent à l'état où nous sommes les peines de
l'état où nous ne sommes pas. Quand nous arriverions à ces peines, nous
ne serions pas malheureux pour cela, nous aurions d'autres désirs
conformes à un nouvel état.
La force de la raison paraît mieux en ceux qui la connaissent qu'en ceux
qui ne la connaissent pas.
Nous sommes si peu présomptueux que nous voudrions être connus de la
terre, même des gens qui viendront quand nous n'y serons plus. Nous
sommes si peu vains, que l'estime de cinq personnes, mettons six, nous
amuse, nous honore.
Peu de chose nous console. Beaucoup de chose nous afflige.
La modestie est si naturelle dans le coeur de l'homme, qu'un ouvrier a
soin de ne pas se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en
veulent. Les poètes surtout! Ceux qui écrivent en faveur de la gloire
veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit. Ceux qui le lisent veulent
avoir la gloire de l'avoir lu. Moi, qui écris ceci, je me vante d'avoir
cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même.
Les inventions des hommes vont en augmentant. La bonté, la malice du
monde en général ne reste pas la même.
L'esprit du plus grand homme n'est pas si dépendant, qu'il soit sujet à
être troublé par le moindre bruit du _Tintamarre,_ qui se fait autour de
lui. Il ne faut pas le silence d'un canon pour empêcher ses pensées.
Il ne faut pas le bruit d'une girouette, d'une poulie. La mouche ne
raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. C'en est
assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu'elle puisse
trouver la vérité, je chasserai cet animal qui tient sa raison en échec,
trouble cette intelligence qui gouverne les royaumes.
L'objet ce ces gens qui jouent à la paume avec tant d'application
d'esprit, d'agitation de corps, est celui de se vanter avec leurs amis
qu'ils ont mieux joué qu'un autre. C'est la source de leur attachement.
Les uns suent dans leurs cabinets pour montrer aux savants qu'ils ont
résolu une question d'algèbre qui ne l'avait pu être jusqu'ici. Les
autres s'exposent aux périls, pour se vanter d'une place qu'ils auraient
prise moins spirituellement, à mon gré. Les derniers se tuent pour
remarquer ces choses. Ce n'est pas pour en devenir moins sages. C'est
surtout pour montrer qu'ils en connaissent la solidité. Ceux-là sont les
moins sots de la bande. Ils le sont avec connaissance. On peut penser
des autres qu'ils ne le seraient pas, s'ils n'avaient pas cette
connaissance.
L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas fait plus de continents que
celui de son ivrognerie a fait de tempérants. On n'a pas de honte de
n'être pas aussi vertueux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans
les vertus du commun des hommes, quand on se voit dans les vertus de ces
grands hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple.
Quelque élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par
quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, séparés de notre
société. S'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont les pieds
aussi haut que les nôtres. Ils sont tous à même niveau, s'appuient sur
la même terre. Par cette extrémité, ils sont aussi relevés que nous, que
les enfants, un peu plus que les bêtes.
Le meilleur moyen de persuader consiste à ne pas persuader.
Le désespoir est la plus petite de nos erreurs.
Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une vérité qui court les rues,
que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons que c'est une
découverte.
On peut être juste, si l'on n'est pas humain.
Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants.
L'inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des
hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des
richesses.
Ceux qui ont de la probité dans leurs plaisirs en ont une sincère dans
leurs affaires. C'est la marque d'un naturel peu féroce, lorsque le
plaisir rend humain.
La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus.
C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui
élargissent les bornes de leur mérite. Beaucoup de gens sont assez
modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.
Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.
Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux; ce qu'on
appelle malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la
fortune, le repos, s'il leur faut superposer la vigueur de ses
sentiments, l'essor de son génie.
On estime les grands desseins, lorsqu'on se sent capable des grands
succès.
La réserve est l'apprentissage des esprits.
On dit des choses solides, lorsqu'on ne cherche pas à en dire
d'extraordinaires.
Rien n'est faux qui soit vrai; rien n'est vrai qui soit faux. Tout est
le contraire de songe, de mensonge.
Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux.
Il n'y a pas de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices
imaginaires.
On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.
Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d'utilité.
Ce n'est plus un dramaturge. Un moraliste donne à n'importe quel mot
une signification d'utilité. C'est encore le moraliste!
Qui considère la vie d'un homme y trouve l'histoire du genre. Rien n'a
pu le rendre mauvais.
Faut-il que j'écrive en vers pour me séparer des autres hommes? Que la
charité prononce!
Le prétexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu'ils veulent
leur bien.
La générosité jouit des félicités d'autrui, comme si elle en était
responsable.
L ordre domine dans le genre humain. La raison, la vertu n'y sont pas
les plus fortes.
Les princes font peu d'ingrats. Ils donnent tout ce qu'ils peuvent.
On peut aimer de tout son coeur ceux en qui on reconnaît de grands
défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que l'imperfection a
seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent les uns aux
autres autant que pourrait le faire ce qui n'est pas la vertu.
Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis
ils nous les doivent. Nous ne pensons pas du tout qu'ils nous doivent
leur inimitié.
Celui qui serait né pour commander, commanderait jusque sur le trône.
Lorsque les devoirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les
devoirs. Nous disons que tout peut remplir le coeur de l'homme.
Tout vit par l'action. De là, communication des êtres, harmonie de
l'univers. Cette loi si féconde de la nature, nous trouvons que c'est un
vice dans l'homme. Il est obligé d'y obéir. Ne pouvant subsister dans le
repos, nous concluons qu'il est à sa place.
On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs
mouvements. Dans la main d'Elohim, instrument aveugle, ressort
insensible, le monde attire nos hommages. Les révolutions des empires,
les faces des temps, les nations, les conquérants de la science, cela
vient d'un atome qui rampe, ne dure qu'un jour, détruit le spectacle de
l'univers dans tous les âges.
Il y a plus de vérité que d'erreurs, plus de bonnes qualités que de
mauvaises, plus de plaisirs que de peines. Nous aimons à contrôler le
caractère. Nous nous élevons au-dessus de notre espèce. Nous nous
enrichissons de la considération dont nous la comblâmes. Nous croyons ne
pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l'humanité, ne pas médire
du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité ridicule a rempli
les livres d'hymnes en faveur de la nature. L'homme est en disgrâce chez
ceux qui pensent. C'est à qui le chargera de moins de vices. Quand ne
fut-il pas sur le point de se relever, de se faire restituer ses vertus?
Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept-mille ans qu'il
y a des hommes. Sur ce qui concerne les moeurs comme sur le reste, le
moins bon est élevé. Nous avons l'avantage de travailler après les
anciens, les habiles d'entre les modernes.
Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, de compassion, de raison.
O mes amis! qu'est-ce donc que l'absence de vertu?
Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.
Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu
nous corriger de nos défauts.
On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie.
Les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié.
A-t-on besoin de cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit,
c'est-à-dire un imbécile? Comme si la clarté ne valait pas le vague,
à propos de points!