AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE.

Ce monsieur, démasqué en plein tribunal, dut avaler pas mal de

couleuvres à la suite de ces révélations; pendant assez longtemps il

évita de se montrer en public. Naturellement, il lui fallait une

compensation. Les appointements qu’il touchait sur ce fonds «que l’on

n’aime pas à appeler par son nom» furent portés à un chiffre assez

considérable. M. Beckmann fit tout son possible pour gagner en

conscience son argent; mais il était _brûlé_, absolument compromis, et

lorsqu’il paraissait quelque part, tout le monde restait bouche close,

de crainte d’éveiller des échos indiscrets. Néanmoins, si cet agent est

devenu trop public pour être utile, il sait encore se rendre agréable.

Les gros banquiers allemands et les principicules de passage à Paris

n’ont pas de cicerone et de «maître de plaisir» plus empressé, plus

dévoué pour leur faire connaître tous les genres de distractions de la

Babylone moderne. Mais quand il le faut, il se souvient aussi de ses

véritables fonctions.

Ainsi, en 1878, pendant l’Exposition, le _Figaro_ publia un long article

sur les correspondants allemands de Paris; et comme ce travail contenait

des indications curieuses et fort exactes, on se perdit en suppositions

sur le nom de l’auteur.

A l’ambassade d’Allemagne surtout, on était friand de le connaître.

M. Beckmann se mit en campagne. Le lendemain, il arriva tout essoufflé,

rue de Lille.

--Je sais maintenant, clama-t-il dans les bureaux de l’ambassade, quels

sont les coupables, je le sais, mais chut! C’est au prince de Hohenlohe

lui-même que je réserve la primeur de cette grosse nouvelle.

Introduit dans le cabinet de Son Altesse, M. Beckmann affirma

positivement que les auteurs des indiscrétions du _Figaro_ étaient MM.

Victor Tissot et Landsberg, directeur de la _Correspondance

française_[58].

[58] J’avais été, en effet, présenté à M. Landsberg par un ami commun,

et malgré nos divergences politiques, nous passions avec plaisir

quelques instants ensemble, lorsque les hasards de la vie de Paris

et les rencontres du boulevard nous en fournissaient l’occasion.

Landsberg était un causeur spirituel et d’un commerce agréable. Mais

le jour où, selon le rapport de l’agent Beckmann, «je me trouvais à

la brasserie de Pilsen,» j’étais à cent cinquante lieues de Paris.

--Oui, Altesse, ce sont eux! et la preuve, c’est que la veille de la

publication de l’article, j’ai passé près de la _Brasserie de Pilsen_,

derrière l’Opéra. J’ai regardé--selon mon habitude--à travers les vitres

pour savoir ce qui s’y passait; j’ai vu Victor Tissot et Landsberg

buvant à une table et causant avec beaucoup d’animation. Sans doute, ils

combinaient leur coup.

Disons tout de suite que pour un observateur officiel ou officieux, M.

Beckmann a de fort mauvais yeux. Il avait bien vu «à travers les vitres»

M. Landsberg, mais le prétendu Victor Tissot était un journaliste

viennois, M. Schœnberg, qui, de loin, offre une ressemblance très vague

avec l’auteur de ce livre.

En «observateur consciencieux», M. Beckmann aurait dû vérifier, mais il

ne s’en donna pas la peine et préféra courir à l’ambassade pour y servir

tout chaud son rapport.

Le prince de Hohenlohe ne cacha pas la surprise et le regret qu’il

éprouvait de ce qu’un écrivain allemand comme M. Landsberg frayât avec

celui qui avait fait le _Voyage au pays des Milliards_ et lui fournît

des renseignements pour un article au _Figaro_.

Le pauvre Landsberg était bien innocent. Victor Tissot était le seul

coupable.

L’ambassade allemande de Paris étant un nid à commérages, dès le soir,

M. Landsberg fut averti par un des attachés, si je ne me trompe par M.

Rodolphe Lindau, de la dénonciation du sieur Beckmann et des réflexions

désobligeantes de l’ambassadeur.

Le lendemain, à la première heure, M. Landsberg se fit conduire rue de

Lille et protesta avec la plus grande énergie contre les accusations

dont il avait été l’objet; puis il écrivit à M. Beckmann une lettre où

«l’agent secret» de l’ambassade était traité comme il le méritait. M.

Landsberg défendait en même temps à M. Beckmann de jamais remettre les

pieds chez lui ni de lui adresser la parole.

Le hasard voulut que le même soir le directeur de la _Correspondance

française_ allât, selon son habitude, passer une heure à la _Brasserie

de Pilsen_, que fréquentait un public spécial de journalistes, de

boursiers et d’attachés d’ambassades. Poussé par sa mauvaise étoile, le

sieur Beckmann, au lieu de se borner à regarder à travers les vitres,

eut la fâcheuse idée d’entrer pour boire également son bock. Dès que

Landsberg aperçut son compatriote:

--Comment, fit-il, en s’adressant au gérant de l’établissement, vous

avez des agents de police ici?... Je croyais votre maison mieux tenue...

Mettez-le donc dehors!

Tous les consommateurs, dont la plupart connaissaient Landsberg et

Beckmann, se regardèrent.

Celui-ci n’en demanda pas davantage; il battit précipitamment en

retraite.

* * * * *

Un an plus tard, la _Nouvelle Revue_, que Mme Edmond Adam venait de

créer, publiait un article très vif contre M. de Bismarck, dont la

politique et même la personne étaient prises à partie avec toute la

généreuse indignation d’une femme patriote ardente, jetant l’anathème à

l’ennemi de son pays. La publication de cet article de la _Nouvelle

Revue_ fit sensation, on s’en occupa pendant plusieurs jours.

M. Beckmann, qui, à ses nombreuses missions, joint le métier de

correspondant de l’organe gallophobe par excellence, la

_National-Zeitung_ (Gazette nationale de Berlin), se hâta de

télégraphier à ce journal que l’attaque contre M. de Bismarck, parue

dans la _Nouvelle Revue_, avait été inspirée par Gambetta, qui,

président de la Chambre, chef incontesté du parti républicain,

gouvernait alors réellement la France. Venant d’une semblable source,

l’importance de l’article changeait du tout au tout; ce n’était plus

l’imprécation éloquente d’une Française, c’était la manifestation voulue

d’une hostilité officielle, affrontant, provoquant même toutes les

représailles diplomatiques ou autres. Au fond, la dépêche de M. Beckmann

avait surtout pour _objectif_ (servons-nous de ce mot cher à ses

compatriotes) de favoriser, comme lors de l’affaire de l’_Écho du

Parlement_, un gros coup de baisse dans l’intérêt d’une maison de banque

allemande établie à Paris.

Or, l’assertion de M. Beckmann était une véritable calomnie. Gambetta

n’ayant pu empêcher la publication de l’article dans la _Nouvelle

Revue_, fit insérer une réponse très vive dans la _République

française_. C’est ce que M. Landsberg fit ressortir dans une note de sa

correspondance qui parut le 4 novembre 1879: «Depuis un an environ,

écrivait la _Franzœsische Correspondenz_, il est certain que M. Gambetta

a cessé toute relation avec Mme E. Adam; qu’il n’a plus paru dans le

salon de cette dame et qu’il est resté entièrement étranger à la

création de la _Nouvelle Revue_. Tout le monde sait cela dans la société

de Paris. Ceux-là seuls qui sont des agents de police avérés comme le

correspondant de la _Gazette nationale_, M. Albert Beckmann, et qui,

pour ce motif, se voient consignés à la porte de partout, peuvent

ignorer cette situation.»

Le petit entrefilet de la _Franzœsische Correspondenz_ fut reproduit par

une centaine de journaux indépendants, du Rhin à la Vistule, de Hambourg

à Trieste.

Depuis les révélations du procès d’Arnim, le nom de Beckmann avait

acquis en Allemagne la triste célébrité qui, en 1848, après les

publications de la _Revue rétrospective_, s’attacha en France au nom de

Lucien Delahodde. Les organes libéraux saisirent avec empressement

l’occasion de démasquer de nouveau «l’agent secret public» de

l’ambassade allemande de Paris, grassement payé sur «ce fonds que l’on

n’aime pas à nommer».

Cet incident fit grand tapage.

Immédiatement, M. de Hohenlohe fit appeler son collaborateur.

--Il faut absolument, lui dit-il, que vous obteniez une rétractation ou

une satisfaction. Autrement vous seriez la risée de l’ambassade; le

dernier _Kanzleidiener_ (garçon de bureau) vous mépriserait. Je serais

forcé de cesser toutes relations avec vous.

Condamné ainsi à mettre flamberge au vent, M. Beckmann envoya des

témoins à M. Landsberg, qui, immédiatement, se tint à la disposition de

son adversaire.

Les négociations en vue de régler la rencontre furent assez laborieuses.

M. Beckmann tenait absolument à ce que le duel eût lieu en pays

allemand, à Herbesthal. Les témoins de M. Landsberg repoussèrent

énergiquement cette proposition.

Les accointances très intimes de l’agent secret avec les commissaires de

police et la gendarmerie de la frontière inspiraient, à tort peut-être,

aux témoins de M. Landsberg la crainte de quelque comédie où les

porte-casques, prévenus à temps, interviendraient au moment

psychologique.

Malgré la vive résistance des témoins de M. Beckmann, il fut décidé que

l’on se battrait en Belgique. Un témoin de chacun des belligérants

partit la veille du grand jour pour chercher dans les environs

d’Erquelinnes un terrain propice à l’échange des balles réglementaires.

M. Landsberg, son autre témoin et un médecin russe de ses amis partirent

de la gare du Nord par un froid sibérien: toute la campagne sommeillait

sous une épaisse couverture de neige, et les boules d’eau chaude jointes

aux fourrures suffisaient à peine pour maintenir dans le compartiment

une température supportable.

On arriva vers onze heures à Erquelinnes. Quelle fut la surprise de M.

Landsberg et de ses compagnons d’apercevoir, se promenant sur le quai de

la gare à l’arrivée du train, son adversaire avec ses seconds, lorsqu’on

devait supposer qu’il ne partirait de Paris que le matin! Ces messieurs,

soi-disant pour dérouter les soupçons, s’étaient affublés de vieilles

jaquettes, de pantalons invraisemblables et de chapeaux mous.

Cette petite mascarade fit beaucoup rire M. Landsberg et ses amis, mais

cette douce gaieté s’éteignit bientôt, lorsqu’ils apprirent que, selon

l’avis des témoins envoyés en maréchaux de logis, il était absolument

impossible de se battre dans les environs d’Erquelinnes. Trop de neige,

trop de verglas et des gendarmes partout, telles étaient les raisons

invoquées; une discussion assez vive s’ensuivit sur le quai de la gare;

elle fut interrompue par l’appel du conducteur avertissant que le convoi

allait se remettre en route.

--Remontons en voiture, fit l’un des témoins, nous continuerons notre

conférence à la prochaine station.

A Charleroi, l’arrêt n’était que de dix minutes, on n’arriva à un aucun

résultat; il fallut rentrer dans les wagons jusqu’à Namur. Là, un des

témoins de M. Landsberg déclara que son client n’irait pas plus loin, et

que si M. Beckmann continuait la route, on le considérerait comme ayant

voulu se dérober à la rencontre par la fuite. Tout le monde descendit de

voiture, sauf un des témoins de M. Landsberg, qui déclara être obligé de

rentrer immédiatement à Paris.

Le docteur s’offrit pour le remplacer et les voyageurs se rendirent à

une hôtellerie près de la gare pour conférer. Ici les véritables causes

de retard apparurent. M. Beckmann tenait à tout prix à se battre sur son

terrain, à Herbesthal, en Prusse, et sur le refus réitéré des témoins de

M. Landsberg de se rendre en Allemagne, il fut décidé que la rencontre

aurait lieu immédiatement dans les environs de Namur.

Cependant il était écrit que cette journée serait pacifique.

M. Beckmann déclara qu’il devait à tout prix être le soir même à

Herbesthal, et que comme le train partait dans un quart d’heure, il

fallait absolument remettre le combat à trois jours.

Avant que ses propres témoins pussent transmettre la réponse de ceux de

M. Landsberg, Beckmann, toujours accoutré de son veston et coiffé de son

tromblon avarié, avait pris place dans le convoi qui s’éloignait à toute

vapeur vers la frontière de Prusse.

Force fut donc à Landsberg de revenir à Paris.

Le duel pourtant eut lieu trois jours plus tard dans le jardin d’un

dentiste, à Enghien. Cette fois, M. Beckmann et ses témoins, habillés

très correctement et en gentlemen, furent précis au rendez-vous. Une

balle fut échangée sans résultat, et Beckmann put revenir à l’ambassade

de la rue de Lille avec l’auréole d’un champion qui a fait ses preuves.

Trois années plus tard, M. Landsberg, qui souffrait d’une cruelle

maladie, mourait dans son appartement de la rue de Compiègne, où se

trouvaient également les bureaux de la _Correspondance_. Pendant la

maladie de son adversaire, l’agent secret de l’ambassade s’était tenu

aux aguets, car il avait son plan. Il suivait les progrès de la maladie

de l’infortuné Landsberg comme le requin suit le navire, et lorsque la

mort se fut emparée du rédacteur de la _Franzœsische Correspondenz_, on

vit M. Beckmann s’installer en maître dans l’appartement de «son ami»,

comme il l’appelait à présent; il racontait à qui voulait l’entendre que

son ancien adversaire s’était réconcilié avec lui et avait manifesté à

son lit de mort le désir de le voir lui succéder comme directeur de la

_Correspondance_.

Landsberg n’avait pas de famille à Paris, et dans les derniers temps il

vivait fort retiré; son héritier naturel, un frère, négociant à Berlin,

mort également depuis, arriva le lendemain du décès. Beckmann attendait

M. Otto Landsberg à la gare du Nord; et, à partir de ce moment, il ne le

quitta plus et sut l’amener à signer immédiatement un acte de vente de

la _Franzœsische Correspondenz_, au nom d’un certain Stuht, ancien

conseiller de préfecture prussien dans un département occupé pendant

l’invasion, employé, plus tard, dans les bureaux de l’ambassade de la

rue de Lille, et qui, lors du duel que nous venons de raconter, avait

servi de témoin à Beckmann.

Depuis cette époque, la _Correspondance française_ (titre ironique s’il

en fut) est devenue un instrument de plus entre les mains de l’ambassade

allemande de Paris; elle sert de véhicule à toutes les attaques et à

toutes les calomnies que M. de Bismarck juge de temps à autre nécessaire

de diriger contre la France.

C’est par l’intermédiaire de la _Correspondance française_ notamment

qu’a été conduite avec une savante perfidie cette campagne qui,

grossissant quelques incidents sans importance, quelques articles sans

la moindre autorité, a persuadé aux étrangers qu’ils n’étaient plus en

sûreté en France, où l’on ne songeait qu’à les égorger, et que le séjour

de Paris était des plus dangereux pour tout individu d’origine

allemande, alors que 60,000 ex-soldats ou futurs soldats de M. de Moltke

battent le pavé de la grande ville et savent s’arranger de manière à

prospérer, tandis que les négociants et les ouvriers français sont aux

abois.

Les journaux allemands reproduisent de bonne foi ces absurdités

calomnieuses, et le lecteur effrayé se figure que la France n’est plus

qu’un repaire de brigands.

Un sous-Beckmann, un certain Nordau, qu’un ministre français a décoré du

ruban violet d’officier d’académie, a bien fait un ouvrage en deux tomes

pour prouver que les habitants des bords de la Seine auraient plus

besoin d’être civilisés que ceux des bords du Congo!

* * * * *

Le grand chef de la police prussienne, le fameux Stieber, malade pendant

quatre ans, est mort en 1882.

Stieber n’a pas été officiellement remplacé. Mais on peut en être

certain, «l’abbaye ne chôme pas faute d’un moine.»

Si le chef n’est plus, la légion des agents qu’il a recrutés, instruits

et dressés, a l’œil et l’oreille partout où il y a quelque chose à

apprendre ou à observer.

La police secrète prussienne s’est même perfectionnée au point d’avoir

aujourd’hui à son service des personnalités qui, par leur haute

situation financière dans le monde parisien, semblent à l’abri de tout

soupçon.

Nous pourrions citer des salons très courus par certains députés qui

sont, certes, bien loin de se douter que les grandes dames auxquelles

ils vont offrir leurs respectueux hommages sont en relations d’affaires

avec le bureau des renseignements secrets du gouvernement prussien.

Dans un pays comme la France, où la femme joue un rôle si puissant, M.

de Bismarck a tout de suite compris le parti qu’il pourrait tirer de

semblables auxiliaires.

Un événement récent a montré que l’espionnage féminin pouvait s’exercer

jusque sur les choses militaires.

Mme Kaula n’est-elle pas parvenue à entortiller dans ses jupons un

général français, ministre de la guerre en 1875?

Avant de se rendre au conseil des ministres, ou quand il en revenait, le

général avait l’habitude d’aller déjeuner chez la chère tendresse. En

entrant, il déposait son portefeuille ministériel sur un guéridon du

salon. Pendant le déjeuner, que Mme de Kaula savait agréablement

prolonger, une main habile escamotait le portefeuille du ministre de la

guerre; on l’ouvrait au moyen d’une fausse clef, et la sténographie

prenait rapidement copie des pièces et des documents les plus

importants, qui étaient le soir même expédiés à Berlin.

Ces faits sont connus. Ils n’ont pas été démentis. Nous pourrions en

citer bien d’autres; mais le moment n’est pas encore venu pour nous de

faire l’histoire de la police secrète prussienne en France, pendant les

années qui nous séparent encore de la prochaine guerre.

La police secrète prussienne · 第 34 / 49 题