--C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à votre proposition. A
quelle heure part la malle pour Paris?
--A sept heures.
--Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant cinq heures.
Stieber sortit.
--Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il fut seul, quel malheur
d’être au service d’un pays semblable, qui demande à ses agents d’être
les aides de ses agents de police! Depuis Frédéric, tous les diplomates
de la Prusse à l’extérieur ne sont que des policiers déguisés, des
mouchards, depuis le fier ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au
dernier secrétaire qui espionne son chef pour parvenir plus
rapidement... Si je refuse la demande de cet individu, il fera un
rapport contre moi, il m’accusera d’avoir négligé le service du roi,
comme il dit... Ah! quel malheur!
M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les lectures qu’il avait
interrompues au moment de l’entrée de Stieber.
Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète prussienne était en
possession d’une lettre d’introduction auprès de la baronne de X..., née
princesse W. M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement à la
parente du prince-président un de ses secrétaires de légation, M. le
comte de Herstall, gentilhomme parfait et diplomate d’avenir. A la
lettre était joint un passeport délivré au nom du «comte de Herstall».
Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant diplomate sans
malice, mais il tenait à sa positon, au prestige dont il était entouré,
aux adulations de la haute société de Londres. Il avait obéi aux
suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné à prêter ses mains
à cette indigne comédie pour ne pas être dénoncé lui-même.
A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel se mit à jouer son
double rôle.
De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme et sa belle-mère
dans une modeste maison meublée de la rue Montmartre. Les voyageurs
s’installèrent dans un appartement de trois pièces situé au deuxième
étage.
Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la Préfecture de
police, regardant d’un air de parfait connaisseur les allées et venues
dans les innombrables couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites
et grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. Il répondait par
des clignements intelligents et des coups d’œil de reconnaissance
maçonnique aux regards curieux des mouchards et aux regards
investigateurs des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant
des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine de fois sinon
plus, l’envoyé de la police prussienne arriva enfin à une grande
antichambre tendue de vert, sévèrement meublée et gardée par deux
huissiers à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il remit sa
carte à l’un d’eux.
--Ah! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris d’abord un air
solennel et gourmé et qui souriait maintenant d’une façon très
aimable... M. le préfet a donné l’ordre de vous introduire
immédiatement; il vous attend.
Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée de la porte du
cabinet préfectoral, un jeune homme de vingt-cinq ans environ,
élégamment vêtu, très blond, très élancé, très souple, entra en
sautillant comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.
--Le préfet y est-il? demanda-t-il à l’huissier avec un léger accent
allemand.
--Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer d’abord monsieur,
qui est attendu.
--C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. Et il prit
place sur une banquette.
La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de la police prussienne
fut longue. Le préfet, habitué aux communications, révélations et
dénonciations qui, depuis les journées de Juin, pleuvaient rue de
Jérusalem, se montra d’abord assez sceptique; mais lorsque Stieber l’eut
mis au courant et lui eut montré les pièces originales, notamment les
registres enlevés nuitamment dans le bureau du secrétaire de Dietz;
lorsque l’affiliation d’un certain nombre de membres influents du parti
socialiste français fut établie, M. Carlier ne voulut pas jouer plus
longtemps au saint Thomas. Il était convaincu.
--Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en tendant ses deux mains
au policier prussien, tous mes compliments! Voici une campagne bien
menée, et je voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs
de votre force. Encore une fois, je vous félicite, vous allez nous
permettre de faire un joli coup de filet, sans compter l’effet que
produira cette révélation dans les journaux. Elle va venir à point...
Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.
--Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux meneurs... Voyons:
Cheraval... Il y a longtemps que nous le surveillons, celui-là. Il a été
élu député en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de
n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti extrême! Il est
de bonne prise...
Le préfet continua à parcourir la liste:
--Mais je vois beaucoup de noms allemands... Vous êtes sûr que ces
gens-là habitent Paris?
--Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées en marge; du reste,
rien de plus facile que de le vérifier.
--Vous avez raison... Tiens, mais au fait je crois que la personne qui
pourrait le mieux nous informer n’est pas loin. C’est un de vos
compatriotes, un jeune littérateur. Il nous traduit quelquefois des
pièces ou des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître
toute la colonie allemande de Paris, et, chaque fois que nous avons
besoin de renseignements sur un de ses compatriotes, il arrive à nous
les fournir mieux et plus vite que l’agent le plus roué.
Le préfet avait frappé sur un timbre.
A cet appel, l’huissier parut.
--M. Albert est-il là? demanda M. Carlier.
--Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin; mais, voyant que M. le
préfet était occupé, il est parti, promettant de revenir avant six
heures.
--Bien; vous le ferez entrer de suite.
Et s’adressant à Stieber:
--Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers.
--Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne.
--Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi
demain, ajouta M. Carlier, nous causerons à l’aise des mesures qu’il
importe de prendre. Votre concours nous sera très nécessaire.
Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction.
* * * * *
Le même jour, vers cinq heures, au moment même où M. Carlier chargeait
le jeune Albert d’aller aux renseignements sur les conspirateurs
allemands habitant Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant
une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. De l’équipage
descendit un élégant gentleman, accusant de trente à trente-cinq ans, de
tournure fière et distinguée, et dont la figure, correctement rasée,
était encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à fait
diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu soin de piquer
dans la boutonnière de son dorsey, tout, jusqu’aux gants et aux fines
chaussures, indiquait le grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu
dans le «comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de Prusse à
Londres», le policier Stieber qui confabulait quelques heures auparavant
avec son collègue Carlier dans le salon tendu de vert de la rue de
Jérusalem.
--Mme la baronne est sortie, fit le portier auquel le prétendu comte de
Herstall s’était adressé, mais voici M. le baron qui rentre.
En effet, un homme de quarante ans environ, assez gros et trapu, venait
de franchir le seuil de la porte cochère.
Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la main et se fit
connaître, ajoutant qu’il serait heureux de présenter le plus tôt
possible à la baronne ses hommages et les compliments de M. de Bunsen.
--Ah! vous venez de Londres, fit le baron d’un ton particulier et même
ironique, vous venez de Londres; eh bien, la baronne sera enchantée de
vous recevoir: demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là nous avons
quelques amis politiques et autres. Si vous ne craignez pas de vous
ennuyer en leur société...
--Au contraire, monsieur le baron... Très charmé de cette invitation...
Je n’y manquerai pas.
Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé et poudré,
annonçait M. le comte de Herstall, au seuil d’un grand salon richement
meublé, orné de tableaux de prix et de bibelots précieux dont le goût
commençait alors à se répandre.
Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies; il n’y avait pas de
femme, sauf la maîtresse de la maison, qui, assise dans un de ces
fauteuils bas et larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec
trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle autour d’elle.
Mme de X..., ou plutôt la princesse Lætitia, était alors une toute jeune
femme de vingt ans, mais sa beauté vraiment remarquable avait déjà
atteint tout son développement et tout son éclat. Son profil
d’impératrice grecque, ses abondants cheveux noirs, la finesse de ses
traits et l’animation de son visage formaient l’ensemble le plus
séduisant, que complétait l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée
par quelque divin sculpteur.
En entendant annoncer le nouveau venu, Mme de X... se leva et fit
quelques pas au-devant de lui:
--J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui d’ailleurs lui
allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, que vous m’avez fait parvenir
dans la journée, et soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être
introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi de vous
présenter à quelques-uns de mes amis. M. le marquis de P..., mon
parrain.
Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà d’une cinquantaine
d’années, répondit au salut de Stieber en s’inclinant froidement, avec
une politesse d’ancien régime.
--Tel que vous le voyez, continua Mme de X..., M. le marquis fait à la
Chambre une opposition acharnée à mon cousin; cela ne l’empêche pas
d’être un de mes meilleurs amis...
La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou trois poètes avaient
lu des vers inédits; la maîtresse de la maison, accompagnée d’un
pianiste, aussi célèbre que chevelu, avait chanté l’air du _Saule_,
d’_Othello_, et un hymne italien de sa composition; deux tables de
bouillotte avaient été dressées, les plateaux de rafraîchissements
circulaient...
Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un sofa, complètement
isolés des autres assistants, le faux comte de Herstall et la maîtresse
de la maison s’entretenaient à voix basse. Il eût été assez difficile de
rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait en ce moment
sur les traits du faux attaché d’ambassade. On eût dit un renard qu’une
poule aurait pris.
--Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant la baronne de X...,
de vous épargner la peine de continuer cette petite comédie. J’ai été
prévenue de votre visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de
qui... Eh bien, je serai franche avec vous... Oui, je connais la mission
délicate que votre gouvernement vous a confiée. Mais ne vous méprenez
pas. Si vous avez cru un seul instant que Mme de X..., une Bonaparte, la
nièce du grand empereur et la cousine d’un empereur futur peut-être, se
vendrait pour un salaire comme un simple agent, si vous avez réellement
pu croire cela, vous me forcerez de douter de votre intelligence...
--Ah! madame... exclama le prétendu comte de Herstall en bredouillant et
comme pour dire quelque chose.
--Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout le monde est absorbé
par la partie engagée et qu’on ne s’occupe pas de nous... Vous voyez
comme je suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier au baron;
immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, et j’ai appris que vous
étiez M. Stieber, un agent très habile de la police secrète prussienne,
et que vous aviez eu le jour même une longue entrevue avec le préfet, M.
Carlier. Comment l’ai-je appris? par quelle contre-police? c’est mon
secret, je ne serai pas assez candide pour le livrer... Ceci vous prouve
que lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec rapidité et
sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter votre gouvernement de
certains renseignements, mais j’entends agir en diplomate; on me
traitera en conséquence.
Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait à qui de
droit cette proposition, lorsqu’un grand mouvement se fit à l’entrée du
salon. Les joueurs de bouillotte, les partenaires du whist
interrompirent leur partie et se précipitèrent vers la porte.
L’attention de tous avait été subitement attirée par un nouvel arrivant,
qui était entré sans se faire annoncer. Dès qu’elle l’aperçut, Mme de
X... se leva et courut au-devant de lui:
--Prince! quelle surprise! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon
s’inclinait devant sa cousine, et prenant sa main avec une certaine
familiarité la portait à ses lèvres.
Le président de la République avait déjà franchi la quarantaine, mais il
paraissait plutôt de quelques années plus jeune. C’est à peine si une ou
deux rides sillonnaient son front; sa moustache et ses cheveux étaient
noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité féline. Immédiatement
un cercle empressé se forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon
s’entretint avec tout le monde, et dit au marquis de P...:
--Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous beaucoup de philippiques
contre moi pour la rentrée?
Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient alors, répondit:
--La question, prince, est de savoir si on nous permettra de rentrer.
La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. Mme de X..., en parfaite
maîtresse de maison, crut qu’il était opportun de créer une diversion et
elle présenta «M. le comte de Herstall», un diplomate allemand, un ami
de M. de Bunsen.
Le président répondit de fort bonne grâce aux salamalecs de Stieber, qui
s’inclinait aussi profondément qu’il l’avait vu faire à la cour de
Potsdam. Le prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu pour
réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, une assez longue
conversation s’engagea sur l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon
s’intéressait beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre
prochainement à Paris. Il demanda une foule de détails que le prétendu
comte était mieux à même de donner que qui que ce fût.
Au moment où la plupart des invités gagnaient la porte, le prince
s’approcha de nouveau de sa cousine.
--Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. Le projet de
Carlier[11] est reconnu impraticable; il faut que les rats soient dans
la souricière pour les prendre.
[11] Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup
d’État.
Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle parente, il partit.
Quelques instants auparavant, le faux comte de Herstall, sentant que la
discrétion ne lui permettait pas de rester davantage, s’était également
éloigné. Sur l’escalier, il croisa le baron de X..., qu’il avait vu la
veille et qui rentrait chez lui quand les derniers invités
s’éloignaient.
Le baron de X... n’aimait guère le monde et les soirées, mais en
revanche, il ne devait pas avoir la même horreur pour le vin de
Champagne, car Stieber remarqua que sa démarche était titubante.
L’agent prussien resta encore quelque temps à Paris; il avait des
entrevues quotidiennes avec le préfet de police; il avait encore revu
une ou deux fois la belle baronne de X... et avait emporté de ces
visites suffisamment d’indications livrées non sans réticences, qui lui
permirent de rédiger un rapport chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.
Il était occupé à cette besogne, dans la chambre à coucher du petit
appartement meublé, rue Montmartre. Mme Stieber, l’ancienne Geneviève
que nous avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait à une
layette; à première vue, on pouvait s’apercevoir que ce genre
d’occupation était entièrement justifié par la situation très
intéressante de cette jeune personne. Mme Goldschmidt, la belle-mère,
venait de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, elle reprenait
haleine au fond d’un fauteuil.
Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre cette tranquille
scène d’intérieur en annonçant qu’un monsieur désirait parler à M.
Stieber. L’agent, fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui
exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement qu’il n’avait
pas le temps de recevoir. Mais, au bout de quelques instants, le
domestique revint; l’étranger insistait absolument pour parler à M.
Stieber.
--Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent à sa femme, et tâche de
me débarrasser de cet importun.
Mme Stieber se leva pour se diriger vers le petit salon, meublé
vulgairement et pauvrement comme les autres pièces de l’hôtel garni.
Elle aperçut le visiteur annoncé, qui se promenait de long en large avec
tous les signes d’une agitation fébrile.
--C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle avec surprise, en
reconnaissant son ancien professeur de français. C’est bien aimable à
vous de venir nous voir... Mais qu’avez-vous?
Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés semblaient serrer
quelque objet qu’il tenait caché dans sa main.
--Madame, fit-il, vous avez commis une infamie!
--Une infamie! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous dire?
--Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison! Vous savez fort bien
ce dont je veux parler.
--Je vous jure que non.
--Comment? Vous ne savez pas que mon père est arrêté depuis trois jours;
que, malade et presque mourant, il est au secret; que je n’ai pas eu
l’autorisation de le voir; que ma mère se désole...
--Mais non, je ne savais rien de tout cela et je le regrette, monsieur
Cheraval, dit Mme Stieber d’une voix très douce.
--Allons donc! vous n’allez pas m’en faire accroire? C’est votre
mouchard de mari qui a dénoncé mon père, qui l’a fait traîner en
prison!... Ah! le misérable!... Lui, qui faisait semblant là-bas d’être
mon ami. L’hypocrite! mais je me vengerai...
L’exaltation du jeune homme augmentait à tel point qu’involontairement
Mme Stieber poussa un cri.
Stieber et sa belle-mère accoururent.
En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur lui, et, avançant le
bras, il frappa Stieber d’un coup de stylet. Heureusement pour lui,
l’agent put parer le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit
qu’effleurer l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. Néanmoins,
quelques gouttelettes de sang teignirent les manchettes. Les deux femmes
se jetèrent sur Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune homme,
entièrement hors de lui, se défendait comme quatre. Il mordit Mme
Stieber au bras gauche, et la belle-mère reçut un coup de poing des plus
soignés sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit de la
lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des mains de Cheraval et
ils le remirent aux sergents de ville.
Dans la même journée, le préfet de police Carlier faisait prendre des
nouvelles de «ces victimes d’un attentat socialiste», car on avait
grossi jusqu’à ce point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans
ses affections de famille.
Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de Berlin annonçait à Stieber
qu’une forte gratification lui était allouée pour le courage dont il
venait de faire preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir dans
la capitale prussienne pour prendre la direction du service de la
sûreté.
* * * * *
La nomination de Stieber au poste important destiné à le récompenser de
ses exploits à Londres et à Paris avait causé du dépit dans une certaine
coterie de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux et jaloux
un nouveau venu s’insinuer dans la confiance du souverain, un nouveau
co-partageant des faveurs que la main royale dispensait aux élus.
Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna à son collègue une
défiance hautaine et blessante. Il le tenait à l’écart de toutes les
affaires importantes, de celles qui auraient pu attirer sur lui
l’attention et d’autres récompenses du monarque. On l’employait aux
choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. Mais Stieber avait pour
lui sa bonne étoile. Un incident inattendu devait faire briller de
nouveau le mérite du jeune policier.
Le public de Berlin applaudissait alors au _Schau-Spielhaus_
(Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les héroïnes au théâtre et les
«grandes toquées» à la ville. Parmi les excentricités de Mlle Charlotte
de Hagen, il convient de noter en première ligne un mariage rapidement
bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von Orven, qui avait offert à la
belle son cœur, comme beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui
était vide, il avait présenté sa main.
Le premier mois, tout alla bien; le second, monsieur avait repris ses
habitudes de garçon; le troisième mois, on se jeta les assiettes à la
tête; et le quatrième, monsieur et madame étaient complètement étrangers
l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, mécontente de son
premier mariage, ne rêvait qu’une chose, en contracter un second,
destiné à la compenser de sa déconvenue.
Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec un chambellan de la
cour de S..., déjà sur le retour, mais très bien vu et très influent
parmi cette coterie, qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec
un dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, blessait
profondément son amour-propre.
Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était décidé à passer par
tout ce que voudrait son Égérie, pussent convoler, il fallait rompre le
mariage nº 1 et faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre
en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, nº 2. La loi ne permettait
de prononcer ce divorce que si le mari s’était rendu coupable de graves
sévices, ou en cas «d’habitudes de débauche et d’adultère dûment
constaté».
Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue chez son beau-père,
l’ex-acteur; sachant quels étaient ses désirs, il lui offrit son
concours, à la condition que le chambellan de S... le garantirait contre
tous les désagréments pouvant résulter de la petite mission
extra-officielle qu’il allait remplir.
Ce que Stieber avait prévu arriva.
Non seulement le chambellan lui donna l’assurance qu’il pourrait agir à
sa guise avec l’autorisation et l’approbation de ses chefs, mais, en cas
de réussite, il lui promit sa protection toute-puissante.
C’était tout ce que le policier demandait.
Aussitôt il se mit en campagne.
M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le jour de gains au jeu,
d’emprunts, avec les hauts et les bas qui dans tous les pays
caractérisent la grande bohème aussi bien que la petite. Il devait
certainement avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de
maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, cela n’aurait guère
avancé les affaires de la tragédienne, il fallait un scandale public,
éclatant. C’est ce scandale qu’il s’agissait de préparer.
Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, dans la dévote
capitale du piétisme allemand, un certain nombre de ces matrones qui
n’ont absolument rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à
rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles qu’une pruderie
surannée élève encore entre des vieillards cossus, pleins de sentiments,
et des jeunes créatures peu cruelles de caractère.
Parmi ces «faiseuses d’occasions» (_gelegenheitsmacherinnen_), la plus
active, la plus renommée, pour l’étendue et la variété de son
_répertoire_, la plus connue pour sa complaisance et l’aménité de ses
relations, était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était dans la
rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux pas des «Tilleuls», que cette
prêtresse de la Vénus tarifée avait dressé ses autels. Une maison
d’apparence honnête, très discrète et pas compromettante pour deux
pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, les conseillers auliques ou
intimes, que l’appât des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait,
avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant aux «honnêtes»
dames et demoiselles qui arrivaient là, le voile sur les yeux et un peu
frissonnantes, elles auraient pu répondre hardiment à l’indiscret,
qu’elles allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames
patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie le tableau
changeait d’aspect. On pénétrait dans un grand salon tendu de tapis
persans, du tissu le plus moelleux et assez épais pour étouffer tous les
chants, tous les cris, tous les _évohés_ d’une orgie. Le parquet était
couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des montagnes; de peaux de
tigre et de panthère, constellées de mille taches. Tout autour de la
pièce régnaient des divans de velours sombre, larges comme des lits, et
dont la vue seule invitait à la posture horizontale. Le plafond, assez
grossièrement peint, représentait une série de scènes galantes
empruntées au _Décaméron_. Des lustres de cristal garnis de bougies
bleues et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau de
Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur et son parfum dans
ce boudoir oriental. Quant aux autres chambres du second et du troisième
étage, qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient
toutes et contenaient ce qu’il faut pour être confortablement
heureux--pendant quelques instants ou pendant toute une nuit.
La «clientèle» de la Krause était des plus distinguées; nulle part on
n’avait plus belle occasion d’étudier sur le nu (c’est le cas de le
dire) l’aristocratie, la haute finance, les grands fonctionnaires, ce
que l’auteur d’un livre récent a appelé «la société de Berlin». L’armée,
représentée par les officiers de la garde les plus huppés, les plus
pommadés et les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la cour,
solennels et vicieux vieillards, et les diplomates convaincus qu’en pays
étranger il faut avant tout faire des études de mœurs, connaître et
approfondir la femme.
La situation prospère de cette maison avait une raison d’être
particulière. Tandis que les autres lieux de délices similaires ne
pouvaient offrir à leurs visiteurs que des bacchantes du commun, et que
la rencontre d’un «rat» du corps de ballet ou d’une actrice de province
en rupture d’engagement passait pour le _non plus ultra_ d’une aventure,
chez la Krause, au contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur
le trottoir, mais parmi les «femmes honnêtes»[12], dans les rangs de la
bourgeoisie et même quelquefois plus haut. Mme Krause possédait un
certain petit carnet relié en maroquin vert, véritable _Almanach Gotha
de la galanterie_.
[12] L’expression est de Stieber lui-même.
Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer dans son salon
oriental tous ces oiseaux rares? C’était son secret professionnel. On
raconte seulement que, grâce à des relations nombreuses et efficaces
dans le corps médical, l’hôtesse de la Dorotheen-Strasse était au
courant de tous les cas de grande fougue amoureuse que les Esculapes
berlinois étaient appelés à traiter. Munie de ces précieuses adresses,
l’excellente dame était assez maligne pour faire savoir à ces
intéressantes agitées où elles trouveraient un prompt soulagement, grâce
au concours de partenaires qui ne craignaient point de faire, à défaut
de maris timorés ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler
dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique à sa «proie» quand
elle s’y est «tout entière attachée».
En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait les «lionnes
pauvres», femmes de fonctionnaires; les coquettes de la petite
aristocratie sans le sou, qui ne pouvaient se passer de toilettes; il y
avait enfin les dépravées et les curieuses, qui, étroitement
surveillées, trop connues pour se risquer dans les restaurants ou les
hôtels garnis, ne trouvaient guère que dans la discrète
Dorotheen-Strasse à satisfaire leurs goûts pervertis.
La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui avait mis une fois
le pied chez elle devait renoncer à la vertu pour toujours, quand même
le caprice ou le remords auraient poussé la pécheresse à imiter
Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se refusait par hasard à
accepter un autre rendez-vous «arrangé» par la Krause, l’aimable matrone
menaçait de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes voulurent
payer d’audace et parlèrent avec défi des «preuves» à fournir. La Krause
s’était bornée à sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait
jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son griffon «Arlequin»,
une photographie où la coupable était portraiturée traits pour traits
dans un costume et dans une posture qui ne permettaient aucun doute sur
le genre d’occupation qui avait motivé sa présence dans la rue Dorothée.
L’opération avait été faite dans un moment où la belle ne songeait
certes pas à la récente invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait
ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le scandale.
La police s’était à différentes reprises occupée de Mme Krause, qui
avait été frappée de fortes amendes; et tout dernièrement elle avait
subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, mais
elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse étoile ou quelque autre
astre plus terrestre et très puissant semblait la protéger. Jusqu’à
présent elle n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul
«schutzmann» ne s’était présenté pour la conduire à la maison encore
plus hospitalière que la sienne du _Molkenmarkt_[13].
[13] Le Dépôt.
Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la bonne dame, quand
le nouveau directeur de la sûreté l’ayant fait appeler dans son cabinet,
elle entendit ce fonctionnaire lui dire très tranquillement:
--Vous savez que je vous garde, et si vos amendes ne sont pas payées
dans les quarante-huit heures, nous vendrons à l’encan vos beaux meubles
et vos superbes tapis de la rue Dorothée.
Mme Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, jurant qu’elle avait été
condamnée injustement, qu’elle était la plus digne et la plus innocente
des femmes, qu’on la ruinait.
--Mon bon commissaire, mon doux monsieur, criait-elle, dites, que
faut-il faire pour vous fléchir?... Que voulez-vous? ajouta-t-elle à
voix basse, et elle exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux
dont elle tira une bank-note.
--Tenez, voulez-vous vous charger de remettre ces cinquante thalers aux
pauvres... je ne vous en demanderai pas de reçu... Mon bon monsieur le
commissaire, vous les donnerez quand et à qui vous voudrez... faut-il
encore en mettre cinquante, demanda-t-elle en poussant un gros soupir...
Je ne suis pas riche, mais pour faire le bien, je me saignerais à
blanc... et que personne n’en sache rien! Cela restera entre vous et
moi, mon bon commissaire.
Stieber fit de la main un geste de refus.
--Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois intercéder pour
vous et vous accorder un sursis, mais vous exécuterez de point en point
mes instructions.
--C’est entendu, cher monsieur le commissaire; à vos ordres; tout ce que
vous voudrez, fit la Krause en réintégrant prestement dans le
portefeuille les deux bank-notes.
--Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine de «vos
clientes», dit Stieber; vous les choisirez parmi les plus
volcaniques,--celles qui se prêtent le mieux à toutes les fantaisies,
même les plus risquées... Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre
monde pour demain?
La Krause eut un mouvement d’orgueil:
--Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire, dit-elle en tirant
de sa poche un paquet qui ressemblait à un jeu de cartes, mais qui
n’était qu’une collection de photographies. Elle les étala devant
Stieber sur la table recouverte du tapis administratif.
--Comment? la femme du Justizrath[14] de H...! La fille de Z..., le
banquier! Madame la doctoresse R..., une mère de famille qui a quatre
enfants! Qu’est-ce que cette plaisanterie?
[14] Conseiller de justice.
--Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur le commissaire: je
vous jure sur la tête d’«Arlequin», que j’aime comme mon enfant, je vous
jure que toutes ces dames sont mes clientes...
--Tiens... c’est bon à savoir à l’occasion, pensa Stieber. Puis, tout
haut, il répondit: Pour ce qui est du choix, je m’en remets à votre
expérience. Vous veillerez à ce que le champagne ne manque pas et qu’on
fasse flamber un punch où le rhum domine tout à fait. Ne vous inquiétez
pas de la dépense, vous présenterez votre note ici le lendemain. Ne
ménagez rien, une orgie complète!
--Bien, monsieur le commissaire, bien; et à quelle heure viendrez-vous
avec vos amis?
--Ne dites donc pas de bêtises... La fête n’est pas pour moi; vous
saurez demain pour qui je la commande. On arrivera vers neuf heures du
soir.
--C’est fort bien, mon bon commissaire; vous serez obéi de point en
point. Je vais immédiatement me mettre à la recherche de mes
tourterelles pour demain.
A peine la Krause, portant l’éternel «Arlequin» sous son bras, se
fut-elle éloignée, que sur un signe de Stieber l’huissier introduisit un
individu de trente à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop
efféminée pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé, sentant le musc
et tiré à quatre épingles. Ce dandy tenait entre ses mains gantées un
jonc à pomme d’or; un monocle fixé artistement sous l’arcade
sourcillière de gauche achevait de donner à sa physionomie le cachet
«petit crevé» le plus prononcé.
--Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur général de la police a
reçu la demande d’augmentation que vous lui avez adressée; mais je ne
dois pas vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée
favorablement en votre faveur.
--Et pourquoi, monsieur? fit le dandy en affectant de parler du nez et
en mangeant les pronoms et les adverbes selon la mode élégante des
dandys berlinois. Qu’ai-je pu faire?
--Rien, justement, monsieur le baron; on se plaint que vous ne fassiez
rien! Vous devez fréquenter les réunions de la société, les bals, les
concerts et les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et
grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On vous rembourse tous
vos frais, on vous permet de vivre sur un certain pied, on vous fait une
pension... et vous n’adressez pas seulement un rapport par mois!... Et
cela, pourquoi? Parce que, au lieu de remplir votre mission, d’être
partout afin de nous tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote,
vous vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui vous prend tout
votre temps et qui mange tout votre... pardon... notre argent...
--Ah! fit l’espion homme du monde, ah! savez... Irma... divine
créature... divine... étonnante, parole d’honneur!... soyez tranquille,
durera pas... Dans quinze jours, séparation amiable... alors tout à
vous... service avant tout!... Vous le jure!
--Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette promesse, et j’espère
que lorsque Son Excellence apprendra vos dispositions, dont je lui ferai
part, elle consentira à accorder au moins une partie de ce que vous
demandez... seulement j’y mets une condition...
--Laquelle... laquelle?... accepte d’avance... parole d’honneur!
--Vous connaissez M. van Owen?
--Si je connais van Owen!... mon meilleur ami... ancien camarade de
régiment... a fait bêtise... épousé la Hagen... y pense toujours...
pauvre garçon!
--Eh bien! puisque vous êtes son ami, il faut le distraire, lui faire
oublier ses chagrins conjugaux... Que diriez-vous d’un grand dîner chez
Hiller pour demain?
--Parfait... parfait!...
--Ensuite un tour au cirque?
--Bonne idée... bonne idée!
--Et ensuite une visite chez Mme Krause de la Dorotheen-Strasse... Hein!
que pensez-vous de ce programme?
--Très joli... fort complet... sur l’honneur! mais je crains que van
Owen ne veuille pas...
--Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez, monsieur le
baron... votre augmentation en dépend...
--On fera son possible. Mais l’argent... hé!... suis sans le sou.
--Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières dépenses. Et Stieber
remit un rouleau de frédérics d’or au «baron», qui le fit glisser dans
la poche de son pantalon.
* * * * *
Le lendemain soir, chez la Krause, les volets étant clos, les rideaux et
doubles rideaux tirés, le salon aux tapis persans présentait un aspect
fort animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart assez belles, le
corsage entr’ouvert, les traits en feu, étaient étendues mollement sur
les divans et vidaient des coupes de vin de Champagne que remplissaient
des cavaliers servants on ne peut plus empressés.
Il y avait là des échantillons nombreux et divers de la race germanique:
de grandes créatures, hautes en chair, d’une taille qui aurait
enthousiasmé un sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont les
traits n’avaient plus rien de féminin; des maigres, sentimentales,
mièvres et intéressantes, avec les cheveux d’un blond pâle, d’un blond
scandinave, qui entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de
désirs; des petites filles boulottes et replètes, semblables à des
poupées abondamment garnies de son.
L’orgie n’était qu’à son début; mais lorsque vers dix heures le «baron»,
que nous avons vu en conférence avec le chef de la sûreté, fit son
entrée avec M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent
immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs étaient
abominablement gris. Le «baron» avait bien fait les choses, et presque
tout le rouleau y avait passé.
M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un homme de quarante ans
environ, à l’allure militaire, et qui devait être de manières assez
distinguées lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la
peine à se tenir. Le «baron», qui connaissait les autres convives, le
présenta. Il y avait un capitaine de la garde, un Landrath (sous-préfet)
en congé et deux «candidats» (aspirants pasteurs), qui évidemment
préludaient à l’exercice de leur saint ministère. La connaissance une
fois faite, le «baron» proposa d’allumer un punch monstre; et comme si
ce désir eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement
apportèrent un immense bol, grand comme une baignoire, où la boisson
était déjà préparée. Il ne restait qu’à la faire flamber. Les lueurs
bleues et rougeâtres qui emplissaient le salon et se reflétaient dans
les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes de ces dames.
«Que c’est beau, que c’est beau!»
Une idée vint alors au «baron».
--Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on éteignait les lustres!
--Oui, oui, répondit-on de toutes parts.
Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des chaises, et bientôt
après le salon ne fut plus éclairé que par les lueurs bleuâtres qui
voltigeaient au-dessus du bassin de simili-argent contenant la boisson
alcoolique.
Le baron procéda à une première distribution de punch; les dames
s’écrièrent avec une grimace que c’était «trop fort». Mais elles burent
tout de même.
Le baron était en veine. Il fit une autre proposition. Il demanda à deux
de ces dames, qu’il connaissait au point de les appeler par leur petit
nom, de donner à l’honorable société une «petite séance», en
reproduisant un groupe académique que l’on venait d’envoyer au Musée et
qui faisait fureur et scandale. Cela représentait _l’Amour et l’Amitié_.
Les deux dames--l’une appartenait à la catégorie des athlètes et l’autre
à celle des blondes mièvres--ne se firent pas prier bien longtemps.
Dépouillées de tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se
montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement le groupe
académique. Cela leur valut des bravos et des compliments.
--A la bonne heure, fit le baron... en faisant circuler de nouveaux
verres de punch, voilà qui est bien... Vrai... tout le monde ne pourrait
pas en montrer autant... Hé! hé!
Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette, sur laquelle le
champagne et le punch avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion:
--Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou?... ce pleutre... nous ne
pourrions pas en montrer autant que ces chiffes... Tiens, regarde
donc... regarde donc... mais regarde donc...
Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux qui paraissait douter de
l’authenticité de ses charmes, à chaque «regarde donc», la petite brune
enlevait et jetait au hasard un objet faisant partie de son costume.
Robe, jupons et le reste, tout y passa.
Le baron présenta ses excuses.
--Pas voulu parler de vous..., fit-il, tout est vrai ici!... Voyez,
messieurs... aussi ferme que mur de forteresse... pourrait résister aux
bombes! pas voulu parler de vous, belle enfant!
--De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui? demandèrent les autres
dames, dont les yeux émerillonnés avaient des lueurs de phosphore...
Est-ce de moi? est-ce de moi? Et toutes imitèrent l’exemple de la petite
brune. En moins de cinq minutes, un véritable vestiaire s’était amoncelé
dans un des coins du salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène,
Juliette, Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui d’Ève,
puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire de la compagne d’Adam.
Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués du bazar de Mme
Krause. Que diable! on n’est pas «de bois». Van Owen lui-même, qui
paraissait d’abord taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une
seule parole, se dérida; il s’en prit à la petite brune replète.
Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en philosophe
impassible, le cigare à la bouche, en achevant de vider une bouteille de
vin de Champagne déposée à côté de lui.
Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit au piano et attaqua une
valse viennoise de Lanner, le rival du vieux Strauss.
--Halte! fit le «baron» quand les couples commencèrent à tourner,
halte!... une proposition... ces dames en costume naturel...
adorables!... nous autres pouvons pas garder vêtements... impossible,
sur l’honneur... impossible! Propose que nous dansions en costume
naturel... nouvelle danse... quadrille des Sauvages...
--Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria l’un des candidats
en théologie.
Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.
Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le vestiaire des hommes
établi en face du vestiaire des dames, et les couples se firent
vis-à-vis. Van Owen s’était décidément apprivoisé; il regardait
tendrement la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la
peau rosée et douce.
--Allons, en place, première figure!... fit le «baron».
Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord on dansa avec une
gravité affectée, comme dans un salon collet-monté, à une soirée de
contrat. Les dames feignant de ramasser leurs robes absentes
s’inclinaient en faisant la révérence, les messieurs exécutaient
gravement et en mesure les pas, contre-pas et entrechats que leur maître
à danser leur avait enseignés. L’effet de ces balancements, de ces
échanges de révérences, de ces croisés, de ces pirouettes, était des
plus comiques, étant donné le costume très sommaire des danseurs. Mais
peu à peu, de part et d’autre, on commençait à sentir la griserie de
l’orgie; on marquait les figures avec plus d’animation; le cérémonial
raide et prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller; à la
fin, les règles du quadrille furent complètement méconnues, danseurs et
danseuses s’enlacèrent comme dans une ronde de démons. Les flammes
ravivées du punch éclairaient comme de grands jets électriques cette
scène, qu’un peintre aurait pu intituler «l’Apothéose de la luxure»,
lorsque les portières se soulevèrent et une voix formidable fit entendre
ces mots: «Que personne ne bouge!»
En même temps Mme Krause apparut en gesticulant, suivie de son
«Arlequin», qui poussait des aboiements aigus:
--La police! la police! criait-elle, oh! quel malheur!
Un des agents imposa silence à la vieille; on fit passer les dames à
gauche et les hommes à droite, et lorsque ceux-ci furent habillés, ils
durent donner leurs noms, adresses et qualités.
Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait.
Un mois après, Mme de Hagen obtenait son divorce, et un an plus tard,
elle épousait son chambellan, qui tint sa promesse et fit le plus grand
éloge de Stieber dans son clan.
A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut plus à lutter contre
les hostilités qui avaient entravé sa carrière au début.
Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu.
Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey, avait eu l’art de
capter la confiance du roi.
L’éclat de sa position auprès du souverain excitait l’envie et la
jalousie d’une foule d’autres courtisans. Les adversaires les plus
violents du directeur général de la police étaient les membres du parti
féodal _pur_.
Cependant le ministère alors aux affaires en Prusse, avec M. de
Manteuffel pour président du conseil, était suffisamment réactionnaire;
il avait habilement escamoté une à une toutes les conquêtes de 1848,
toutes les garanties que la Constitution de 1830, dite «charte Waldeck»,
avait assurées à la liberté de la presse et à la liberté individuelle.
Mais, tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait la
fiction constitutionnelle; il n’annihilait pas les deux Chambres, il se
refusait à rétablir le roi absolu, et le seul pas qu’il fit pour
retourner au système féodal, ce fut de charger les grands propriétaires
de rendre la justice sur leurs terres dans les cas de simple police.
Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui avaient désiré rétablir
la suprématie absolue de la noblesse et faire revivre les traditions du
moyen âge dans toute leur primitive candeur.
La reine Élisabeth,--l’épouse mystique beaucoup plus que réelle du
roi,--favorisait ces tendances ultra-réactionnaires et encourageait
toutes les conspirations dirigées contre le ministère et la plupart des
hauts fonctionnaires accusés de libéralisme.
M. de Hinkeldey était surtout «visé» par les «féodaux». On savait qu’il
conférait tous les jours avec le roi, soit dans le petit salon tendu de
damas jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au château de
Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait de beaucoup le séjour à
celui de la capitale. Sa Majesté se faisait raconter par le menu les
petits scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les aventures
croustillantes dont la police était appelée à s’occuper. Le roi, qui
méritait de plus en plus le sobriquet de «Fritz-Champagne», que le
peuple lui avait donné, était toujours de fort belle humeur quand M. de
Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes et d’indiscrétions
piquantes. Tout en écoutant le grand chef de la police,
Frédéric-Guillaume prenait du thé, mais un thé fortement étendu de rhum
de la Jamaïque et «d’arrac»; et, à chaque historiette qui lui était
contée, sa belle humeur augmentait; il lâchait des mots de plus en plus
risqués, il se livrait à des éclats de rire qui ébranlaient les murs du
palais. Parfois ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le
comportaient des accès de gaieté chez un homme tout à fait sain
d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet et des contorsions qui
pouvaient faire prévoir déjà alors quelque fâcheuse catastrophe.