PRUSSIENNE

I

Berlin au lendemain de la Révolution de février.--Ce que se disaient

deux bourgeois au coin de la rue Frédéric.--Schœffel et Goldschmidt.--Le

roi Frédéric-Guillaume se montre à son peuple et le prince Charles

s’adresse au beau-sexe.--Aspect du cortège royal.--Une manifestation

inattendue.--Où l’agent Stieber paraît pour la première fois.--Retour du

roi au palais.

Le 21 mars 1848, une foule compacte et agitée se ruait, en poussant des

cris et en échangeant des horions pour avancer plus vite, sur les larges

dalles de la célèbre promenade _Unter den Linden_[3], à Berlin.

[3] Sous les tilleuls.

Les abords de cette grande artère portaient encore les traces de la

lutte furieuse qui s’était prolongée trois jours et trois nuits

auparavant, écho formidable des journées parisiennes de Février. Il

avait fallu l’exemple de la France pour rendre tout à coup le peuple

berlinois brave, et lui faire mépriser ce qu’il respectait la veille.

Les fidèles sujets de Sa Majesté étaient descendus en armes dans la rue

et avaient élevé des barricades. La lutte avait été acharnée. Les

devantures des boutiques et des magasins, criblées de projectiles, ne

disaient que trop qu’on avait dû tirer à mitraille sur le peuple. Sur

les murs des maisons, l’œil pouvait suivre les longues éraflures des

balles; la chaussée était encombrée de grosses branches d’arbres coupées

par les boulets, et partout de larges taches de sang mal lavées

rougissaient encore le sol.

A l’entrée de la rue Dorothée et de la rue Frédéric, des moellons et des

pavés étaient restés entassés jusqu’à hauteur du premier étage. Des

matelas éventrés, des meubles brisés, tous les accessoires de ces

forteresses de la rue, gisaient pêle-mêle; et, devant ces ruines et ces

débris, des individus de mauvaise mine, débraillés, a la barbe inculte,

montaient la garde, armés de vieux fusils à pierre provenant du pillage

de l’arsenal.

Si les fiacres et les voitures de maître étaient rares, en revanche les

fourgons des pompes funèbres se succédaient presque sans interruption,

cahotant vers leur dernière demeure les combattants morts à la suite des

blessures reçues en défendant ces mêmes barricades. De temps en temps

aussi, un remous se produisait au milieu de la foule, et chacun se

rangeait pour livrer passage à quelque groupe d’étudiants en grande

tenue universitaire, rapière au vent, ou à quelque délégation ouvrière

précédée d’un homme à cheval, tenant déployé le drapeau rouge, noir et

or, emblème de la Révolution, longtemps proscrit par les édits de la

Diète et de la «Commission de répression contre les démagogues», et qui,

pour cela même, était devenu le signe de ralliement de tous les

Allemands qui conspiraient pour l’affranchissement de leur patrie.

L’étendard aux trois couleurs était chaque fois salué par des _hoch_

prolongés, par des _vivats_ retentissants, par des acclamations sans fin

auxquelles se mêlaient les plaintes des femmes et des enfants écrasés,

étouffés dans la cohue, et les coups de fusil tirés en l’air.

Le temps était sec et froid. Un pâle soleil agonisait dans un ciel

livide.

Évidemment la foule attendait un événement prévu et annoncé; et comme

cet événement se faisait attendre, elle s’impatientait d’une façon

visible, au fur et à mesure que l’après-midi déclinait.

Divers moyens avaient cependant été essayés pour tuer le temps: on avait

d’abord hurlé en chœur des hymnes patriotiques; quelques locataires des

belles et opulentes maisons situées près de la porte de Potsdam s’étant

aventurés sur leurs balcons pour regarder le spectacle, de vigoureux

_pereat_, accompagnés de coups de pierre, avaient forcé ces

«aristocrates» à rentrer précipitamment dans leurs demeures et à s’y

calfeutrer avec soin. Puis les _Louis_,--qui déjà à cette époque étaient

les _Alphonses_ de Berlin,--s’étaient amusés à enfoncer impitoyablement

jusque sur la nuque tout chapeau à haute forme qui passait à portée de

leurs poings. Quelques pickpockets surpris la main dans le sac avaient

été roués de coups et remis à moitié morts entre les mains de la garde

bourgeoise, qui formait à elle seule, pour le moment, la police et la

garnison de la capitale.

Mais ces divers incidents ne suffisaient pas à calmer l’impatience de la

foule. Elle s’agglomérait maintenant d’un air menaçant autour du palais

du roi, dont le silence contrastait avec l’animation bruyante de la

place.

Au coin de la rue Frédéric, deux hommes se tenant comme à l’écart, mais

curieux cependant de voir ce qui allait se passer, causaient, les yeux

fixés sur la grille de la demeure royale.

--Vous verrez qu’il n’osera pas, disait le plus jeune, confortablement

vêtu et coiffé d’un chapeau de feutre aux larges bords,--d’un

«calabrais», comme on les appelait,--il n’osera pas; au dernier moment,

le cœur lui manquera!

--J’ai lieu de croire que vous vous trompez, répondit l’autre. Le

bourgmestre a annoncé hier officiellement, à la séance du conseil

municipal, que le roi Frédéric-Guillaume IV parcourrait aujourd’hui même

la capitale, entouré des princes de sa famille, sans autre escorte qu’un

détachement de la garde bourgeoise et un groupe d’étudiants... Cette

petite promenade théâtrale et romanesque ne doit d’ailleurs pas répugner

à Sa Majesté, qui a, vous le savez, beaucoup de goût pour les

exhibitions de ce genre.

--Vous verrez, reprit avec obstination l’homme au «calabrais», que Sa

Majesté très prudente reculera au dernier moment.

--Vous n’ignorez pas, mon cher, que Sa Majesté sait toujours où puiser

du courage.

Et l’interlocuteur de Schœffel,--c’était le nom de l’homme au chapeau

calabrais,--fit le geste de porter à ses lèvres le goulot d’une

bouteille. Puis il ajouta:

--Mais vous êtes méfiant. Je le comprends. La prison n’est pas

précisément l’école où s’apprennent la confiance et l’optimisme. Pauvre

Schœffel! Combien de temps avez-vous passé dans ces maudites casemates?

--Près de trois ans. J’ai été arrêté en avril 1845, et mis en liberté il

y a huit jours. Je suis arrivé à Berlin ce matin. Dans cette ville, que

j’avais connue si placide, si résignée, si platement soumise, et que je

trouve maintenant en pleine ébullition révolutionnaire, je ne savais à

qui m’adresser, quand ma bonne étoile vous a mis sur mon chemin, mon

cher Goldschmidt.

Schœffel pressa la main de son ami.

Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années environ, de haute

stature, à la figure empourprée et à la barbe grisonnante, étalée en

éventail. Ses vêtements dénotaient un certain bien-être et avaient cette

ampleur et cette coupe commodes qu’affectionnent les artistes. Un large

pantalon de drap, une veste de velours boutonnée jusqu’au cou, un gros

foulard rouge et un chapeau de feutre orné d’une cocarde complétaient

son accoutrement.

Goldschmidt hochait la tête:

--Trois ans de forteresse pour un brave homme comme vous, c’est dur!

Mais vous n’avez pas été le seul à souffrir, et, Dieu merci, les temps

vont changer. Au fait, de quoi vous a-t-on accusé?

--Oh! j’ai été victime d’une machination lâche et odieuse, fit Schœffel

d’une voix sombre. Si jamais je retrouve le traître, malheur à lui! Je

pourrais oublier tout ce que j’ai souffert, je puis pardonner à tout le

monde, mais à celui-là, jamais, jamais!

L’exaltation de l’ex-prisonnier allait en augmentant. Goldschmidt

s’efforçait de le calmer, quand des clameurs plus fortes et un reflux

violent de la foule attirèrent l’attention des deux amis. Goldschmidt se

dressa sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes ce qui se

passait.

--Hé! s’écria-t-il en se penchant vers son compagnon, Je vous disais

bien qu’il viendrait!...

Les clameurs, confuses d’abord, prirent tout à coup un accroissement

prodigieux. On entendait distinctement les cris répétés de: «Vive la

Constitution! Vive la liberté! Vive la Patrie! A bas l’armée! Dehors la

police!»

Ces exclamations éclataient comme des bombes tout autour du roi

Frédéric-Guillaume IV, qui s’était enfin décidé à franchir le portail

extérieur du Grand-Château.

Il s’avançait à cheval, le long de _Unter den Linden_, précédé d’un

peloton de la garde bourgeoise en costume civil, la cocarde au chapeau,

le sabre passé autour des reins et la carabine en bandoulière. Sur les

redingotes noires, la buffleterie faisait deux rayures blanches. On

reconnaissait les officiers à leur grand chapeau à plumes et à leur

écharpe noire, rouge et or. Immédiatement derrière le roi venaient le

prince Charles, le prince Adalbert, le général de Radowitz, ami intime

et confident de Sa Majesté, et quelques autres personnages, «seigneurs

sans importance.»

Les cris du peuple effrayaient les chevaux, qui reculaient l’un sur

l’autre. La retraite de l’armée hors de la ville avait pu faire cesser

le combat; mais ni la capitulation du gouvernement, ni la fameuse

proclamation adressée par Frédéric-Guillaume à ses «chers Berlinois»

n’avaient pu ramener à Sa Majesté l’affection de ses sujets. Pas un:

_Vive le roi!_ pas une acclamation ne se faisait entendre.

Gros, court, trapu, sanguin, ressemblant à un fermier de Poméranie

affublé d’un costume de général et juché sur une bête de labour, la

figure bouffie et vulgaire, le nez rouge, la taille légèrement courbée,

les yeux obstinément fixés sur l’encolure de son cheval,

Frédéric-Guillaume paraissait sourd aux cris populaires et aux rumeurs

hostiles qui grondaient sur son passage. Impassible comme un automate,

on eût dit que son esprit était ailleurs. A quoi pouvait-il bien songer?

Certes, ce n’était ni à son trône, ni à l’avenir du royaume, mais

peut-être au menu du lendemain. En tout cas, il avait trouvé un moyen de

s’isoler et de se soustraire par la pensée à la désagréable et pénible

corvée que lui avait imposée le nouveau cabinet.

Ses oncles et ses frères, qui l’entouraient, partageaient son indolente

apathie. Quant au prince Charles, fidèle à ses habitudes invétérées, il

cherchait du coin de l’œil, au milieu de la cohue, les plus jolis

minois, avec l’intention évidente de nouer au vol quelque liaison

facile. Les jeunes filles le regardaient en riant, en se poussant du

coude.

Des deux côtés du cortège royal, les étudiants, en culottes collantes,

en bottes à l’écuyère, la petite casquette sans visière, rouge ou bleue,

inclinée sur l’oreille, formaient la haie; ils tenaient à la main

d’énormes rapières, qu’ils portaient toutes droites comme des cierges de

procession. Un nouveau détachement de garde bourgeoise fermait la

marche.

Le roi, avec sa suite, était arrivé au coin de la rue Frédéric, à la

hauteur du restaurant Hiller, presque à l’endroit où nos deux amis

avaient échangé le court colloque que nous venons de rapporter.

Deux incidents signalèrent à ce moment le passage de Frédéric-Guillaume

et de son entourage.

Sur un des escaliers situés en face du restaurant parut tout à coup une

femme d’une trentaine d’années, fort belle, d’une figure étrange; drapée

dans un grand châle des Indes qui la recouvrait tout entière, elle

poussa un: _Vive le roi!_ d’une voix remarquablement mélodieuse, et, en

même temps, un énorme bouquet de violettes, de muguets et d’autres

fleurs printanières tomba aux pieds du cheval que montait

Frédéric-Guillaume.

--Tiens, fit Goldschmidt, voici la Naura du Grand-Opéra qui donne sa

représentation en ville. Demain, on parlera d’elle dans tout Berlin, les

journaux rapporteront son accès de «loyalisme»; je parie qu’elle n’en

demande pas davantage.

La démonstration de la chanteuse frappa d’abord la foule d’un étonnement

mêlé de colère. Comme lors du retour de Louis XVI, après sa fuite à

Varennes, il y avait un accord tacite de n’insulter ni acclamer le

monarque; mais quand on reconnut l’artiste célèbre, la première étoile

de la scène lyrique de Berlin, les sourds grognements de la foule se

changèrent en rires. Au lieu de se fâcher, on applaudit ironiquement, en

criant comme au théâtre: «Bravo! bravissimo!»

Le roi paraissait très contrarié de la tournure ridicule qu’avait prise

cette unique tentative de démonstration monarchique; il semblait

d’autant plus vexé qu’il avait tout d’abord relevé la tête et regardé

d’un air ravi l’apparition de cette ardente royaliste, tandis que le

prince Charles clignait en grimaçant ses petits yeux battus et fatigués.

Mais on eut à peine le temps de s’apercevoir de cet incident

héroïco-comique: un second incident détourna aussitôt l’attention de la

malencontreuse cantatrice et de son bouquet.

Une bande de cinquante à soixante individus, habillés comme l’étaient

alors les ouvriers, déboucha de la rue Frédéric, en chantant un hymne

improvisé dans ces jours de tourmente, sur l’air de la _Marseillaise_. A

la tête de cette petite troupe marchait un jeune homme à cheval. Il

était de taille moyenne, et sa figure en lame de couteau, ses regards

fuyants et louches étaient peu en harmonie avec le rôle de Masaniello

équestre qu’il jouait au milieu des prolétaires insurgés.

Son vêtement de drap grisâtre était de coupe assez soignée; il portait

un chapeau à haute forme orné de l’inévitable cocarde rouge, noire et

or; et tandis que, de la main droite, il se cramponnait de toutes ses

forces à la crinière de son cheval, il agitait de l’autre main un large

drapeau tricolore dont la longue hampe touchait terre.

A la vue du cortège royal, la bande interrompit son chant pour pousser à

tue-tête les cris de: «Vive la liberté! Vive la Constitution! A bas la

troupe!»

L’homme au drapeau se démenait le plus de tous et paraissait le plus

enragé; sa voix aiguë et sifflante dominait les clameurs rauques de son

entourage.

Dès qu’il avait aperçu le cavalier, Goldschmidt s’était mis également à

crier comme un forcené; sa figure, de rouge, avait passé au violet; il

accompagnait ses exclamations de divers signes d’intelligence et

d’amitié adressés à l’individu au drapeau, qu’il semblait connaître et

dont il s’efforçait d’attirer l’attention.

Goldschmidt avait été tellement absorbé par son manège, qu’il ne s’était

pas aperçu que le compagnon avec qui il causait était subitement devenu

pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.

Ce ne fut que lorsque Schœffel, à demi défaillant, s’appuya sur le bras

de son ami, que Goldschmidt interrompit ses cris et ses signes, et se

retournant:

--Mon Dieu! qu’avez-vous donc?... Voyons, dit-il à Schœffel, vous allez

vous trouver mal... Mais à qui en voulez-vous?

Schœffel s’était déjà redressé comme un homme mordu par un reptile. De

la défaillance il venait de passer à la colère la plus violente. Tout

son sang lui était monté à la tête; ses traits s’étaient contractés, son

corps tremblait de frissons; il leva sa canne d’une main crispée, et il

allait s’élancer sur l’homme au drapeau quand celui-ci, arrivé presque à

côté du roi, régla audacieusement l’allure de son cheval sur celle du

souverain; puis, se penchant à son oreille, lui dit à mi-voix:

--Sire, ne craignez rien; nous sommes des fidèles, nous venons vous

protéger.

Le roi, le prince-Adalbert, le général de Radowitz, avaient vu le geste

de menace de l’ex-prisonnier, et tous crurent qu’on voulait attenter à

la vie du monarque.

La figure hagarde de Schœffel, son bâton qu’il brandissait comme une

arme, autorisaient cette supposition. Goldschmidt s’efforçait vainement

de le calmer et de le retenir. «Laissez-moi! Laissez-moi! criait

l’ex-prisonnier... Le voilà, le traître, l’espion qui m’a vendu!

Laissez-moi me venger!»

Il allait s’échapper des bras robustes de son compagnon à bout de

forces, quand l’homme au drapeau fit cabrer son cheval et força

Schœffel, qui le touchait presque, à se jeter en arrière. Puis, relevant

brusquement la hampe de son drapeau, il fit sauter en l’air la canne de

Schœffel. Un des ouvriers qui était de la bande s’en empara. En même

temps cinq ou six individus dirigés par l’homme au drapeau entourèrent

l’ex-prisonnier et son ami de façon à les isoler complètement.

Le cortège royal disparut au grand trot sous la porte de Brandebourg.

La foule, brusquement, se porta alors d’un autre côté pour se trouver de

nouveau, en coupant par la rue Frédéric, sur le passage du roi. Les

individus qui retenaient Schœffel et Goldschmidt furent comme enlevés

par cette marée montante d’hommes, et les deux amis profitèrent de la

circonstance pour s’esquiver.

Goldschmidt avait pris énergiquement sous son bras le bras de Schœffel.

--Venez avec moi, lui dit-il en continuant de l’entraîner, je loge à

deux pas d’ici, dans la rue Dorothée... Vous vous reposerez... Vous en

avez besoin... Un verre de vieux vin du Rhin et quelques tranches de

jambon achèveront de vous remettre... Mais à qui diable en voulez-vous

tant?...

--Comment! Vous le demandez encore?... Mais le cavalier, l’homme au

drapeau, c’est lui... le traître, le misérable espion qui m’a dénoncé...

--Ce n’est pas possible!... Comment l’appelez-vous?

--Augustin Schmidt. Oh! j’ai bien retenu son nom.

--Augustin Schmidt! Vous vous trompez... Ce jeune homme est un avocat

très distingué, un écrivain de mérite, libéral, ardent et convaincu...

Il ne s’appelle pas Augustin Schmidt, mais Stieber.

--En êtes-vous bien sûr? demanda Schœffel.

--Très sûr.

--Vous le connaissez?

--C’est le fiancé de ma fille!

Schœffel, redevenu maître de lui-même, passa à deux reprises la main sur

son visage comme pour rassembler ses idées et ses souvenirs.

--Évidemment, dit-il, l’un de nous deux se trompe... Si vous voulez, je

vais tout vous raconter...

--Avec le plus grand plaisir, interrompit Goldschmidt, mais à condition

que vous acceptiez mon invitation. Quelque palpitant que soit votre

récit, j’aime mieux l’entendre dans une bonne chambre bien close, le dos

contre le poêle et les pieds sous la table, qu’ici, au milieu des

bousculades, et par une bise qui, si elle continue, gèlera les

paroles... Allons, venez!

Et il entraîna son ami dans la direction de la rue Dorothée.

Ce ne fut pas sans difficultés qu’ils parvinrent à se frayer un passage

à travers la foule qui s’engouffrait comme un torrent dans la nouvelle

issue qu’elle s’était choisie.

Au moment où Goldschmidt tirait de sa poche une lourde clef pour

l’insinuer dans la serrure de la maison qu’il habitait, le cortège

impérial rentrait hâtivement au palais. La nuit était venue, et, dans la

cour, la garde bourgeoise avait allumé des feux de bivouac. Dès que le

monarque et sa suite furent à l’intérieur, on ferma brusquement les

grilles. En montant le grand escalier, Frédéric-Guillaume demanda à son

confident, le général de Radowitz:

--Avez-vous pris le nom du jeune homme au drapeau?

--Oui, Sire, répondit le général.

--Bien... Je vous le demanderai à l’occasion... Sans lui, l’individu qui

était si furieux me faisait un mauvais parti...

Au haut de l’escalier, le roi, se retournant vers ceux qui

l’accompagnaient, leur dit en riant, de sa grosse voix de rustaud:

--Ah! que nous allons dîner de bon appétit, messieurs!... Après cette

libation forcée d’eau-de-vie populaire, que le cliquot et le rœderer

vont nous sembler bons!

La police secrète prussienne · 第 13 / 49 题