LVIII

OÙ UN HONNÊTE HOMME PROPOSE UNE MAUVAISE ACTION QUE D'HONNÊTES GENS ONT

LA BÊTISE DE REFUSER

L'entretien dura près d'une heure.

Salvato en sortit l'oeil sombre et la tête inclinée.

Il descendit la rampe qui conduit de San-Martino à l'Infrascata, prit un

calessino qu'il trouva à la descente dei Studi et se fit conduire à la

porte du palais royal, où siégeait le directoire.

Son uniforme lui ouvrait toutes les portes: il pénétra jusqu'à la salle

des séances.

Il trouva les directeurs assemblés et Manthonnet leur faisant un rapport

sur la situation.

La situation était celle que nous avons dite:

Le cardinal à Ariano, c'est-à-dire, en quatre marches, pouvant être à

Naples;

Sciarpa à Nocera, c'est-à-dire à deux marches de Naples;

Fra-Diavolo à Sessa et à Teano, c'est-à-dire à deux marches de Naples;

La République, enfin, menacée par les Napolitains, les Siciliens, les

Anglais, les Romains, les Toscans, les Russes, les Portugais, les

Dalmates, les Turcs, les Albanais.

Le rapporteur était sombre; ceux qui l'écoutaient étaient plus sombres

que lui.

Lorsque Salvato entra, tous les yeux se tournèrent de son côté. Il fit

signe à Manthonnet de continuer et demeura debout, gardant le silence.

Quand Manthonnet eut fini:

--Avez-vous quelque chose de nouveau à nous annoncer, mon cher général?

demanda le président à Salvato.

--Non; mais j'ai une proposition à vous faire. On connaissait le courage

fougueux et l'inflexible patriotisme du jeune homme: on écouta.

--D'après ce que vient de vous dire le brave général Manthonnet, vous

reste-t-il encore quelque espoir?

--Bien peu.

--Ce peu, sur quoi repose-t-il? Dites-le-nous.

On se tut.

--C'est-à-dire, reprit Salvato, qu'il ne vous en reste aucun, et que

vous essayez de vous faire illusion à vous-mêmes.

--Et à vous, vous en reste-t-il?

--Oui, si l'on fait de point en point ce que je vais vous dire.

--Dites.

--Vous êtes tous braves, tous courageux? vous êtes tous prêts à mourir

pour la patrie?

--Tous! s'écrièrent les membres du directoire en se levant d'un seul

élan.

--Je n'en doute pas, continua Salvato avec son calme ordinaire; mais

mourir pour la patrie n'est pas sauver la patrie, et il faut, avant

tout, sauver la patrie; car sauver la patrie, c'est sauver la

République, et sauver la République, c'est fixer sur cette malheureuse

terre l'intelligence, le progrès, la légalité, la lumière, la liberté,

qui, avec le retour de Ferdinand, disparaîtraient pour un demi-siècle,

pour un siècle peut-être.

Les auditeurs ne répondirent que par le silence, tant le raisonnement

était juste et impossible à combattre.

Salvato continua:

--Lorsque Macdonald a été rappelé dans la haute Italie et que les

Français ont quitté Naples, je vous ai vus, joyeux, vous féliciter

d'être enfin libres. Votre amour-propre national, votre patriotisme de

terroir vous aveuglaient; vous veniez de refaire votre premier pas vers

l'esclavage.

Une vive rougeur passa sur le front des membres du directoire;

Manthonnet murmura:

--Toujours l'étranger!

Salvato haussa les épaules.

--Je suis plus Napolitain que vous, Manthonnet, dit-il, puisque votre

famille, originaire de Savoie, habite Naples depuis cinquante ans

seulement; moi, je suis de la Terre de Molise, mes aïeux y sont nés, mes

aïeux y sont morts. Dieu me donne ce suprême bonheur d'y mourir comme

eux!

--Écoutez, dit une voix, c'est la sagesse qui parle par la voix de ce

jeune homme.

--Je ne sais pas ce que vous appelez l'étranger; mais je sais ceux que

j'appelle _mes frères_. Mes frères, ce sont les hommes, de quelque pays

qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignité de l'individu par

l'indépendance de la nation. Que ces hommes soient Français, Russes,

Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau à la

main et les mots de progrès et de liberté à la bouche, ces hommes, ce

sont _mes frères_. Les étrangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes

compatriotes, qui, réclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la

bannière de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un

roi imbécile et d'une reine débauchée.

--Parle, Salvato! parle! dit la même voix.

--Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas

vaincre.

Il se fit un mouvement dans l'assemblée: Manthonnet se retourna

brusquement vers Salvato.

--Vous savez mourir, répéta Salvato; mais vous ne savez pas vaincre, et

la preuve, c'est que Bassetti a été battu, c'est que Schipani a été

battu; c'est que vous-même, Manthonnet, avez été battu.

Manthonnet courba la tête.

--Les Français, au contraire, savent mourir. Ils étaient trente-deux à

Cotrone; sur trente-deux, quinze sont morts et onze ont été blessés. Ils

étaient neuf mille à Civita-Castellane, ils avaient devant eux quarante

mille ennemis, qui ont été vaincus. Donc, je le répète, les Français

non-seulement savent mourir, mais encore savent vaincre.

Nulle voix ne répondit.

--Sans les Français, nous mourrons, nous mourrons glorieusement, nous

mourrons avec éclat, nous mourrons comme Brutus et Cassius sont morts à

Philippes; mais nous mourrons en désespérant, nous mourrons en doutant

de la Providence, nous mourrons en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!»

et, ce qu'il y a de plus terrible à penser, c'est que la République

mourra avec nous. Avec les Français, nous vaincrons, et la République

sera sauvée!

--C'est donc à dire, s'écria Manthonnet, que les Français sont plus

braves que nous?

--Non, mon cher général, nul n'est plus brave que vous, nul n'est plus

brave que moi, nul n'est plus brave que Cirillo, qui m'écoute et qui

déjà deux fois m'a approuvé; et, lorsque l'heure de mourir sera venue,

nous donnerons la preuve, je l'espère, que nul ne mourra mieux que nous.

Kosciusko aussi était brave; mais, en tombant, il a dit ce mot terrible

que trois démembrements ont justifié: _Finis Poloniæ!_ Nous dirons en

tombant, et vous tout le premier, je n'en doute pas, des mots

historiques; mais, je le répète, si ce n'est pour nous, du moins pour

nos enfants, qui auront notre besogne à refaire, mieux vaut ne pas

tomber.

--Mais, dit Cirillo, ces Français, où sont-ils?

--Je descends de Saint-Elme, répondit Salvato; je quitte le colonel

Mejean.

--Connaissez-vous cet homme? demanda Manthonnet.

--Oui, c'est un misérable, répondit Salvato avec son calme habituel, et

voilà pourquoi l'on peut traiter avec lui. Il me vend mille Français.

--Il n'en a que cinq cent cinquante! s'écria Manthonnet.

--Pour Dieu, mon cher Manthonnet, laissez-moi finir; le temps est

précieux, et, si je pouvais acheter du temps comme je puis acheter des

hommes, j'en achèterais aussi. Il me vend mille Français.

--Nous pouvons, tout battus que nous sommes, rassembler encore dix ou

quinze mille hommes, dit Manthonnet, et vous comptez faire avec mille

Français ce que vous ne pouvez pas faire avec quinze mille Napolitains?

--Je ne compte point faire avec mille Français ce que je ne puis pas

faire avec quinze mille Napolitains; mais, avec quinze mille Napolitains

et mille Français, je puis faire ce que je ne ferais pas avec trente

mille Napolitains seuls!

--Vous nous calomniez, Salvato.

--Dieu m'en garde! Mais l'exemple est là. Croyez-vous que, si Mack eût

eu mille hommes de vieilles troupes, mille vieux soldats disciplinés,

habitués à la victoire, mille soldats du prince Eugène ou de Souvorov,

notre défaite eût été si rapide, notre déroute si honteuse? Car j'étais

d'esprit, sinon de coeur, avec les Napolitains qui fuyaient et contre

lesquels j'avais combattu; mille Français, voyez-vous, mon cher

Manthonnet, c'est un bataillon carré, et un bataillon carré, c'est une

forteresse que rien n'entame, ni artillerie ni cavalerie; mille

Français, c'est une barrière que l'ennemi ne franchit pas, une muraille

derrière laquelle le soldat brave, mais peu habitué au feu, mal

discipliné, se rallie, se reforme. Donnez-moi le commandement de douze

mille Napolitains et de mille Français, et je vous amène ici dans huit

jours le cardinal Ruffo pieds et poings liés.

--Et il faut absolument que ce soit vous qui commandiez ces douze mille

Napolitains et ces mille Français, Salvato?

--Prenez garde, Manthonnet! voici un mauvais sentiment, quelque chose de

pareil à l'envie qui vous mord le coeur.

Et, sous le regard placide du jeune homme, Manthonnet, courbé, quitta sa

place et vint lui donner la main.

--Pardonnez, mon cher Salvato, dit-il, à un homme encore tout meurtri de

sa dernière défaite. Si la chose vous est accordée, voulez-vous de moi

pour votre lieutenant?

--Continuez donc, Salvato, dit Cirillo.

--Oui, il faut absolument que ce soit moi qui commande, reprit Salvato,

et je vais vous dire pourquoi: c'est qu'il faut que les Français sur

lesquels je compte m'appuyer, les mille Français qui seront mon pilier

d'airain, ces mille Français me voient combattre, parce que ces mille

Français savent que non-seulement j'étais l'aide de camp, mais encore

l'ami du général Championnet. Si j'eusse été ambitieux, j'eusse suivi

Macdonald dans la haute Italie, c'est-à-dire sur le terrain des grandes

batailles, là où l'on devient en trois ou quatre ans Desaix, Kléber,

Bonaparte, Murat, et je n'eusse point demandé mon congé pour commander

une bande de Calabrais sauvages et mourir obscurément dans quelque

escarmouche contre des paysans commandés par un cardinal.

--Et ces Français, demanda le président, quel prix vous les vend le

commandant de Saint-Elme?

--Pas ce qu'ils valent, certainement,--il est vrai que ce n'est point à

eux, mais à lui que je les paye,--cinq cent mille francs.

--Et ces cinq cent mille francs, où les prenez-vous? demanda le

président.

--Attendez, répondit Salvato toujours calme; car ce n'est point cinq

cent mille francs qu'il me faut, c'est un million.

--Raison de plus. Je le répète, où prendrez-vous un million, quand nous

n'avons peut-être pas dix mille ducats en caisse?

--Donnez-moi pouvoir sur la vie et sur les biens de dix riches citoyens

que je vous désignerai par leur nom, et, demain, le million sera ici,

apporté par eux-mêmes.

--Citoyen Salvato, s'écria le président, vous nous proposez là ce que

nous reprochons à nos ennemis de faire.

--Salvato! murmura Cirillo.

--Attendez, dit le jeune homme. J'ai demandé à être écouté jusqu'au

bout, et, à chaque instant, vous m'interrompez.

--C'est vrai, nous avons tort, dit Cirillo en s'inclinant. Parlez.

--J'ai, à la connaissance de tous, reprit Salvato, pour deux millions de

biens, de masseries, de terres, de maisons, de propriétés enfin, dans la

province de Molise. Ces deux millions de propriétés, je les donne à la

nation. Naples sauvée, Ruffo en fuite ou pris, la nation fera vendre mes

terres et remboursera les dix citoyens qui m'auront prêté ou plutôt qui

lui auront prêté cent mille francs.

Un murmure d'admiration se fit entendre parmi les directeurs. Manthonnet

jeta ses bras au cou du jeune homme.

--Je demandais à servir sous toi comme lieutenant, dit-il; veux-tu de

moi comme simple volontaire?

--Mais, demanda le président, tandis que tu conduiras tes quinze mille

Napolitains et tes mille Français contre Ruffo, qui veillera à la sûreté

et à la tranquillité de la ville?

--Ah! dit Salvato, vous venez de toucher le seul écueil: c'est un

sacrifice à faire, c'est un parti terrible à prendre. Les patriotes se

réfugieront dans les forts et les garderont en se gardant eux-mêmes.

--Mais la ville! la ville! répétèrent les directeurs en même temps que

le président.

--C'est huit jours, dix jours d'anarchie peut-être à risquer!

--Dix jours d'incendie, de pillage, de meurtres! répéta le président.

--Nous reviendrons victorieux et nous châtierons les rebelles.

--Leur châtiment rebâtira-t-il les maisons brûlées? reconstruira-t-il

les fortunes détruites? rendra-t-il la vie aux morts?

--Dans vingt ans, qui s'apercevra que vingt maisons ont été brûlées, que

vingt fortunes ont été détruites, que vingt existences ont été

tranchées? L'important est que la République triomphe: car, si elle

succombe, sa chute sera suivie de mille injustices, de mille malheurs,

de mille morts.

Les directeurs se regardèrent.

--Passe donc dans la chambre voisine, dit le président à Salvato, nous

allons délibérer.

--Je vote pour toi, Salvato! cria Cirillo au jeune homme.

--Je reste pour influer, s'il est possible, sur la délibération, dit

Manthonnet.

--Citoyens directeurs, dit Salvato en sortant, rappelez-vous ce mot de

Saint-Just: «En matière de révolution, celui qui ne creuse pas profond,

creuse sa propre fosse.»

Salvato sortit et attendit, comme il en avait reçu l'ordre, dans la

chambre voisine.

Au bout de dix minutes, la porte de la chambre s'ouvrit; Manthonnet vint

au jeune homme lui prit le bras, et, l'entraînant vers la rue:

--Viens, lui dit-il.

--Où cela? demanda Salvato.

--Où l'on meurt.

La proposition du jeune homme était repoussée à l'unanimité, moins une

voix.

Cette voix, c'était celle de Cirillo.

La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3 · 第 34 / 49 题