Un matin, Naples tressaillit au bruit du canon.
Trois bâtiments, nous l'avons dit, restaient seuls en observation dans
la rade de Naples. Au nombre de ces trois bâtiments était _la Minerve_,
autrefois montée par l'amiral Caracciolo, maintenant par un capitaine
allemand nommé le comte de Thurn.
La nouvelle de l'apparition d'une flotte française dans la Méditerranée
était parvenue au gouvernement républicain, et Éléonore Pimentel avait,
dans son _Moniteur_, hautement annoncé que cette flotte venait au
secours de Naples.
Caracciolo, qui avait franchement pris le parti de la République, et
qui, comme tous les hommes de loyauté et de coeur, ne se donnait pas à
moitié; Caracciolo résolut de profiter du départ de la majeure partie
des vaisseaux anglais pour essayer de reprendre les îles, déjà couvertes
de gibets par Speciale.
Il choisit un beau jour de mai où la mer était calme, et, sortant de
Naples, protégé par les batteries du fort de Baïa et par celles de
Miliscola, il fit attaquer par son aile gauche les bâtiments anglais,
tandis que de sa personne il attaquait le comte de Thurn, qui
commandait, ainsi que nous l'avons dit, _la Minerve_, c'est-à-dire
l'ancienne frégate de Caracciolo.
Ce fut cette attaque contre un bâtiment portant la bannière royale qui,
plus tard, fournit la principale accusation contre Caracciolo.
Par malheur, le vent soufflait du sud-ouest et était entièrement
contraire aux chaloupes canonnières et aux petits bâtiments de la
République. Caracciolo aborda deux fois corps à corps _la Minerve_, qui,
deux fois, par la puissance de ses manoeuvres, lui échappa. Son aile
gauche, sous le commandement de l'ancien gouverneur de Castellamare, le
même qui avait conservé trois vaisseaux à la République, et qui,
quoiqu'il s'appelât de Simone, n'avait aucun rapport de parenté avec le
sbire de la reine, allait même s'emparer de Procida, lorsque le vent,
qui s'était levé pendant le combat, se changea en tempête et força toute
la petite flottille à virer de bord et à rentrer à Naples.
Ce combat--qui s'était passé sous les yeux des Napolitains, lesquels,
sortis de la ville, couvraient les rivages du Pausilippe, de Pouzzoles
et de Misène, tandis que les terrasses des maisons étaient couvertes de
femmes qui n'avaient point osé se hasarder hors de la ville,--fit le
plus grand honneur à Caracciolo, et fut un triomphe pour ses hommes.
Tout en faisant éprouver une perte sérieuse aux Anglais, il n'eut que
cinq marins tués, ce qui était un miracle après trois heures de combat.
Il est vrai que, comme il était indispensable de faire croire que l'on
pouvait lutter avec les Anglais, on fit grand bruit de cette
escarmouche, à laquelle l'amour-propre national et surtout le _Moniteur
parthénopéen_ donnèrent beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait.
Il en résulta, que cette prétendue victoire parvint jusqu'à Palerme,
augmenta encore la haine de la reine contre Caracciolo, et lui donna
contre lui une arme auprès du roi.
Et, en effet, à partir de ce moment, Caracciolo était véritablement un
rebelle, ayant tiré sur le drapeau de son souverain.
Au reste, satisfait de la tentative qu'il avait essayée avec sa marine
naissante, le gouvernement républicain vota des remercîments à
Caracciolo, fit donner cinquante ducats à chaque veuve des marins tués
pendant la bataille, ordonna que leurs fils seraient adoptés par la
patrie et toucheraient la même paye que recevaient leurs pères morts.
Ce ne fut point le tout. On donna un banquet sur la place Nationale,
l'ancienne place du Château, et à ce banquet furent invités avec toute
leur famille ceux qui avaient pris part à l'expédition.
Pendant le banquet, une quête et une souscription, furent faites parmi
les spectateurs pour subvenir aux frais de construction de nouveaux
bâtiments, et, dès le lendemain, avec les premiers fonds versés, on se
mit à l'oeuvre.
A aucune de ces fêtes patriotiques, à aucun de ces banquets, à aucune de
ces assemblées Luisa ne paraissait. Elle avait complétement cessé de
fréquenter le salon de la duchesse Fusco: elle restait renfermée chez
elle. Son seul désir était de se faire oublier.
Puis un remords lui rongeait le coeur. Cette accusation portée contre
les Backer, accusation qui lui était attribuée, cette arrestation qui en
avait été la suite, cette épée de Damoclès suspendue sur la tête d'un
homme qui s'était perdu pour l'avoir trop aimée, étaient pour elle, du
moment qu'elle se trouvait seule avec sa pensée, un éternel sujet de
tristesse et de larmes.
Nous avons dit qu'un dernier effort avait été fait, et que l'on avait
mis sur pied, pour marcher contre les sanfédistes, tout ce qu'on avait
pu réunir de patriotes dévoués.
Mais le départ des Français avait porté un coup terrible à la
République.
Réduit à son corps de Napolitains, Hector Caraffa, le héros d'Andria et
de Trani, s'était trouvé trop faible pour résister aux nombreux ennemis
qui l'entouraient, et s'était renfermé dans Pescara, où il était bloqué
par Pronio.
Banetti, ancien officier bourbonien dont on avait fait un chef de
brigade, avait été battu par Fra-Diavolo et par Mammone, et était revenu
blessé à Naples.
Schipani, avec une nouvelle armée réorganisée tant bien que mal, avait
été attaqué et vaincu par les populations de la Cava, de Castellamare et
des villages voisins, et ne s'était reformé que derrière le village de
Torre-del-Greco.
Enfin, Manthonnet, qui marchait contre Ruffo, ne put arriver jusqu'à
lui; serré de tous côtés par les populations, menacé d'être coupé par
les sanfédistes, il avait été contraint de battre en retraite sans avoir
été plus loin que la Terre de Bari.
Toutes ces nouvelles arrivaient à Salvato, chargé de garder Naples et
d'y maintenir la tranquillité avec sa légion calabraise. Ce poste
difficile, mais qui lui permettait de veiller sur Luisa, de la voir tous
les jours, de la soutenir, de la consoler, lui avait été donné, non pas
sur sa demande, mais à cause de sa fermeté et de son courage bien
reconnus, et puis encore du profond dévouement qu'avait pour lui
Michele, qui, comme chef du peuple, pouvait rendre de grands services ou
faire de grands torts à la République, soit en la servant, soit en la
trahissant. Mais, par bonheur, Michele était ferme dans sa foi. Devenu
républicain par reconnaissance, il restait républicain par conviction.
Le miracle de saint Janvier a lieu deux fois l'an, sans compter les
miracles hors tour. Le jour du miracle officiel approchait, et tout le
monde se demandait si saint Janvier resterait fidèle aux sympathies
qu'il avait manifestées pour la République au moment où la République,
abandonnée par les Français, était si cruellement menacée par les
sanfédistes. Il s'agissait pour saint Janvier d'une position importante
à perdre ou à gagner. En trahissant les patriotes comme Rocca-Romana, il
se raccommodait évidemment avec le roi, et restait, en cas de
restauration, le protecteur de Naples; en demeurant fidèle à la
République, il partageait sa fortune, tombait avec elle ou restait
debout avec elle.
Toutes les autres préoccupations politiques furent mises à part pour
faire place aux préoccupations religieuses.
Salvato, chargé de la tranquillité de la ville et sûr de ses Calabrais,
les disposa stratégiquement, de manière à faire face à l'émeute, mais
laissa entièrement au saint son libre arbitre. Jeune patriote, ardent,
brave jusqu'à la témérité, peut-être n'eût-il point été fâché d'avoir à
en finir d'un seul coup avec le parti réactionnaire, qu'il était facile
de reconnaître plus agité et plus agissant que jamais.
Un soir, Michele était venu prévenir Salvato qu'il avait su par Assunta,
qui le tenait de ses frères et du vieux Basso-Tomeo, que la
contre-révolution devait avoir lieu le lendemain et qu'un complot dans
le genre de celui des Backer devait éclater.
Il prit à l'instant même toutes ses dispositions, ordonna à Michele de
faire mettre ses hommes sous les armes, prit cinq cents hommes de ses
lazzaroni pour garder les quartiers aristocratiques avec ses Calabrais,
lui donna mille Calabrais pour garder les vieux quartiers avec ses
lazzaroni, et attendit tranquillement que la réaction donnât signe de
vie.
La réaction resta muette; mais, au lever du jour, sans que l'on sût
comment ni par qui, on trouva plus de mille maisons marquées d'une croix
rouge.
C'étaient les maisons désignées au pillage seulement.
Sur les portes de trois ou quatre cents maisons, la croix rouge était
surmontée d'un signe noir pareil à un point posé sur un _i_.
C'étaient les maisons destinées au massacre.
Ces menaces qui indiquaient une guerre, implacable, étaient mal venues
s'adressant à Salvato, dont la sauvage valeur se roidissait contre les
obstacles et les brisait, au risque d'être brisé par eux.
Il alla trouver le Directoire, qui, sur sa proposition, ordonna que tous
les citoyens en état de porter les armes, à l'exception des lazzaroni,
seraient forcés d'entrer dans la garde nationale; déclara que tous les
employés, excepté les membres du Directoire, forcés de rester à leur
poste, et des quatre ministres, seraient également inscrits sur les
rôles de la garde nationale, attendu que c'était à eux, attachés par
leur emploi au gouvernement, de donner, en combattant au premier rang,
l'exemple du courage et du patriotisme.
Puis, comme plein pouvoir lui fut donné pour la compression de la
révolte, il fit arrêter plus de trois mille personnes, au nombre
desquelles le troisième frère du cardinal Ruffo; fit conduire les trois
cents principaux au Château-Neuf ou au château de l'OEuf, fit miner les
forteresses pour les faire sauter avec les prisonniers qu'elles
renfermaient, quand il n'y aurait plus moyen de les défendre, et laissa
entendre qu'il se proposait de faire passer sous la ville des conduits
pleins de poudre, afin que les royalistes comprissent qu'il s'agissait
non pas d'un combat à armes courtoises, mais d'une guerre
d'extermination, et qu'il n'y avait pour eux et les républicains d'autre
espérance qu'une même mort, dans le cas où le cardinal Ruffo
s'obstinerait à vouloir reprendre Naples.
Enfin, toujours à l'instigation de Salvato, dont l'âme ardente semblait
se répandre en langues de feu, toutes les sociétés patriotiques
s'armèrent, se choisirent des officiers et élurent pour leur commandant
un brave colonel suisse, autrefois au service des Bourbons, mais à la
parole duquel on pouvait se fier, nommé Joseph Writz.
Au milieu de tous ces événements, le jour du miracle arriva. Il était
facile de comprendre avec quelle impatience ce jour était attendu par
les bourboniens, et avec quelle terreur les patriotes aux âmes faibles
le voyaient venir.
Avons-nous besoin de dire à quelle angoisse, au milieu de tous ces
événements divers, était en proie le coeur de la pauvre Luisa, qui ne
vivait que dans Salvato et par Salvato, lequel lui-même ne vivait que
par miracle au milieu des poignards auxquels il avait déjà si
miraculeusement échappé une première fois, et qui, à toutes les terreurs
de sa maîtresse, répondait:
--Tranquillise-toi, chère Luisa; ce qu'il y a de plus prudent à Naples,
c'est le courage.
Quoique Luisa ne sortît plus depuis longtemps, le jour où devait
s'opérer le miracle elle était, au point du jour, dans l'église de
Santa-Chiara, priant devant la balustrade. L'instruction n'avait pu,
chez elle, tuer le préjugé napolitain: elle croyait à saint Janvier et à
son miracle.
Seulement, en priant pour le miracle, elle priait pour Salvato.
Saint Janvier l'exauça. A peine le Directoire, le Corps législatif et
les fonctionnaires publics, revêtus de leurs uniformes, furent-ils
entrés dans l'église, à peine la cavalerie et l'infanterie de la garde
nationale se furent-elles massées à la porte, que le miracle se fit.
Décidément, saint Janvier restait ferme dans son opinion et était
toujours jacobin.
Luisa rentra chez elle en bénissant saint Janvier et en croyant plus que
jamais à sa puissance.