Le nom de Nicolino Caracciolo, que nous venons de prononcer, nous
rappelle qu'il est temps que nous revenions à un des personnages
principaux de notre histoire, oublié par nous depuis longtemps, à
l'amiral François Caracciolo.
Oublié, non; nous avons eu tort de nous servir de cette expression:
aucun des personnages prenant part aux événements de ce long récit n'est
jamais oublié complétement par nous; seulement, notre oeil, comme celui
du lecteur, ne peut embrasser qu'un certain horizon, et, dans cet
horizon, où il n'y a de place à la fois que pour un certain nombre de
personnages, les uns, en entrant, doivent nécessairement, momentanément
du moins, pousser les autres dehors, jusqu'au moment où, la progression
des événements y ramenant ceux-ci à leur tour, ils rentrent en lumière
et font, par l'ombre qu'ils jettent, rentrer ceux auxquels ils succèdent
dans la demi-teinte ou dans l'obscurité.
L'amiral François Caracciolo eût bien voulu rester dans cette obscurité
ou dans cette demi-teinte; mais c'était chose impossible à un homme de
cette valeur. Bloquée par mer, en même temps que la réaction, pas à pas,
s'avançait vers elle par terre, Naples, qui avait vu détruire par
Nelson, sous ses yeux et sous les yeux de son roi, cette marine qui lui
avait coûté si cher, avait songé à réorganiser non point quelque chose
de pareil à la magnifique flotte qu'elle avait perdue, mais tout au
moins quelques chaloupes canonnières avec lesquelles elle pût aider le
canon de ses forts à s'opposer au débarquement de l'ennemi.
Le seul officier de marine napolitain qui eût un mérite incontestable et
incontesté, était François Caracciolo. Aussi, dès que le gouvernement
républicain eut décidé de créer des moyens de défense maritimes, quels
qu'ils fussent, on jeta les yeux sur lui non-seulement pour en faire le
ministre de la marine, mais encore pour lui donner comme amiral le
commandement du peu de bâtiments que, comme ministre, il pourrait mettre
en mer.
Caracciolo hésita un instant entre le salut de la patrie et le péril
personnel qu'il affrontait en prenant parti pour la République.
D'ailleurs, ses sentiments personnels, sa naissance princière, le milieu
dans lequel il avait vécu, l'entraînaient bien plutôt vers les principes
royalistes que vers des opinions démocratiques. Mais Manthonnet et ses
collègues insistèrent tellement près de lui, qu'il céda, tout en avouant
qu'il cédait à regret et contre ses intimes convictions.
Mais, on l'a vu, Caracciolo avait été profondément blessé de la
préférence donnée à Nelson sur lui, pour le passage de la famille royale
en Sicile. La présence du duc de Calabre à son bord lui avait paru
plutôt un accident qu'une faveur, et, au fond du coeur, un certain désir
de vengeance, dont il ne se rendait pas compte lui-même et qu'il
déguisait sous le nom d'amour de la patrie, le poussait à faire repentir
ses souverains du mépris qu'ils avaient fait de lui.
Il en résulta que, dès qu'il eut pris son parti de servir la République,
Caracciolo s'y appliqua non-seulement en homme d'honneur, mais en homme
de génie qu'il était. Il arma du mieux qu'il put, et avec une
merveilleuse rapidité, une douzaine de barques canonnières, qui, réunies
à celles qu'il fit construire, et à trois navires que le commandant du
port de Castellamare avait sauvés de l'incendie, lui constituèrent une
petite flottille d'une trentaine de bâtiments.
L'amiral en était là et n'attendait qu'une occasion d'en venir aux mains
d'une façon avantageuse avec les Anglais, lorsqu'il s'aperçut, un matin,
qu'au lieu des douze ou quinze bâtiments anglais qui, la veille encore,
bloquaient la baie de Naples, il n'en restait plus que trois ou quatre:
les autres avaient disparu dans la nuit.
Faisons une enjambée de Naples à Palerme, et voyons ce qui s'y est passé
depuis le départ de la bannière royale.
On se rappelle que le commodore Troubridge, cédant au besoin
qu'éprouvait la population de voir pendre dix ou douze républicains,
avait prié le roi d'envoyer un juge par le retour du _Perseus_, et que,
le roi ayant demandé ce juge au président Cardillo, celui-ci lui avait
indiqué comme un homme sur lequel il pouvait compter le conseiller
Speciale.
Speciale avait, avant son départ, été reçu en audience particulière par
le roi et par la reine, qui lui avaient donné ses instructions, et
était, comme l'avait demandé Troubridge, arrivé à Ischia par le retour
du _Perseus_.
Son premier acte fut de condamner à mort un pauvre diable de tailleur
dont le crime unique était d'avoir fourni des habits républicains aux
nouveaux officiers municipaux.
Au reste, nous laisserons, pour donner à nos lecteurs une idée de ce
qu'était au moral le conseiller Speciale, nous laisserons, disons-nous,
parler Troubridge, qui, on le sait, n'est pas tendre à l'endroit des
républicains.
Voici quelques lettres du commodore Troubridge que nous traduisons de
l'original et que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.
Comme celles que nous avons déjà lues, elles sont adressées à l'amiral
Nelson.
«A bord du _Culloden_, en vue de Procida, 13 avril 1799.
»Le juge est arrivé. Je dois dire qu'il m'a fait l'impression de la
plus venimeuse créature qui se puisse voir. Il a l'air d'avoir
complétement perdu la raison. Il dit qu'une soixantaine de familles
lui sont indiquées (par qui?), et qu'il lui faut absolument un évêque
pour désacrer les prêtres, ou que, sinon, il ne pourra pas les faire
exécuter. Je lui ai dit: «Pendez-les toujours, et, si vous ne les
trouvez pas assez désacrés par la corde, nous verrons après.»
»TROUBRIDGE.»
Ceci demande une explication: nous la donnerons, si terrible qu'elle
soit et quelque souvenir qu'elle éveille.
En effet, en Italie,--je ne sais s'il en est de même en France, et si
Vergès, avant d'être exécuté, avait été dégradé,--en effet, en Italie,
la personne du prêtre est sacrée, et le bourreau ne peut le toucher,
quelque crime qu'il ait commis, que lorsqu'il a été dégradé par un
évêque.
Or, on se le rappelle, Troubridge avait lâché toute sa meute, espions et
sbires, il le dit lui-même, soixante Suisses et trois cents fidèles
sujets contre un pauvre prêtre nommé Albavena. Il ajoutait: «Avant la
fin de la journée, j'espère l'avoir mort ou vivant.» Sa bonne fortune
avait été complète. Le commodore Troubridge avait eu Albavena vivant.
Il avait cru que, dès lors, la chose irait toute seule, qu'il n'aurait
qu'à remettre le prêtre aux mains du bourreau qui le pendrait, et que
tout serait dit.
La moitié du chemin vers la potence se fit comme l'avait prévu
Troubridge; mais, au moment de pendre l'homme, il se trouva qu'il y
avait un noeud à la corde.
Le bourreau qui, en sa qualité de chrétien, savait ce qu'ignorait le
protestant Troubridge,--le bourreau déclara qu'il ne pouvait pas pendre
un prêtre avant dégradation.
Pendant que cette petite discussion avait lieu, Troubridge, qui
l'ignorait encore, écrivait à Nelson cette seconde lettre, en date du 18
avril:
«Cher ami,
»Il y a deux jours que le juge est venu me trouver, m'offrant de
prononcer toutes les sentences nécessaires; seulement, il m'a laissé
entendre que cette manière de procéder n'était peut être pas
très-régulière. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai cru comprendre que ses
instructions lui enjoignaient de procéder le plus sommairement
possible et _sous ma direction_. Oh! oh!
»Je lui ai dit que, quant à ce dernier point, il se trompait, attendu
qu'il s'agissait de sujets italiens et non anglais[8].
[8] On verra que ce scrupule n'arrêta point Nelson, lorsqu'il s'agit
de juger Caracciolo.
»Au reste, sa manière de procéder est curieuse. Presque toujours les
accusés sont absents, de manière que la procédure--cela est facile à
comprendre--se trouve facilement terminée. Ce que je vois de plus
clair dans tout cela, mon cher lord, c'est que l'on voudrait nous
mettre sur le dos tout le côté odieux de l'affaire. Mais ce n'est
point mon avis, et vous marcherez plus droit que cela, monsieur le
juge, ou je vous bousculerai.
»TROUBRIDGE.»
Comme on le voit, le digne Anglais, qui s'était contenté de saluer la
tête du commissaire Ferdinand Ruggi de ces mots: _Voilà un gai
compagnon; quel dommage qu'il faille s'en séparer!_ commençait déjà à se
révolter contre Speciale. L'affaire de la dégradation du prêtre
l'exaspéra, comme on va voir.
Le 7 mai suivant, Troubridge écrivait à Nelson:
«Milord, j'ai eu une longue conversation avec notre juge: il m'a dit
qu'il aurait terminé toutes ses opérations la semaine prochaine, et
que ce n'était point l'habitude de ses collègues, et par conséquent la
sienne, de se retirer _sans avoir condamné_. Il a ajouté que les
condamnations prononcés, il s'embarquerait immédiatement sur un
vaisseau de guerre. Il a dit encore--et il y tient--que, n'ayant pas
d'évêque pour dégrader ses prêtres, il les enverrait en Sicile, où le
roi les ferait désacrer, et que, de là, on les ramènerait ici pour les
pendre. Et savez-vous sur quoi il compte pour faire cette besogne? Sur
un vaisseau anglais! _Goddem!_ Ce n'est pas le tout. Il paraît que le
bourreau, faute d'habitude, pend mal; ce qui fait crier non-seulement
le pendu, mais encore les assistants. Qu'est-il venu me demander? Un
pendeur! Un pendeur, à moi! comprenez-vous? Oh! quant à cela, je
refuse et tout net. Si l'on ne trouve pas de bourreau à Procida ni à
Ischia, qu'on en envoie un de Palerme. Je vois bien leur affaire. Ce
sont eux qui tueront, et le sang retombera sur nous. On n'a pas idée
de la façon de procéder de cet homme et de la manière dont se fait
l'audition des témoins. Presque jamais les prévenus ne paraissent
devant le juge pour entendre lire leur sentence. Mais notre juge y
trouve son compte, attendu que la majeure partie des condamnés est
fort riche.
»TROUBRIDGE.»
En vérité, ne vous semble-t-il pas que nous ne sommes plus à Naples, que
nous ne sommes plus en Europe? Ne vous semble-t-il pas que nous sommes
dans quelque petite baie de la Nouvelle-Calédonie et que nous assistons
à un conseil d'anthropophages!
Mais attendez.
C'était à tort que le commodore Troubridge espérait faire partager à
Nelson ses répugnances pour les actes, les faits et gestes, et surtout
pour les demandes du juge Speciale. Le vaisseau anglais qui devait
conduire les trois malheureux prêtres,--car ce n'était pas un prêtre
seulement, ce n'était plus le curé Albavena qu'il s'agissait de
désacrer, c'étaient trois prêtres,--fut accordé sans difficulté.
Or, savez-vous en quoi consistait cette cérémonie de la déconsécration?
On arracha aux trois prêtres la peau de la tonsure avec des tenailles,
et on leur coupa avec un rasoir la chair des trois doigts avec lesquels
les prêtres donnent la bénédiction; puis, ainsi mutilés, on les ramena,
sur vaisseau anglais, toujours aux îles, où ils furent pendus, et cela,
par un pendeur anglais que Troubridge fut chargé de fournir[9].
[9] C'est ainsi que, sous Pie IX, fut mutilé par le légat Belletti,
avant d'être fusillé par les Autrichiens, le chapelain de Garibaldi,
Ugo Bassi. Il bénit ses meurtriers de sa main sanglante, et son
énergique bénédiction leur envoya au visage une pluie de sang.
Aussi tout était-il en train de se passer à merveille, lorsque, le 6
mai, c'est-à-dire la veille du jour où Troubridge écrivait à lord Nelson
la lettre que nous venons de lire, l'amiral comte de Saint-Vincent, qui
croisait dans le détroit de Gibraltar, fut étonné, vers les cinq heures
de l'après-midi, par un temps pluvieux et obscur, de voir passer
l'escadre française de Brest, qui avait glissé entre les doigts de lord
Keith. Le comte de Saint-Vincent compta vingt-quatre vaisseaux.
Il écrivit aussitôt à lord Nelson pour lui annoncer cette étrange
nouvelle, sur laquelle il ne pouvait conserver aucun doute. Un de ses
bâtiments, _le Caméléon_, étant venu le rejoindre après avoir escorté
des navires de Terra-Nova, chargés de sel, de Lisbonne à Saint-Uval, se
trouva, le 5 au matin, engagé au beau milieu de la flotte. Il eût même
été pris, sans aucun doute, si un lougre n'eût hissé sa bannière
tricolore et tiré sur lui, le capitaine Style, qui commandait _le
Caméléon_, ne faisant aucune attention à cette flotte, qu'il prenait
pour celle de lord Keith.
L'amiral comte de Saint-Vincent ne pouvait avoir aucune communication
avec lord Keith à cause du vent d'ouest qui continuait de souffler: il
n'en fit pas moins partir un bâtiment léger pour lui donner, s'il le
rencontrait, l'ordre de le rejoindre immédiatement, et il nolisa à
Gibraltar un petit bâtiment pour porter sa lettre à Palerme.
Son opinion était que l'escadre française irait directement à Malte, et,
de là, selon toute probabilité, à Alexandrie. Aussi expédia-t-il
immédiatement _le Caméléon_ vers ces deux points, et ordonna-t-il au
capitaine Style de se tenir sur ses gardes.
Le comte de Saint-Vincent ne se trompait point dans ses conjectures: la
flotte que _le Caméléon_ avait vue passer, et que l'amiral avait
entrevue à travers la pluie et le brouillard, était, en effet, la flotte
française, commandée par le célèbre Brueix, qu'il ne faut pas confondre
avec Brueis, coupé en deux par un boulet à Aboukir.
Cette flotte avait ordre de tromper la surveillance de lord Keith, de
quitter Brest, d'entrer dans la Méditerranée et de faire voile pour
Toulon, où elle attendrait les ordres du Directoire.
Ces ordres étaient d'une grande importance. Le Directoire, épouvanté des
progrès des Autrichiens et des Russes en Italie, progrès qui avaient
fait, comme nous l'avons dit, rappeler Macdonald de Naples, redemandait
Bonaparte à grands cris. La lettre que l'amiral Brueix devait recevoir à
Toulon et qu'il était chargé de remettre au général en chef de l'armée
d'Égypte, était conçue en ces termes:
_Au général Bonaparte, commandant en chef l'armée d'Orient._
«Paris, le 26 mai 1799.
»Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l'Autriche et la
Russie ont déployés, l'aspect sérieux et presque alarmant qu'a pris la
guerre, exigent que la République concentre ses forces.
»Le Directoire a, en conséquence, donné l'ordre à l'amiral Brueix
d'employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la
Méditerranée, toucher en Égypte, y prendre l'armée française et la
ramener en France.
»Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour
l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous
pouvez, sans danger, laisser en Égypte une partie de nos forces, et le
Directoire vous autorise, en ce cas, à laisser le commandement de
cette fraction à celui de vos lieutenants que vous en jugerez le plus
digne.
»Le Directoire vous verrait avec plaisir, de nouveau à la tête des
armées de la République, que vous avez si glorieusement commandées
jusqu'aujourd'hui.»
Cette lettre était signée de Treilhard, de la Révellière-Lepaux et de
Barras.
L'amiral Brueix l'allait chercher à Toulon, lorsqu'il traversa le
détroit de Gibraltar, et c'était là les derniers ordres du gouvernement
qu'il devait y prendre.
Le comte de Saint-Vincent ne se trompait donc point en pensant et en
écrivant à lord Nelson que la destination de la flotte française était
probablement Malte et Alexandrie.
Mais Ferdinand, qui n'avait pas le coup d'oeil stratégique de l'amiral
anglais, quitta immédiatement son château de Ficuzza, où un messager
vint lui apporter la copie de la lettre du comte de Saint-Vincent à lord
Nelson, et il accourut tout effaré à Palerme, ne doutant pas que la
France, préoccupée de lui surtout, n'envoyât cette flotte pour s'emparer
de la Sicile.
Il appela près de lui son bon ami le marquis de Circillo, et, qu'elle
que fût sa répugnance à écrire, il traça sur le papier la proclamation
suivante, qui indique le trouble où l'avait jeté la terrible nouvelle.
Comme toujours, nous copions sur l'original cette pièce d'autant plus
curieuse que, circonscrite à la Sicile, elle n'a jamais été connue des
historiens français ni même napolitains.
La voici:
«Ferdinand, par la grâce de Dieu, roi des Deux-Siciles et de
Jérusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance, Castro, grand
prince héréditaire de Toscane,
»Mes fidèles et bien-aimés sujets,
»Nos ennemis, les ennemis de la sainte religion, et, en un mot, de
tout gouvernement régulier, les Français, battus de tous côtés,
tentent un dernier effort.
»Dix-neuf vaisseaux et quelques frégates, derniers restes de leur
puissance maritime à l'agonie, sont sortis du port de Brest, et,
profitant d'un coup de vent favorable, sont entrés dans la
Méditerranée.
»Ils vont peut-être tenter de faire lever le blocus de Malte et se
flattent probablement de pouvoir atteindre impunément l'Égypte avant
que les formidables et toujours victorieuses escadres anglaises
puissent les rejoindre; mais plus de trente vaisseaux britanniques
sont à leur poursuite, et cela, sans compter l'escadre turque et
russe, qui croise dans l'Adriatique. Tout promet que ces Français
dévastateurs, une fois encore, porteront la peine de cette tentative,
aussi téméraire que désespérée.
»Il pourrait arriver que, dans le passage sur les côtes de Sicile, ils
tentassent contre nous quelque insulte momentanée, ou que, contraints
par les Anglais et le vent, ils voulussent forcer l'entrée de quelque
port ou la rade de quelque île. Prévoyant donc cette possibilité, je
me tourne vers vous, mes chers, mes bien-aimés sujets, mes braves et
religieux Siciliens. Voici une occasion de vous montrer ce que vous
êtes. Soyez vigilants sur tous les points de la côte, et, à
l'apparition de tout bâtiment ennemi, armez-vous, accourez sur les
points menacés et empêchez toute insulte et tout débarquement
qu'aurait l'audace de tenter ce cruel destructeur, cet insatiable
ennemi, et cela, comme vous le faisiez du temps des invasions
barbaresques. Pensez que, plus avides de rapine, cent fois plus
inhumains, sont les Français. Les chefs militaires, la troupe de ligne
et les milices avec leurs chefs accourront avec vous à la défense de
notre territoire, et, s'ils osent débarquer, ils éprouveront, pour la
seconde fois, le courage de la brave nation sicilienne. Montrez-vous
donc dignes de vos ancêtres, et que les Français trouvent dans cette
île leur tombeau.
»Si vos aïeux combattirent aussi bravement qu'ils le firent en faveur
d'un roi éloigné, avec quel courage et quelle ardeur ne
combattrez-vous pas, vous, pour défendre votre roi, que dis-je! votre
père, qui, au milieu de vous et à votre tête, combattra le premier,
pour défendre votre tendre mère et souveraine, sa famille, qui s'est
confiée à votre fidélité, notre sainte religion, qui n'a d'appui que
vous, nos autels, nos propriétés, vos pères, vos mères, vos épouses,
vos fils! Jetez un regard sur mon malheureux royaume du continent;
voyez quels excès les Français y commettent, et enflammez-vous d'un
saint zèle; car la religion elle-même, tout ennemie du sang qu'elle
est, vous ordonne de saisir vos armes et de repousser cet ennemi
rapace et immonde qui, non content de dévaster une grande partie de
l'Europe, a osé mettre la main sur la personne sacrée du vicaire même
de Jésus-Christ et le traîne captif en France. Ne craignez rien: Dieu
soutiendra vos bras et vous donnera la victoire. Il s'est déjà déclaré
pour nous.
»Les Français sont battus par les Autrichiens et par les Russes en
Italie, en Suisse, sur le Rhin et jusque par nos fidèles paysans des
Abruzzes, de la Pouille et de la Terre de Labour.
»Qui ne les craint pas les bat, et leurs victoires passées ne sont
l'effet que de la trahison et de la lâcheté. Courage donc, ô mes
braves Siciliens! Je suis à votre tête, vous combattrez sous mes yeux
et je récompenserai les braves; et nous aussi alors, nous pourrons
nous vanter d'avoir contribué à détruire l'ennemi de Dieu, du trône et
de la société.
»FERDINAND B.
»Palerme, 15 mai 1799.»
C'étaient ces événements qui avaient amené la levée du blocus de Naples,
et, sauf trois, la disparition des bâtiments anglais. Le post-scriptum
d'une lettre de Caroline au cardinal Ruffo, en date du 17 mai 1799,
annonce que dix de ces bâtiments sont déjà en vue de Palerme:
«17 mai après dîner.
»_P.-S._--L'avis nous est arrivé que Naples et Capoue sont évacués par
l'armée française et que cinq cents Français seulement sont demeurés
au château Saint-Elme. Je n'en crois rien: nos ennemis ont trop de
cervelle pour laisser ainsi cinq cents hommes perdus au milieu de
nous. Qu'ils aient évacué Capoue et Gaete, je le crois; qu'ils
prennent quelque bonne position, je le crois encore. Quant au château
de l'OEuf, on assure qu'il est gardé par trois cents étudiants
calabrais. En somme, voilà de bonnes nouvelles, surtout si l'on ajoute
que dix vaisseaux anglais sont déjà en vue de Palerme et qu'on espère
qu'ils seront tous réunis cette nuit ou demain matin. Voilà donc le
plus fort du danger passé, et je voudrais donner des ailes à ma lettre
pour qu'elle portât plus rapidement ces bonnes nouvelles à Votre
Éminence, et l'assure de nouveau de la constante estime et de la
reconnaissance éternelle avec laquelle je suis pour toujours votre
véritable amie.
»CAROLINE.»
Peut-être le lecteur, croyant que j'oublie les deux héros de notre
histoire, me demandera-t-il ce qu'ils faisaient au milieu de ces grands
événements: ils faisaient ce que font les oiseaux dans les tempêtes, ils
s'abritaient à l'ombre de leur amour.
Salvato était heureux, Luisa tâchait d'être heureuse.
Par malheur, Simon et André Backer n'avaient point été compris dans
l'amnistie de la fête de la Fraternité.