Tandis que ces graves événements s'accomplissaient dans la Terre de
Bari, Naples était témoin d'événements non moins graves.
Comme avait dit Ferdinand dans le post-scriptum d'une de ses lettres,
l'empereur d'Autriche s'était enfin décidé _à se remuer_.
Ce mouvement avait été fatal à l'armée française.
L'empereur avait attendu les Russes, et il avait bien fait.
Souvorov, encore tout chaud de ses victoires contre les Turcs, avait
traversé l'Allemagne, et, débouchant par les montagnes du Tyrol, était
entré à Vérone, avait pris le commandement des armées unies sous le nom
d'armée austro-russe, et s'était emparé de Brescia.
Nos armées, en outre, avaient été battues à Rokack en Allemagne et à
Magnano, en Italie.
Macdonald, comme nous l'avons dit, avait succédé à Championnet.
Mais celui qui succède ne remplace pas toujours. Avec de grandes vertus
militaires, Macdonald manquait de ces formes douces et amicales qui
avaient fait la popularité de Championnet à Naples.
On vint, un jour, lui annoncer qu'il y avait une révolte parmi les
lazzaroni du Marché-Vieux.
Ces hommes, descendants de ceux qui s'étaient révoltés avec Masaniello,
et qui, après s'être révoltés avec lui, après avoir pillé avec lui,
après avoir assassiné avec lui, l'avaient fait ou tout au moins laissé
assassiner,--qui, Masaniello mort, avaient traîné ses membres dans la
fange et jeté sa tête dans un égout;--les descendants de ces mêmes
hommes qui, par une de ces réactions inconcevables et cependant
fréquentes chez les Méridionaux, avaient ramassé ses membres épars, les
avaient réunis sur une litière dorée et les enterrèrent avec des
honneurs presque divins;--les lazzaroni, toujours les mêmes en 1799
qu'en 1647, se réunirent, désarmèrent la garde nationale, prirent les
fusils et s'avancèrent vers le port pour soulever les mariniers.
Macdonald, en cette circonstance, suivit les traditions de Championnet.
Il envoya chercher Michele et lui promit le grade et la paye de chef de
légion, avec un habit plus brillant encore que celui qu'il portait, s'il
calmait la révolte.
Michele monta à cheval, se jeta au milieu des lazzaroni et parvint,
grâce à son éloquence ordinaire, à leur faire rendre les armes et à les
faire rentrer dans leurs maisons.
Les lazzaroni, abaissés, envoyèrent des députés pour demander pardon à
Macdonald.
Macdonald tint sa promesse à l'endroit de Michele, le nomma chef de
légion et lui donna un habit magnifique, avec lequel il s'alla montrer
immédiatement au peuple.
Ce fut ce jour-là même que l'on apprit à Naples la perte de la bataille
de Magnano, la retraite qui s'en était suivie, et la conséquence de
cette retraite, c'est-à-dire la perte de la ligne du Mincio.
Macdonald recevait l'ordre de rejoindre en Lombardie l'armée française,
en pleine retraite devant l'armée austro-russe. Par malheur, il n'était
pas tout à fait libre d'obéir. Nous avons vu qu'avant son départ,
Championnet avait expédié un corps français dans la Pouille et un corps
napolitain dans la Calabre.
Nous savons le résultat de ces deux expéditions.
Broussier et Ettore Caraffa avaient été vainqueurs; mais Schipani avait
été vaincu.
Macdonald envoya aussitôt, aux corps français épars tout autour de
Naples, l'ordre de se concentrer sur Caserte.
Au fur et à mesure que les républicains se retiraient, les sanfédistes
avançaient, et Naples commençait à se trouver resserrée dans un cercle
bourbonien. Fra-Diavolo était à Itri; Mammone et ses deux frères étaient
à Sora; Pronio était dans les Abruzzes; Sciarpa, dans le Cilento; enfin
Ruffo et de Cesare marchaient de front, occupant toute la Calabre,
donnant, par la mer Ionienne, la main aux Russes et aux Turcs, et, par
la mer Tyrrhénienne, la main aux Anglais.
Sur ces entrefaites, les députés envoyés à Paris pour obtenir la
reconnaissance de la république parthénopéenne et faire avec le
Directoire une alliance _défensive et offensive_, revinrent à Naples.
Mais la situation de la France n'était point assez brillante pour
_défendre_ Naples, et celle de Naples assez forte pour _offenser_ les
ennemis de la France.
Le Directoire français faisait donc dire à la république napolitaine ce
que se disent les uns aux autres, malgré les traités qui les lient, deux
États dans les situations extrêmes: _Chacun pour soi_. Tout ce qu'il
pouvait faire, c'était de lui céder le citoyen Abrial, homme expert en
pareille matière, pour donner une organisation meilleure à la
République.
Au moment où Macdonald s'apprêtait à obéir secrètement à l'ordre de
retraite qu'il avait reçu, et où il réunissait ses soldats à Caserte,
sous le prétexte qu'ils s'amollissaient aux délices de Naples, ou apprit
que cinq cents bourboniens et un corps anglais beaucoup plus
considérable débarquaient près de Castellamare, sous la protection de la
flotte anglaise. Cette troupe s'empara de la ville et du petit fort qui
la protége. Comme on ne s'attendait pas à ce débarquement, une trentaine
de Français seulement occupaient le fort. Ils capitulèrent, à la
condition de se retirer avec les honneurs de la guerre. Quant à la
ville, comme elle avait été enlevée par surprise, elle n'avait pu faire
ses conditions et avait été mise à sac.
Lorsqu'ils surent ce qui arrivait à Castellamare, les paysans de
Lettere, de Groguana, les montagnards des montagnes voisines, espèce de
pâtres dans le genre des anciens Samnites, descendirent dans la ville et
se mirent à la piller de leur côté.
Tout ce qui était patriote, ou tout ce qui était dénoncé comme tel, fut
mis à sac; enfin, le sang donnant la soif du sang, la garnison elle-même
fut égorgée au mépris de la capitulation.
Ces événements se passaient la veille du jour où Macdonald devait
quitter Naples avec l'armée française; mais ils changèrent ses
dispositions. Le hardi capitaine ne voulut point avoir l'air de quitter
Naples sous la pression de la peur. Il se mit à la tête de l'armée et
marcha droit sur Castellamare. Ce fut inutilement que les Anglais
tentèrent d'inquiéter la marche de la colonne française par le feu de
leurs vaisseaux; sous le feu de ces mêmes vaisseaux, Macdonald reprit la
ville et le fort, y remit garnison, non plus de Français, mais de
patriotes napolitains, et, le soir même, de retour à Naples, il faisait
don à la garde nationale de trois étendards, de dix-sept canons et de
trois cents prisonniers.
Le lendemain, il annonça son départ pour le camp de Caserte, où il
allait, disait-il, commander à ses troupes de grandes manoeuvres
d'exercice, promettant qu'il serait toujours prêt à revenir sur Naples
pour la défendre, et priant qu'on lui fît tenir, tous les soirs, un
rapport sur les événements de la journée.
Il laissait entendre qu'il était temps que la République jouît de toute
sa liberté, se soutînt par ses propres forces et achevât une révolution
commencée sous de si heureux auspices. Et, en effet, il ne restait plus
aux Napolitains, guidés par les conseils d'Abrial, qu'à soumettre les
insurgés et à organiser le gouvernement.
Le 6 mai au soir, tandis qu'il était occupé à écrire une lettre au
commodore Troubridge, lettre dans laquelle il faisait appel à son
humanité et l'adjurait de faire tous ses efforts pour éteindre la guerre
civile au lieu de l'attiser, on lui annonça le brigadier Salvato.
Salvato, deux jours auparavant, avait fait, à la reprise de
Castellamare, des prodiges de valeur sous les yeux du général en chef.
Cinq des dix-sept canons avaient été pris par sa brigade; un des trois
drapeaux avait été pris par lui.
On connaît déjà le caractère de Macdonald pour être plus âpre et plus
sévère que celui de Championnet; mais, brave lui-même jusqu'à la
témérité, il était un juste et digne appréciateur de la valeur chez les
autres.
En voyant entrer Salvato, Macdonald lui tendit la main.
--Monsieur le chef de brigade, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps de
vous faire, sur le champ de bataille, ni après le combat, tous les
compliments qui vous étaient dus; mais j'ai fait mieux que cela: j'ai
demandé pour vous au Directoire le grade de général de brigade, et je
compte, en attendant, vous confier le commandement de la division du
général Mathieu Maurice, qu'une blessure grave met, pour le moment, en
non-activité.
Salvato s'inclina.
--Hélas! mon général, dit-il, je vais peut-être bien mal reconnaître vos
bontés; mais, dans le cas où, comme on le dit, vous seriez rappelé dans
l'Italie centrale...
Macdonald regarda fixement le jeune homme.
--Qui dit cela, monsieur? demanda-t-il.
--Mais le colonel Mejean, par exemple, que j'ai rencontré faisant des
provisions pour le château Saint-Elme, et qui m'a dit, sans autrement me
recommander le secret, d'ailleurs, que vous le laissiez au fort
Saint-Elme avec cinq cents hommes.
--Il faut, répliqua Macdonald, que cet homme se sente singulièrement
appuyé pour jouer avec de pareils secrets, surtout quand on lui a
recommandé, sur sa tête, de ne les révéler à qui que ce soit.
--Pardon, mon général: j'ignorais cette circonstance; sans quoi, je vous
avoue que je ne vous eusse point nommé M. Mejean.
--C'est bien. Et vous aviez quelque chose à me dire dans le cas où je
serais rappelé dans l'Italie centrale?
--J'avais à vous dire, mon général, que je suis un enfant de ce
malheureux pays que vous abandonnez; que, privé de l'appui des Français,
il va avoir besoin de toutes ses forces et surtout de tous ses
dévouements. Pouvez-vous, en quittant Naples, mon général, me laisser un
commandement quelconque, si infime qu'il soit, le commandement du
château de l'OEuf, le commandement du château del Carmine, comme vous
laissez le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean?
--Je laisse le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean par
ordre exprès du Directoire. L'ordre porte le nombre d'hommes que je dois
y laisser et le chef sous les ordres duquel je dois laisser ces hommes.
Mais, n'ayant rien reçu de pareil relativement à vous, je ne puis
prendre sur moi de priver l'armée d'un de ses meilleurs officiers.
--Mon général, répondit Salvato, de ce même ton ferme dont lui parlait
Macdonald et auquel l'avait si peu habitué Championnet, qui le traitait
comme son fils,--mon général, ce que vous me dites là me désespère; car,
convaincu que je suis de la nécessité de ma présence dans ce pays, et ne
pouvant oublier que je suis Napolitain avant d'être Français, et que,
par conséquent, je dois ma vie à Naples avant de la devoir à la France,
je serais obligé, sur un refus formel de votre part de me laisser ici,
je serais obligé de vous donner ma démission.
--Pardon, monsieur, répondit Macdonald, j'apprécie d'autant mieux votre
position, que, de même que vous êtes Napolitain, je suis, moi,
Irlandais, et que, quoique né en France de parents qui, depuis
longtemps, y étaient fixés, si je me trouvais à Dublin dans les
conditions où vous êtes à Naples, peut-être le souvenir de la patrie se
réveillerait-il en moi et ferais-je la même demande que vous faites.
--Alors, mon général, dit Salvato, vous acceptez ma démission?
--Non, monsieur; mais je vous accorde un congé de trois mois.
--Oh! mon général! s'écria Salvato.
--Dans trois mois, tout sera fini pour Naples...
--Comment l'entendez-vous, mon général?
--C'est bien simple, dit Macdonald avec un triste sourire: je veux dire
que, dans trois mois, le roi Ferdinand sera remonté sur son trône, que
les patriotes seront tués, pendus ou proscrits. Pendant ces trois
mois-là, monsieur, consacrez-vous à la défense de votre pays. La France
n'aura rien à voir à ce que vous ferez, ou, si elle y voit quelque
chose, elle n'aura probablement qu'à y applaudir; et, si dans trois
mois, vous n'êtes ni tué ni pendu, revenez reprendre parmi nous, près de
moi, s'il est possible, le rang que vous occupez dans l'armée.
--Mon général, dit Salvato, vous m'accordez plus que je n'osais espérer.
--Parce que vous êtes de ceux, monsieur, à qui l'on n'accordera jamais
assez. Avez-vous un ami à me présenter pour tenir votre commandement en
votre absence de la brigade?
--Mon général, il me ferait grand plaisir, je vous l'avoue, d'être
remplacé par mon ami de Villeneuve; mais...
Salvato hésita.
--Mais? reprit Macdonald.
--Mais Villeneuve était officier d'ordonnance du général Championnet, et
peut-être cet emploi occupé par lui n'est-il pas aujourd'hui un titre de
recommandation.
--Près du Directoire, c'est possible, monsieur; mais près de moi il n'y
a de titre de recommandation que le patriotisme et le courage. Et vous
en êtes une preuve, monsieur; car, si M. de Villeneuve était officier
d'ordonnance du général Championnet, vous étiez, vous, son aide de camp,
et c'est avec ce titre, s'il m'en souvient, que vous avez si vaillamment
combattu à Civita-Castellana. Écrivez vous-même à votre ami M. de
Villeneuve, et dites-lui qu'à votre demande, je me suis empressé de lui
confier le commandement intérimaire de votre brigade.
Et, de la main, il désigna au jeune homme le bureau où il écrivait
lui-même lorsque Salvato était entré. Salvato s'y assit et écrivit,
d'une main tremblante de joie, quelques lignes à Villeneuve.
Il avait signé, cacheté la lettre, mis l'adresse et allait se lever,
lorsque Macdonald, lui posant la main sur l'épaule, le maintint à sa
place.
--Maintenant, un dernier service, lui dit-il.
--Ordonnez, mon général.
--Vous êtes Napolitain, quoique, à vous entendre parler le français ou
l'anglais, on vous prendrait ou pour un Français ou pour un Anglais.
Vous devez donc parler au moins aussi correctement votre langue
maternelle que vous parlez ces langues étrangères. Eh bien, faites-moi
le plaisir de traduire en italien la proclamation que je vais vous
dicter.
Salvato fit signe qu'il était prêt à obéir.
Macdonald se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, appuya sa
main au dossier du fauteuil du jeune officier et dicta:
«Naples, 6 mai 1799.
»Toute ville rebelle sera brûlée, et, sur ses ruines, on passera la
charrue.»
Salvato regarda Macdonald.
--Continuez, monsieur, lui dit tranquillement celui-ci.
Salvato fit signe qu'il était prêt. Macdonald continua:
«Les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés, en somme tous
les ministres du culte, seront regardés comme fauteurs de la révolte
des pays et villes où ils se trouveront, et punis de mort.
»La perte de la vie entraînera la confiscation des biens.»
--Vos lois sont dures, général, fit en souriant Salvato.
--En apparence, monsieur, répondit Macdonald; car, en faisant cette
proclamation, j'ai un tout autre but, qui vous échappe, jeune homme.
--Lequel? demanda Salvato.
--La république parthénopéenne, si elle veut se soutenir, va être forcée
à de grandes rigueurs, et peut-être même ces rigueurs ne la
sauveront-elles pas. Eh bien, en cas de restauration, il est bon, ce me
semble, que ceux qui auront appliqué ces rigueurs puissent les rejeter
sur moi. Tout éloigné que je serai de Naples, peut-être lui rendrai-je
un dernier service et sauverai-je la tête de quelques-uns de ses enfants
en prenant sur moi cette responsabilité. Passez-moi la plume, monsieur,
dit Macdonald.
Salvato se leva et passa la plume au général.
Celui-ci signa sans s'asseoir, et, se retournant vers Salvato:
--Ainsi, c'est convenu, dit-il, dans trois mois, si vous n'êtes ni tué,
ni prisonnier, ni pendu?
--Dans trois mois, mon général, je serai près de vous.
--En allant vous remercier, aujourd'hui, M. de Villeneuve vous portera
votre congé.
Et il tendit à Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance.
Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'armée
française.