Nous avons dit qu'en même temps qu'Hector Caraffa avait été envoyé
contre de Cesare, Schipani avait été envoyé contre le cardinal.
Schipani avait été nommé au poste élevé de chef de corps, non point à
cause de ses talents militaires, car, quoique entré jeune au service, il
n'avait jamais eu l'occasion de combattre, mais à cause de son
patriotisme bien connu et de son courage incontestable.--Nous l'avons vu
à l'oeuvre, conspirant sous le poignard des sbires de Caroline.--Mais
les vertus du citoyen, le courage du patriote ne sont que des qualités
secondaires sur le champ de bataille, et, là, mieux vaut le génie du
douteux Dumouriez que l'honnêteté de l'inflexible Roland.
Aussi lui avait-il été expressément recommandé par Manthonnet de ne
point livrer bataille, de se contenter de garder les défilés de la
Basilicate, comme Léonidas avait gardé les Thermopyles et d'arrêter
purement et simplement la marche de Ruffo et de ses sanfédistes.
Schipani, plein d'enthousiasme et d'espérance, traversa Salerne et
plusieurs autres villes amies sur lesquelles flottait la bannière de la
République.
La vue de cette bannière faisait bondir son coeur de joie; mais, un
jour, il arriva au pied du village de Castelluccio, sur le clocher
duquel flottait la bannière royale.
Le blanc produisait sur Schipani l'effet que produit le rouge sur les
taureaux.
Au lieu de passer en détournant les yeux, au lieu de continuer son
chemin vers la Calabre, au lieu de couper aux sanfédistes les défilés
des montagnes qui conduisent de Cosenza à Castrovillari, comme la chose
lui était expressément recommandée, il se laissa emporter à la colère et
voulut punir Castelluccio de son insolence.
Malheureusement, Castelluccio, misérable village contenant quelques
milliers d'hommes seulement, était défendu par deux puissances: l'une
visible, l'autre invisible.
La puissance visible était sa position; la puissance invisible était le
capitaine, ou plutôt l'huissier Sciarpa.
Sciarpa, un des hommes dont la renommée s'est élevée à la hauteur de
celles des Pronio, des Mammone, des Fra-Diavolo, était encore
complétement inconnu à cette époque.
Comme nous l'avons dit, il avait occupé un des bas emplois du barreau de
Salerne. La révolution venue, la république proclamée, il en adopta les
principes avec ardeur et demanda à passer dans la gendarmerie.
D'huissier à gendarme, peut-être pensait-il qu'il n'y avait que la main
à étendre, qu'un pas à faire.
A sa demande, il reçut cette imprudente réponse:
«Les républicains n'ont pas besoin des sbires dans leurs rangs.»
Peut-être, de leur côté, les républicains pensaient-ils que, d'huissier
à sbire, il n'y avait que la main.
Ne pouvant offrir son sabre à Manthonnet, il offrit son poignard à
Ferdinand.
Ferdinand était moins scrupuleux que la République: il prenait de toute
main, tout était bon pour lui, et, moins ses défenseurs avaient à
perdre, plus, pensait-il, il avait, lui, à gagner.
La fatalité voulut donc que Sciarpa se trouvât commander le petit
détachement sanfédiste qui occupait Castelluccio.
Schipani pouvait sans crainte laisser Castelluccio en arrière: il n'y
avait pas de danger que la contre-révolution qu'il renfermait s'étendît
au dehors: tous les villages qui l'environnaient étaient patriotes.
On pouvait réduire Castelluccio par la faim. Il était facile de bloquer
ce village, qui n'avait que pour trois ou quatre jours de vivres, et qui
était en hostilité avec tous les villages voisins.
En outre, pendant le blocus, on pouvait transporter de l'artillerie sur
une colline, qui le dominait, et, de là, le réduire par quelques coups
de canon.
Malheureusement, ces conseils étaient donnés à un homme incapable de les
comprendre par les habitants de Rocca et d'Albanetta. Schipani était une
espèce de Henriot calabrais, plein de confiance en lui-même et qui eût
cru descendre du piédestal où la République l'avait mis en suivant un
plan qui ne venait pas de lui.
Il pouvait, en outre, accepter l'offre des habitants de Castelluccio,
qui déclaraient être tout prêts à se réunir à la République et à arborer
la bannière tricolore, pourvu que Schipani ne leur fit point la honte de
passer en vainqueur par leur ville.
Enfin il pouvait traiter avec Sciarpa, homme de bonne composition, qui
lui offrait de réunir ses troupes à celles de la République, _pourvu
qu'on lui payât sa défection d'un prix équivalant à ce qu'il pouvait
perdre en abandonnant la cause des Bourbons_.
Mais Schipani répondit:
--Je viens pour faire la guerre et non pour négocier: je ne suis point
un marchand, je suis un soldat.
Le caractère de Schipani une fois connu du lecteur, on peut comprendre
que son plan pour s'emparer de Castelluccio, fut bientôt fait.
Il ordonna d'escalader les sentiers à pic qui conduisaient de la vallée
au village.
Les habitants de Castelluccio étaient réunis dans l'église, attendant
une réponse aux propositions qu'ils avaient faites.
On leur rapporta le refus de Schipani.
Les localités sont pour beaucoup dans les résolutions que les hommes
prennent.
Paysans simples, et croyant, en réalité, que la cause de Ferdinand était
celle de Dieu, les habitants de Castelluccio s'étaient réunis dans
l'église pour y recevoir l'inspiration du Seigneur.
Le refus de Schipani outrageait leurs deux croyances.
Au milieu du tumulte qui suivit le rapport du messager, Sciarpa escalada
la chaire et demanda la parole.
On ignorait ses négociations avec les républicains: aux yeux des
habitants de Castelluccio, Sciarpa était l'homme pur.
Le silence se fit donc comme par enchantement, et la parole lui fut
accordée à l'instant même.
Alors, sous la voûte sainte aux arcades sonores, il éleva la voix et
dit:
--Frères! vous n'avez plus maintenant que deux partis à prendre: ou fuir
comme des lâches, ou vous défendre en héros. Dans le premier cas, je
quitterais la ville avec mes hommes et me réfugierais dans la montagne,
vous laissant la défense de vos femmes et de vos enfants; dans le second
cas, je me mettrai à votre tête, et, avec l'aide de Dieu, qui nous
écoute et nous regarde, je vous conduirai à la victoire. Choisissez!
Un seul cri répondit à ce discours, si simple et, par conséquent, si
bien fait pour ceux auxquels il s'adressait:
--La guerre!
Le curé, au pied de l'autel, dans ses habits d'officiant, bénit les
armes et les combattants.
Sciarpa fut, à l'unanimité, nommé commandant en chef, et on lui laissa
le soin du plan de bataille. Les habitants de Castelluccio mirent leur
ville sous sa garde et leur vie à sa disposition.
Il était temps. Les républicains n'étaient plus qu'à une centaine de pas
des premières maisons; ils arrivaient à l'entrée du village, haletants,
exténués de cette montée rapide. Mais, là, avant qu'ils eussent eu le
temps de se remettre, ils furent accueillis par une grêle de balles
lancées de toutes les fenêtres par un ennemi invisible.
Cependant, si l'ardeur de la défense était vive, l'acharnement de
l'attaque était terrible. Les républicains ne plièrent même pas sous le
feu; ils continuèrent de marcher en avant, guidés par Schipani, tenant
la tête de la colonne, son sabre à la main. Il y eut alors un instant,
non pas de lutte, mais d'obstination à mourir. Cependant, après avoir
perdu un tiers de ses hommes, force fut à Schipani de donner l'ordre de
battre en retraite.
Mais à peine lui et ses hommes avaient-ils fait deux pas en arrière, que
chaque maison sembla vomir des adversaires, formidables quand on ne les
voyait pas, plus formidables encore quand on les vit. La troupe de
Schipani ne descendit point: elle roula jusqu'au fond de la vallée,
avalanche humaine poussée par la main de la mort, laissant sur le
versant rapide de la montagne une telle quantité de morts et de blessés,
qu'en dix endroits différents le sang coulait en ruisseau comme s'il
sortait d'une source.
Heureux ceux qui furent tués roides et qui tombèrent sans souffle sur le
champ de bataille! Ils ne subirent pas la mort lente et terrible que la
férocité des femmes, toujours plus cruelles que les hommes en pareille
circonstance, infligeait aux blessés et aux prisonniers.
Un couteau à la main, les cheveux au vent, l'injure à la bouche, on
voyait ces furies, pareilles aux magiciennes de Lucain, errer sur le
champ de bataille et pratiquer, au milieu des rires et des insultes, les
mutilations les plus obscènes.
A ce spectacle inouï, Schipani devint insensé, plus de rage que de
terreur, et, avec sa colonne diminuée de plus d'un tiers, il revint sur
ses pas et ne s'arrêta qu'à Salerne.
Il laissait le chemin libre au cardinal Ruffo.
Celui-ci s'approchait lentement, mais sûrement et sans faire un seul pas
en arrière. Seulement, le 6 avril, il avait failli être victime d'un
accident.
Sans aucun symptôme qui pût faire prévoir cet accident, son cheval
s'était cabré, avait battu l'air de ses jambes de devant et était
retombé mort. Excellent cavalier, le cardinal avait saisi le moment, et,
en sautant à terre, avait évité d'être pris sous le corps du cheval.
Le cardinal, sans paraître attacher aucune importance à cet accident, se
fit amener un autre cheval, se mit en selle et continua son chemin.
Le même jour, on arriva à Cariati, où Son Éminence fut reçue par
l'évêque.
Ruffo était à table avec tout son état-major, lorsqu'on entendit dans la
rue le bruit d'une troupe nombreuse d'hommes armés arrivant en désordre
avec de grands cris de «Vive le roi! vive la religion!» Le cardinal se
mit au balcon et recula d'étonnement.
Quoique habitué aux choses extraordinaires, il ne s'attendait pas à
celle-ci.
Une troupe de mille hommes à peu près, ayant colonel, capitaines,
lieutenants et sous-lieutenants, vêtus de jaune et de rouge, boitant
tous d'une jambe, venaient se joindre à l'armée de la sainte foi.
Le cardinal reconnut des forçats. Les habillés de jaune, qui
représentaient les voltigeurs, étaient les condamnés à temps; les
rouges, qui représentaient les grenadiers et, par conséquent, avaient le
privilége de marcher en tête, étaient les condamnés à perpétuité.
Ne comprenant rien à cette formidable recrue, le cardinal fit appeler
leur chef. Leur chef se présenta. C'était un homme de quarante à
quarante-cinq ans, nommé Panedigrano, condamné aux travaux forcés à
perpétuité pour huit ou dix meurtres et autant de vols.
Ces détails lui furent donnés par le forçat lui-même avec une
merveilleuse assurance.
Le cardinal lui demanda alors à quelle heureuse circonstance il devait
l'honneur de sa compagnie et de celle de ses hommes.
Panedigrano raconta alors au cardinal que, lord Stuart étant venu
prendre possession de la ville de Messine, il avait jugé inconvenant que
les soldats de la Grande-Bretagne logeassent sous le même toit que des
forçats.
En conséquence, il avait mis ces derniers à la porte, les avait entassés
sur un bâtiment, leur avait laissé la faculté de nommer leurs chefs et
les avait débarqués au Pizzo, en leur faisant ordonner par le capitaine
de la felouque de continuer leur route jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint
le cardinal.
Le cardinal rejoint, ils devaient se mettre à sa disposition.
C'est ce que fit Panedigrano avec toute la grâce dont il était capable.
Le cardinal était encore tout étourdi du singulier cadeau que lui
faisaient ses alliés les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier
porteur d'une lettre du roi.
Ce courrier avait débarqué au golfe de Sainte-Euphémie, et il apportait
au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de
vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons alliés les
Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, déjà bouc émissaire
de tant d'autres méfaits.
Quoique la rougeur ne montât pas facilement au visage de Ferdinand,
cette fois il avait honte de l'étrange cadeau que faisait, soit lord
Stuart, soit Danero, à son vicaire général, c'est-à-dire à son _alter
ego_, et il lui écrivait cette lettre dont nous avons eu l'original
entre les mains.
«Mon éminentissime, combien j'ai été heureux de votre lettre du 20,
qui m'annonce la continuation de nos succès et le progrès que fait
notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est
troublée par les sottises que fait Danero, ou plutôt que lui font
faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous
signalerai celle-ci:
»Le général Stuart ayant demandé de mettre les forçats hors de la
citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre
l'ordre que je lui avais donné d'envoyer les susdits forçats sur la
plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre, à seule
fin probablement de vous troubler dans vos opérations et de gâter par
le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle idée vont se
faire de moi mes braves et fidèles Calabrais quand ils verront qu'en
échange des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur
roi leur envoie cette poignée de scélérats pour dévaster leurs
propriétés et inquiéter leurs familles? Je vous jure, mon
éminentissime, que, de ce coup, le misérable Danero a failli perdre sa
place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart à Palerme pour
frapper un coup de vigueur, après m'être concerté avec lui.
»Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous
avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Français. Il
faut nous en féliciter, quoique les premières opérations n'aient pas
été des plus heureuses.
»Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse à la
coalition en faveur de la bonne cause.
»Que le Seigneur vous bénisse, vous et vos opérations, comme le prie
indignement
»Votre affectionné,
»FERDINAND B.»
Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion
qu'il a exprimée à l'endroit des forçats en faisant un retour sur les
mérites de leur chef.
«_P.-S._--Il ne faudrait cependant point trop mépriser les services
que peut rendre le nommé Panedigrano, chef de la troupe qui va vous
rejoindre. Danero prétend que c'est un ancien militaire et qu'il a
servi avec zèle et intelligence au camp de San-Germano. Son véritable
nom est Nicolo Gualtieri.»
Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait
reçus le cardinal n'étaient que trop fondées. Comme la plupart d'entre
eux étaient Calabrais, la première chose qu'ils firent fut d'acquitter
certaines dettes de vengeance privée. Mais, au deuxième assassinat qui
lui fut dénoncé, le cardinal fit faire halte à l'armée, enveloppa ces
mille forçats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit
tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller à la vue de
tous.
Cet exemple produisit le meilleur résultat, et, le lendemain,
Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde
raisonnable à ses hommes, il répondait d'eux corps pour corps.
Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied
de vingt-cinq grains par jour, c'est-à-dire d'un franc, un rappel à
partir du jour où ils s'étaient organisés et avaient nommé leurs chefs,
avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continuée
tant que durerait la campagne.
Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient
un cachet par trop caractéristique à ce corps privilégié, on leva une
contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme
moins voyant.
Mais, lorsque ceux qui n'étaient point prévenus où ce corps avait pris
son origine le voyaient marcher à l'avant-garde, c'est-à-dire au poste
le plus dangereux, ils s'étonnaient que tous boitassent, soit de la
jambe droite, soit de la jambe gauche.
Chacun boitait de la jambe dont il avait tiré la chaîne.
Ce fut avec cette avant-garde exceptionnelle que le cardinal continua sa
marche sur Naples, dont les chemins lui était livrés par la défaite de
Schipani à Castelluccio.
Ce sera, au reste, à notre avis, une grande leçon pour les peuples et
pour les rois que de comparer à cette marche du cardinal Ruffo celle qui
fut exécutée, soixante ans plus tard, par Garibaldi, et d'opposer, au
prélat représentant le droit divin, l'homme de l'humanité représentant
le droit populaire.
L'un, celui qui est revêtu de la pourpre romaine, qui marche au nom de
Dieu et du roi, passe à travers le pillage, les homicides, l'incendie,
laissant derrière lui les larmes, la désolation et la mort.
L'autre, vêtu de la simple blouse du peuple, de la simple casaque du
marin, marche sur une jonchée de fleurs et s'avance au milieu de la joie
et des bénédictions, laissant sur ses pas les peuples libres et radieux.
Le premier a pour alliés les Panedigrano, les Scarpa, les Fra-Diavolo,
les Mammone, les Pronio, c'est-à-dire des forçats et des voleurs de
grand chemin.
L'autre a pour lieutenants les Tuckery, les de Flotte, les Turr, les
Bixio, les Teleki, les Sirtori, les Cosenza, c'est-à-dire des héros.