On se rappelle que le commodore Troubridge, dans sa lettre à lord
Nelson, parlait de deux échecs éprouvés par les patriotes napolitains
unis aux Français, l'un devant la ville d'Andria, l'autre du côté de
Salerne.
Cette nouvelle, dont une moitié était fausse et l'autre vraie, était la
conséquence du plan arrêté, on se le rappelle, entre Manthonnet,
ministre de la guerre de la République, et Championnet, général en chef
des armées françaises.
On se rappelle que, depuis ce temps, Championnet avait été rappelé pour
rendre compte de sa conduite.
Mais, lorsque Championnet quitta Naples, les deux colonnes étaient déjà
en route.
Comme chacune d'elles est conduite par un de nos principaux personnages,
nous allons les suivre, l'une dans sa marche triomphale, l'autre dans
ses désastres.
La plus forte de ces deux colonnes, composée de six mille Français et de
mille Napolitains, avait été dirigée sur les Pouilles. Il s'agissait de
reconquérir le grenier de Naples, bloqué par la flotte anglaise et
presque entièrement tombé au pouvoir des bourboniens.
Les six mille Français étaient commandés par le général Duhesme, à qui
nous avons vu faire des prodiges de valeur dans la campagne contre
Naples, et les mille Napolitains par un des premiers personnages de
cette histoire que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, par
Ettore Caraffa, comte de Ruvo.
Le hasard fit que la première ville contre laquelle la colonne
franco-napolitaine dut marcher, était Andria, l'antique fief de sa
famille, dont, comme l'aîné, il se trouvait comte.
Andria était bien fortifiée; mais Ruvo espéra qu'une ville qui l'avait
pour seigneur ne résisterait point à sa parole. Il employa, en
conséquence, tous les moyens, entama toutes les négociations pour
déterminer les habitants à adopter les principes républicains. Tout fut
inutile, et il vit bien qu'il serait forcé d'employer vis-à-vis d'eux
les derniers arguments des rois qui veulent rester tyrans, des peuples
esclaves qui veulent devenir libres, la poudre et le fer.
Mais, avant de s'emparer d'Andria, il fallait occuper San-Severo.
Les bourboniens réunis à San-Severo avaient pris le titre d'armée
coalisée de la Pouille et des Abruzzes. Cette agglomération d'hommes,
qui pouvait monter à 12,000 individus, se composait du triple élément
qui formait toutes les armées sanfédistes de cette époque, c'est-à-dire
des restes de l'armée royaliste de Mack, des forçats que le roi avait
mis en liberté avant de quitter Naples[3], pour mêler au peuple qu'il
abandonnait l'effroyable dissolvant du crime, et de quelques royalistes
purs qui affrontaient ce voisinage par enthousiasme de leur opinion.
[3] A ceux qui douteraient de cette sympathie de Ferdinand Ier pour
les forçats, nous répondrons par un extrait d'une de ses lettres au
cardinal Ruffo:
«A Civita-Vecchia, _nos bons forçats_ continuent de se défendre, et
les Français réunis aux Cisalpins, ayant donné l'assaut, ont été
bravement repoussés par eux. Seul, le saint empereur ne bouge
point.»
Cette troupe, qui avait abandonné San-Severo, parce que la ville
n'offrait point à ses défenseurs une forte position, avait occupé une
colline dont le choix dénonçait, chez les chefs qui la commendaient,
quelques connaissances militaires. C'était un monticule planté de
lauriers qui dominait une large et longue plaine. L'artillerie des
sanfédistes commandait tous les débouchés par lesquels on pouvait entrer
dans la plaine, où manoeuvrait une belle et nombreuse cavalerie.
Le 25 février, Duhesme avait laissé à Foggia, pour garder ses derrières,
Broussier et Hector Caraffa, et avait marché sur San-Severo.
En s'approchant des bourboniens, Duhesme se contenta de leur faire dire:
--A Bovino, j'ai fait fusiller les révoltés et trois soldats coupables
de vol; il en sera de même de vous: aimez-vous mieux la paix?
Les bourboniens répondirent:
--Et nous, nous avons fusillé les républicains, les citoyens et les
prêtres patriotes qui demandaient la paix; rigueur pour rigueur: la
guerre!
Le général divisa sa troupe en trois détachements: l'un marcha sur la
ville; les deux autres enveloppèrent la colline, afin qu'aucun
sanfédiste ne pût s'échapper.
Le général Forest, qui commandait un des deux détachements, arriva le
premier. Il avait cinq cents hommes, à peu près, sous ses ordres, tant
en infanterie qu'en cavalerie.
En voyant ces cinq cents hommes et en calculant qu'ils étaient plus de
douze mille, les sanfédistes firent sonner le tocsin à San-Severo et
descendirent à leur rencontre dans la plaine.
Le détachement français, en voyant cette avalanche d'hommes descendre de
la colline, se forma en bataillon carré et s'apprêta à la recevoir sur
ses baïonnettes. Mais l'attaque n'avait pas encore commencé, que l'on
entendit une vive fusillade qui retentissait dans San-Severo même, et
que l'on vit, par une porte, déboucher les fugitifs.
C'était Duhesme en personne qui avait attaqué la ville, qui s'en était
emparé et qui apparaissait du côté opposé à Forest.
Cette apparition changeait la face du combat. Les sanfédistes furent
obligés de se diviser en deux troupes. Mais, au moment où ils venaient
d'achever ce mouvement et où ils commençaient le combat, la troisième
colonne apparaissait d'un troisième côté et achevait d'envelopper les
bourboniens.
Ceux-ci, se voyant pris dans un triangle de feu, essayèrent de regagner
leur première position, imprudemment abandonnée; mais de trois côtés le
tambour battit, et les Français s'élancèrent sur les sanfédistes au pas
de charge.
Dès que la terrible baïonnette put faire son oeuvre sur cette troupe
massée en désordre au haut de la colline, ce ne fut plus un combat, ce
fut une boucherie.
Duhesme avait à venger trois cents patriotes égorgés et l'insolente
réponse faite à son parlementaire.
Les trompettes continuèrent de sonner, donnant le signal de
l'extermination. Le carnage dura trois heures. Trois mille cadavres
demeurèrent sur le champ de bataille, et, trois heures après, on en eût
compté le double si, tout à coup, pareilles à ces Romaines qui vinrent
implorer Coriolan, un groupe de femmes tenant leurs enfants par la main
ne fût sortie de San-Severo et, en habits de deuil, ne fût venue
implorer la pitié des Français.
Duhesme avait juré de brûler San-Severo; mais, à la vue de cette grande
douleur des filles, des soeurs, des mères et des épouses, Duhesme fit
grâce.
Cette victoire eut un grand résultat et produisit un grand effet. Tous
les habitants du Gargano, du mont Taburne et du Corvino envoyèrent des
députations et donnèrent des otages en signe de soumission.
Duhesme envoya à Naples les drapeaux pris à la cavalerie. Quant aux
étendards, c'était tout simplement des devants d'autel.
San-Severo pris, il ne restait plus aux bourboniens de position
importante qu'Andria et Trani.
Nous avons dit que l'expédition était partie quand Championnet était
encore commandant en chef des troupes françaises à Naples; nous avons
assisté à son rappel et dit dans quelles conditions il avait été
rappelé.
Quelques jours après le combat de San-Severo, Macdonald, ayant été nommé
général en chef à la place de Championnet, appela Duhesme près de lui.
Broussier remplaça Duhesme et eut la direction des mouvements qui
devaient s'opérer sur Andria et Trani. Il réunit aux 17e et 64e
demi-brigades les grenadiers de la 76e, la 16e de dragons, six pièces
d'artillerie légère, un détachement venu des Abruzzes sous le
commandement du chef de brigade Berger, et la légion napolitaine
d'Hector Caraffa, qui brûlait de combattre à son tour, n'ayant point
pris part aux derniers événements.
Andria et Trani avaient restauré leurs fortifications, et aux vieux
ouvrages qui les défendaient en avaient ajouté de nouveaux; excepté une
seule, toutes leurs portes étaient murées, et, derrière chacune d'elles,
on avait creusé un large fossé, entouré d'un large parapet; les rues
étaient coupées et barricadées, les maisons crénelées, et les portes de
ces maisons blindées.
Le 21 mars, on marcha contre Andria. Le lendemain, au point du jour, la
ville était enveloppée, et les dragons, sous les ordres du chef de
brigade Leblanc, furent placés de manière à interrompre les
communications entre Andria et Trani.
Une colonne formée de deux bataillons de la 17e demi-brigade et de la
légion Garaffa fut chargée de l'attaque de la porte Camazza, tandis que
le général Broussier devait attaquer celle de Trani, et que l'aide de
camp du général Duhesme, Ordonneau, guéri de la blessure qu'il avait
reçue à l'attaque de Naples, s'avançait par la porte Barra.
Nous avons dit ce qu'était Hector Caraffa, homme de guerre, général et
soldat à la fois, mais plus soldat que général, coeur de lion dont le
champ de bataille était la véritable patrie. Il prit non-seulement le
commandement, mais la tête de sa colonne, saisit d'une main son épée
nue, de l'autre la bannière rouge, jaune et bleue, s'avança jusqu'au
pied des murailles au milieu d'une grêle de balles, prit avec une
échelle la mesure du rempart, la dressa sur le point dont elle
atteignait le sommet, et, criant: «Qui m'aime me suive!» il commença,
comme un héros d'Homère ou du Tasse, de monter le premier à l'assaut.
La lutte fut terrible. Hector Caraffa, l'épée aux dents, portant d'une
main sa bannière, se tenant de l'autre au montant de son échelle,
gravissait, échelon par échelon, sans que les projectiles de toute
espèce que l'on faisait pleuvoir sur lui eussent le pouvoir de
l'arrêter.
Enfin, il saisit un créneau que rien ne parvint à lui faire lâcher.
Un moulinet de son épée fit un grand cercle vide autour de lui, et, au
milieu de ce cercle vide, on vit Hector Caraffa plantant le premier la
bannière tricolore sur les murs d'Andria.
Pendant qu'Hector Caraffa, suivi de quelques hommes à peine, s'emparait
de la muraille, et, malgré les efforts d'une troupe dix fois plus
considérable que la sienne, s'y maintenait, un obus effondrait la porte
de Trani, et, par cette ouverture, les Français se ruaient dans la
ville.
Mais, derrière la porte, ils trouvèrent le fossé, dans lequel ils se
précipitèrent, mais qu'ils eurent comblé en un instant.
Alors, s'aidant les uns les autres, les blessés prêtant leurs épaules à
ceux qui ne l'étaient pas, avec cette furie française à laquelle rien ne
résiste, les soldats de Broussier franchirent le fossé, s'élancèrent
dans les rues au pas de course, à travers une grêle de balles, qui
partant de toutes les maisons, tua en quelques minutes plus de douze
officiers et de cent soldats, et pénétrèrent jusqu'à la grande place, où
ils s'établirent.
Hector Caraffa et sa colonne vinrent les y joindre: Hector était
ruisselant du sang des autres et du sien.
La colonne d'Ordonneau, qui n'avait pu entrer par la porte de Barra,
laquelle était murée, entendant la fusillade dans l'intérieur de la
ville, en conclut que Broussier ou Hector Caraffa avaient trouvé une
brèche et en avaient profité. Elle se mit donc à faire au pas de course
le tour de la ville, trouva la porte de Trani enfoncée et entra par la
porte de Trani.
Sur la place, où se trouvaient réunies, après le terrible combat que
nous avons essayé de décrire, les trois colonnes françaises et la
colonne napolitaine, s'expliqua cette rage frénétique qui avait animé
les habitants d'Andria, et dont nous ne donnerons qu'un seul exemple.
Douze hommes barricadés dans une maison étaient assiégés par un
bataillon entier.
Sommés trois fois de se rendre, ils refusèrent trois fois.
On fit venir de l'artillerie et l'on fit crouler la maison sur eux. Tous
furent écrasés, mais pas un ne se rendit.
Cette explication, la voici:
Un autel surmonté d'un grand crucifix était dressé sur la place, et, la
veille du combat, le Christ, au point du jour, avait été trouvé tenant
une lettre à la main. Cette lettre, signée: Jésus, disait que ni les
boulets ni les balles des Français n'avaient de pouvoir sur les
habitants d'Andria, et annonçait un renfort considérable.
Et, en effet, pendant la soirée, quatre cents hommes du corps qui se
réunissait à Bitonto arrivèrent, confirmant la prédiction faite par la
lettre de Jésus, et se réunirent aux assiégés ou plutôt à ceux qui
devaient l'être le lendemain.
La défense, on l'a vu, fut acharnée. Les Français et les Napolitains
laissèrent au pied des murailles trente officiers et deux cent cinquante
sous-officiers et soldats. Deux mille hommes, du côté des bourboniens,
furent passés au fil de l'épée.
Hector Caraffa fut le héros de la journée.
Le soir, il y eut conseil de guerre. Hector Caraffa, comme Brutus
condamnant ses fils, vota pour la destruction complète de la ville et
demanda qu'Andria, son fief, fût réduite en cendres, auto-da-fé
expiatoire et terrible.
Les chefs français combattirent cette proposition, dont l'âpre
patriotisme les effrayait; mais la voix de Caraffa l'emporta sur la
leur: Andria fut condamnée à l'incendie, et, de la même main qu'il avait
dressé l'échelle contre les murailles d'Andria, Hector Caraffa porta la
torche au pied de ses maisons.
Restait Trani, Trani qui, loin de s'effrayer du sort d'Andria,
redoublait d'énergie et de menaces.
Broussier marcha contre elle avec sa petite armée, diminuée de plus de
cinq cents hommes par les deux combats de San-Severo et d'Andria.
Trani était mieux fortifiée qu'Andria: elle était considérée comme le
boulevard de l'insurrection et comme la principale place d'armes des
révoltés, ceinte d'une muraille bastionnée, protégée par un fort
régulier et défendue par plus de huit mille hommes. Ces huit mille
hommes, habitués aux armes, étaient des marins, des corsaires, d'anciens
soldats de l'armée napolitaine.
Dans une autre époque et dans un temps de guerre stratégique, Trani eût
peut-être obtenu les honneurs d'un siége régulier; mais le temps et les
hommes manquaient, et il fallait substituer les coups de main hasardeux
aux combinaisons habiles. Et cependant Trani ne laissait pas que
d'inquiéter le chef de l'expédition, qui opposait à la confiance de
Caraffa une garnison de huit mille hommes commandés par d'excellents
officiers, à l'abri derrière de bonnes murailles, sans compter dans le
port une flottille composée de barques et de chaloupes canonnières. Mais
à toutes les objections de Broussier, Hector Caraffa répondait:
--Du moment qu'il y aura une échelle assez haute pour atteindre les
murailles de Trani, je prendrai Trani comme j'ai pris Andria.
Broussier se rendit, convaincu par cette héroïque confiance. Il fit
avancer l'armée sur trois colonnes et par trois chemins différents pour
bloquer complétement la ville. Dans la journée du 1er avril, les
avant-postes s'en approchèrent à un tir de pistolet.
La nuit vint, et on l'occupa à établir différentes batteries de brèche.
Ettore Caraffa demanda à ne point entrer dans les combinaisons générales
et à suivre son inspiration en disposant à sa volonté de ses hommes.
La chose lui fut accordée.
Le 2 avril, au point du jour, les batteries commencèrent à tirer du côté
de Biseglia.
Quant à Hector et à ses hommes, ils avaient, bien avant le point du
jour, contourné les murailles et étaient arrivés, sans reconnaître aucun
endroit faible, de l'autre côté de Trani, jusque sur la plage de la mer.
Là, le comte de Ruvo s'arrêta, fit cacher ses hommes, se dépouilla de
ses habits et se jeta à la mer pour aller faire une reconnaissance.
L'attaque générale était dirigée, comme nous l'avons dit, par Broussier
en personne. Il s'avança avec quelques compagnies de grenadiers,
soutenues par la 64e demi-brigade, portant avec elle des fascines pour
combler les fossés et des échelles pour escalader les murs.
Les assiégés avaient deviné le projet du général et s'étaient portés en
masse sur la partie de la muraille menacée par lui, de sorte qu'à peine
à portée de fusil, il fut assailli par une avalanche de balles qui
renversa presque toute la file de ses grenadiers et tua le capitaine au
milieu de ses soldats.
Les grenadiers, étourdis par la violence du feu et par la chute de leur
capitaine, hésitèrent un instant.
Broussier ordonna de continuer de marcher contre les murailles, mit le
sabre à la main et donna l'exemple.
Mais, tout à coup, on entendit une vive canonnade du côté de la mer, et
un grand trouble se manifesta chez les défenseurs des murailles.
Un de ceux-ci, coupé en deux par un boulet, tomba des créneaux dans le
fossé.
D'où venaient ces boulets qui tuaient les assiégés sur leurs propres
remparts?
De Caraffa, qui tenait sa parole.
Il était, comme nous l'avons dit, parvenu jusque sur la plage, avait
dépouillé ses vêtements et s'était jeté à la mer pour faire une
reconnaissance.
Il avait, dans cette reconnaissance, découvert un petit fortin caché
parmi les écueils, qui, n'étant point menacé, puisqu'il s'élevait du
côté de la mer, lui parut mal gardé.
Il revint vers ses compagnons et demanda vingt hommes de bonne volonté,
tous nageurs.
Il s'en présenta quarante.
Hector leur ordonna de ne conserver que leur caleçons, de lier leur
giberne sur leur tête, de prendre leur sabre entre leurs dents, de tenir
leur fusil de la main gauche, de nager de la droite, et, en restant
couverts le plus possible, de s'avancer vers le fortin.
Entièrement nu, Hector leur servait de guide, les encourageant, les
soutenant sous les épaules quand l'un ou l'autre était fatigué.
Ils atteignirent ainsi le pied des murailles, trouvèrent un vieux mur
troué, passèrent par le trou, et, se suspendant aux aspérités de la
pierre, atteignirent la crête du bastion, avant d'avoir été éventés par
les sentinelles, qui furent poignardées sans qu'elles eussent eu le
temps de jeter un seul cri.
Hector et ses hommes se précipitèrent dans l'intérieur du bastion,
tuèrent tout ce qui s'y trouvait, tournèrent immédiatement les canons
sur la ville et firent feu[4].
[4] Ce coup de main si hardi et si heureux m'a été raconté par le
général Exelmans, qui, aide de camp à cette époque, faisait partie
des quarante nageurs et entra le second dans le fortin.
C'était le boulet sorti d'un de ces canons qui avait coupé en deux et
précipité du haut des murailles le soldat bourbonien dont la mort et la
chute avaient fait penser à bon droit à Broussier qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire dans la ville.
En voyant venir l'attaque du côté où ils avaient placé la défense, la
mort du point même où ils attendaient leur salut, les bourboniens
poussèrent de grand cris et s'élancèrent du côté d'où venaient ces
nouveaux assaillants, déjà renforcés de ceux de leurs compagnons qu'ils
avaient laissés sur la plage. De leur côté, les grenadiers, sentant
faiblir la défense, reprirent l'offensive, marchèrent contre la
muraille, y appuyèrent les échelles et donnèrent l'assaut. Après un
combat d'un quart d'heure, les Français, vainqueurs, couronnaient les
murailles, et Hector Caraffa, nu comme le Romulus de David, guidant ses
compagnons demi-nus et tout ruisselants d'eau, s'élançait dans une des
rues de Trani; car être maître des murailles et des bastions, ce n'était
point être maître de la ville.
En effet, les maisons étaient crénelées.
Cette fois encore, le comte de Ruvo indiqua par l'exemple une autre
manière d'attaque. On escalada les maisons comme on avait fait des
murailles; on éventra les terrasses, et, par les toits, on se laissa
glisser dans les intérieurs. On combattait en l'air d'abord, comme ces
fantômes que Virgile vit annonçant la mort de César; puis, de chambre en
chambre, d'escalier en escalier, corps à corps, à la baïonnette, arme la
plus familière aux Français, la plus terrible à leurs ennemis.
Après trois heures d'une lutte acharnée, les armes tombèrent des mains
des assaillants: Trani était prise. Un conseil de guerre se réunit.
Broussier inclinait à la clémence. Nu encore, couvert de poussière, tout
marbré du sang ennemi et du sien, son sabre faussé et ébréché à la main,
Hector Caraffa, comme un autre Brennus, jeta son avis dans la balance,
et, cette fois encore, il l'emporta. Son avis était: Mort et incendie.
Les assiégés furent passés au fil de l'épée, la ville fut réduite en
cendres.
Les troupes françaises laissèrent Trani fumante encore. Le comte de
Ruvo, comme un juge armé de la vengeance des dieux, en sortit avec eux,
et avec eux sillonna la Pouille, laissant sur ses pas la ruine et la
dévastation, qu'à l'autre extrémité de l'Italie méridionale répandaient,
de leur côté, les soldats de Ruffo. Quand les insurgés imploraient sa
pitié pour les cités rebelles: «Ai-je épargné ma propre ville?»
répondait-il. Quand ils lui demandaient la vie, il leur montrait ses
blessures, dont toujours quelques-unes étaient assez fraîches pour que
le sang en coulât encore, et il répondait en frappant: «Ai-je épargné ma
propre vie?»
Mais, en même temps qu'arrivait à Naples la nouvelle de la triple
victoire de Duhesme, de Broussier et d'Hector Caraffa, on y apprenait la
défaite de Schipani.