Le général et son aide de camp suivirent la rue de Toledo jusqu'au musée
Bourbonien, descendirent la strada dei Studi, traversèrent le largo
delle Pigne, suivirent la strada Foria, et gagnèrent Poggiareale.
Là, une voiture attendait Championnet, ayant pour toute escorte son
valet de chambre Scipion, assis sur le siége.
--Allons, mon cher Salvato, dit le général, l'heure est venue de se
quitter. Ma consolation est, en prenant la mauvaise route, de vous
laisser au moins dans la bonne. Nous reverrons-nous jamais? J'en doute.
Dans tous les cas, vous qui avez été plus que mon ami, presque mon
enfant, gardez ma mémoire.
--Oh! toujours! toujours! murmura Salvato. Mais pourquoi ces
pressentiments. Vous êtes rappelé, voilà tout.
Championnet tira un journal de sa poche et le donna à Salvato.
Salvato le déplia: c'était _le Moniteur_. Il y lut les lignes suivantes:
«Attendu que le général Championnet a employé l'autorité et la force
pour empêcher l'action du pouvoir conféré par nous au commissaire
Faypoult et que, par conséquent, il s'est mis en rébellion ouverte
contre le gouvernement, le citoyen Championnet, général de division,
commandant l'armée de Naples, sera mis en arrestation, traduit devant
un conseil de guerre et jugé pour son infraction aux lois.»
--Vous voyez, cher ami, reprit Championnet, que c'est plus sérieux que
vous ne croyiez.
Salvato poussa un soupir, et, haussant les épaules:
--Général, je puis affirmer une chose, dit-il, c'est que, si vous êtes
condamné, il y aura au monde une ville qui effacera Athènes, en
ingratitude: cette ville sera Paris.
--Hélas! dit Championnet, je m'en consolerais si j'étais Thémistocle.
Et, serrant à son tour Salvato contre son coeur, il s'élança dans la
voiture.
--Et vous partez ainsi seul, sans escorte? lui dit Salvato.
--Les accusés sont sous la garde de Dieu, répondit Championnet.
Les deux amis échangèrent un dernier signe d'adieu, et la voiture
partit.
* * * * *
Le général Championnet a pris une trop large part aux événements que
nous venons de raconter et a laissé une trop grande mémoire de lui à
Naples pour que, l'accompagnant en France, nous ne le suivions pas
jusqu'à la fin de sa glorieuse vie, qui, au reste, ne devait pas être
longue.
En passant par Rome, une dernière ovation attendait le général
Championnet; le peuple romain, qu'il avait rendu libre, lui offrit un
équipement complet, armes, uniforme, cheval, avec cette inscription:
_Au général Championnet
les consuls de la république romaine._
Avant de quitter la ville éternelle, il reçut, en outre, du gouvernement
napolitain la lettre suivante:
«Général,
»Rien ne vous peindra la douleur du gouvernement provisoire, lorsqu'il
a appris la funeste nouvelle de votre départ. C'est vous qui avez
fondé notre république; c'est sur vous que reposaient nos plus douces
espérances. Brave général, vous emportez nos regrets, notre amour,
notre reconnaissance.
»Nous ignorons quelles seront les intentions de votre successeur à
notre égard: nous espérons qu'il sera assez ami de la gloire et de son
devoir pour affermir votre ouvrage; mais, quelle que soit sa conduite,
nous ne pourrons jamais oublier la vôtre, cette modération, cette
douceur, ce caractère franc et loyal, cette âme grande et généreuse
qui vous attiraient tous les coeurs. Ce langage n'est point celui de
la flatterie: vous êtes parti, et nous n'avons plus à attendre de vous
qu'un doux souvenir.»
Nous avons dit que la mémoire laissée par Championnet à Naples, était
grande. Son départ y fut considéré, en effet, comme une calamité
publique, et, deux ans après son départ, l'historien Cuoco écrivait dans
l'exil:
«O Championnet! maintenant, tu as cessé de vivre; mais ton souvenir
recevra dans ce livre l'hommage dû à ta fermeté et à ta justice. Que
t'importe que le Directoire ait voulu t'opprimer! Il n'était point en
son pouvoir de t'avilir. Du jour de ta disgrâce, tu devins l'idole de
notre nation.»
A Bologne, le général Lemoine remit à ce nouveau Scipion, qui semblait
monter au Capitole pour rendre grâce aux dieux, plutôt que descendre au
Forum pour y être accusé, une lettre de Barras, qui, s'isolant
complétement de la décision prise par ses collègues contre Championnet,
l'appelait son ami et prédisait à sa disgrâce une glorieuse fin et une
éclatante réparation.
Aussi, la surprise de Championnet fut-elle grande lorsque, à Milan, il
fut éveillé, à minuit, et que, de la part de Scherer, général en chef de
l'armée d'Italie, on lui signifia un nouveau décret du Directoire lequel
l'accusait de révolte contre le gouvernement, fait qui le rendait
passible de six années de détention.
Le rédacteur du décret signifié à Championnet était le directeur Merlin,
le même qui, après la chute du pouvoir auquel il appartenait, devait
recommencer sa carrière dans les emplois subalternes de la magistrature,
sous Bonaparte, et devenir procureur général sous Napoléon.
Inutile de dire que le général Scherer, qui signifiait à Championnet le
décret de Merlin, était le même Scherer qui, sur le théâtre même des
victoires du proscrit, devait être si cruellement battu par le général
autrichien Kray et par le général russe Souvorov.
Mais, en même temps que Championnet était victime de cette triste et
odieuse mesure, il éprouvait une grande consolation. Joubert, un des
coeurs les plus dévoués à la Révolution, Joubert, une des gloires les
plus pures de la République, Joubert donnait sa démission en apprenant
la mise en accusation de son collègue.
Aussi, plein de confiance dans le tribunal devant lequel il allait
paraître, Championnet écrivait-il, cette même nuit, à Scherer pour lui
demander dans quelle forteresse il devait se constituer prisonnier, et à
Barras pour que l'on hâtât son jugement.
Mais, si l'on avait été pressé d'éloigner Championnet de Naples, pour
que les commissaires du Directoire pussent y exercer leurs déprédations,
on n'était aucunement pressé de le juger, attendu que l'on savait
parfaitement d'avance quelle serait la fin du procès.
Aussi Scherer se tira-t-il d'embarras en le faisant voyager, au lieu de
le juger. Il l'envoya de Milan à Modène, de Modène le renvoya à Milan,
et, de Milan, enfin, il le constitua prisonnier à Turin.
Il habitait la citadelle de cette dernière ville, lorsqu'un matin, aussi
loin que pouvait s'étendre son regard, il vit toute la route qui
conduisait d'Italie en France couverte de piétons, de chariots, de
fourgons: c'était notre armée en déroute, notre armée battue bien plus
par l'impéritie de Scherer que par le génie de Kray et le courage de
Souvorov.
L'arrière-garde de notre armée victorieuse, qui devenait l'avant-garde
de notre armée battue, était principalement formée de fournisseurs, de
commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chassés par les
Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils à des oiseaux de rapine,
la France à tire-d'aile, pour mettre leur butin à l'abri derrière ses
frontières.
C'était la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance,
c'était la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la
France était vaincue. Puis, à ce sentiment moral, si douloureux déjà, se
joignait le spectacle matériel, plus douloureux encore, de malheureux
soldats qui, les pieds nus, les vêtements déchirés, escortaient leurs
propres dépouilles.
Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait
conduits à la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habillés,
mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait
été le père...
C'étaient les vétérans de son armée de Sambre-et-Meuse!
Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là
prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le
remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que
cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence
que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui
disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien
plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens.
Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour
combattre comme volontaire.
Par bonheur, son défenseur l'en empêcha.
--Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait,
lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait
enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que
vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable.
Championnet se rendit à ce raisonnement.
Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point
d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à
Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet
à Grenoble.
C'était presque sa patrie.
Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce même
général Mack, qui avait, à Caserte, voulu lui rendre une épée qu'il
n'avait point voulu recevoir, et ce même Pie VI que la Révolution
envoyait mourir à Valence.
C'était à Grenoble que Championnet devait être jugé.
«Vous traduisez Championnet à la barre d'un tribunal français, s'écria
Marie-Joseph Chénier à la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour
lui faire faire amende honorable d'avoir renversé le dernier trône de
l'Italie!»
Le premier qui fut appelé comme témoin devant le conseil de guerre fut
son aide de camp Villeneuve.
Il s'avança d'un pas ferme en face du président, et, après avoir
respectueusement salué l'accusé:
--Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en même temps que moi tous les
compagnons de ses victoires? Leur témoignage serait unanime comme leur
indignation. Entendez cet arrêt d'un historien célèbre: «Une puissance
injuste peut maltraiter un honnête homme, mais ne peut le déshonorer.»
Pendant que le procès se jugeait, arriva la journée du 30 prairial, qui
chassa du Directoire Treilhard, Révellière-Lepaux et Merlin, pour y
introduire Gohier, Roger-Ducos et le général Moulin.
Cambacérès eut le portefeuille de la justice, François de Neufchâteau
celui de l'intérieur, et Bernadotte celui de la guerre.
Aussitôt arrivé au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre,
comme honteux et antinational, le procès intenté à Championnet, son
compagnon d'armes à l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui écrivit la lettre
suivante:
«Mon cher camarade,
»Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme
commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent
impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres.
»Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a
délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi,
votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous
désirer un sort plus heureux?
»Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier
la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une
raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir
renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront
la forme de notre gouvernement.
»Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos
chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il
n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos
yeux les attentats du despotisme.
»Je vous embrasse comme je vous aime.
»BERNADOTTE.»
Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de
la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du
bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il
eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer.
Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne
pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant:
--Heureux Joubert!
Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé
dans le fort Carré.
On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son
secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses
funérailles.