Ce qui rendait Championnet si rebelle à l'endroit du citoyen Faypoult et
de la mission dont il était chargé de la part du Directoire, c'est qu'au
moment où il avait pris le commandement de l'armée de Rome, il avait vu
le misérable état où était réduite la vieille capitale du monde,
exténuée par les contributions et les avances de tout genre. Il avait
alors recherché les causes de cette misère, et il avait reconnu qu'il
fallait l'attribuer aux agents directoriaux qui, sous différents noms,
s'étaient établis dans la ville éternelle, et qui, au milieu d'un luxe
insolent, laissaient le reste de cette belle armée sans pain, sans
habits, sans souliers, sans solde.
Championnet avait aussitôt écrit au Directoire:
«Citoyens directeurs,
»Les ressources de la république romaine sont déjà épuisées: des
fripons ont tout englouti. Ils veillent avec des yeux avides pour
s'emparer du peu qui reste. Ces sangsues de la patrie se cachent sous
toutes les formes; mais, sans crainte d'être désavoué par vous, je ne
souffrirai pas que ces spoliateurs impunis envahissent les ressources
de l'armée. Je ferai disparaître ces horribles harpies qui dévorent le
sol conquis par nos sacrifices.»
Puis il avait rassemblé ses troupes, et leur avait dit:
--Braves camarades, vous ressentez de grands besoins, je le sais.
Attendez quelques jours encore, et le règne des dilapidateurs sera fini;
les vainqueurs de l'Europe ne seront plus exposés à ce triste
abaissement de la misère qui humilie des fronts que la gloire environne.
Ou Championnet était bien imprudent, ou il connaissait bien mal les
hommes auxquels il s'adressait. Poursuivre les dilapidateurs, c'était
s'attaquer aux directeurs eux-mêmes, attendu que la commission,
fondation nouvelle, investie par les directeurs de ses pouvoirs, n'avait
à rendre compte de sa gestion qu'au Directoire. Ainsi, pour donner une
idée de la remise qui devait être faite par lui aux cinq majestés du
Luxembourg, nous nous contenterons de dire qu'il était alloué au
caissier percepteur un droit de trois centimes par franc sur les
contributions; ce qui, sur soixante millions, par exemple, faisait, pour
la part de cet employé, complétement étranger aux dangers de la guerre,
une somme d'un million huit cent mille francs, quand nos généraux
touchaient douze ou quinze mille francs par an, si toutefois ils les
touchaient.
Ce qui préoccupait aussi fortement le Directoire, dont quelques membres
avaient occupé des grades élevés dans l'armée, c'est l'ascendant qu'à la
suite d'une guerre longue et triomphale peut prendre le pouvoir
militaire entouré d'une glorieuse auréole. Une fois lancé dans la voie
du doute et de la crainte, une des premières dispositions que devait
prendre le Directoire, qui savait très-bien la puissance de corruption
que donnent les richesses, c'était de ne point permettre que de trop
fortes sommes s'accumulassent aux mains des généraux.
Mais le Directoire n'avait pas pris des précautions complètes.
Tout en enlevant aux généraux en chef la faculté de recevoir et celle
d'administrer, il leur avait laissé le droit de fixer le chiffre et la
nature des contributions.
Lorsque Championnet se fut assuré que ce droit lui était laissé, il
attendit tranquillement le citoyen Faypoult, qui, on se le rappelle,
devait revenir le surlendemain à la même heure.
Le citoyen Faypoult, qui avait eu le soin de faire nommer son beau-père
caissier-percepteur, n'eut garde de manquer au rendez-vous, et trouva
Championnet juste à la même place où il l'avait laissé, comme si depuis
quarante-huit heures le général n'avait point quitté son fauteuil.
Le général, sans se lever, le salua de la tête et lui indiqua un
fauteuil en face du sien.
--Eh bien? lui demanda le commissaire civil en s'asseyant.
--Eh bien, mon cher monsieur, répondit le général, vous arrivez trop
tard.
--Comment! pour toucher les contributions?
--Non, mais pour organiser la chose sur le même pied qu'à Rome. Quoique
le droit que vous percevez de vos trois centimes par franc soit énorme,
je vous l'abandonne.
--Parce que vous ne pouvez pas faire autrement, général: avouez-le.
--Oh! je l'avoue de grand coeur. Si je pouvais ne pas vous laisser
percevoir un denier, je le ferais. Mais, songez-y bien, votre travail se
bornera à la perception; ce qui vous donnera encore un assez joli
bénéfice, puisque la simple perception fera entrer dans votre poche un
peu plus de deux millions.
--Comment cela, général? Les contributions que le gouvernement français
prélèvera sur le royaume de Naples ne monteront donc qu'à soixante
millions?
--A soixante-cinq millions. Je vous ait dit à un peu plus de deux
millions; ayant affaire à un comptable, j'aurais dû vous dire: deux
millions cent cinquante mille francs.
--Je ne comprends pas, général.
--Comment, vous ne comprenez pas? C'est bien simple, cependant. Du
moment que j'ai trouvé, dans la noblesse et dans la bourgeoisie
napolitaine, non plus des ennemis, mais des alliés, j'ai déclare
solennellement renoncer au droit de conquête, et je me suis borné à
demander une contribution de soixante-cinq millions de francs pour
l'entretien de l'armée libératrice. Vous comprenez, mon cher monsieur,
que je n'ai pas chassé le roi de Naples pour coûter à Naples plus cher
que ne lui coûtait son roi, et que je n'ai pas brisé les fers des
Napolitains pour en faire des esclaves de la république française. Il
n'y a qu'un barbare, sachez-le, monsieur le commissaire civil, un Attila
ou un Genséric qui puisse déshonorer une conquête comme la nôtre,
c'est-à-dire une conquête de principes, en usurpant à force armée les
biens et les propriétés du peuple chez lequel il est entré en lui
promettant la liberté et le bonheur.
--Je doute, général, que le Directoire accepte ces conditions.
--Il faudra bien qu'il les accepte, monsieur, dit Championnet avec
hauteur, puisque je les ai non-seulement faites ayant le droit de les
faire, mais que je les ai signifiées au gouvernement napolitain et
qu'elles ont été acceptées par lui. Il va sans dire que je vous laisse
tout droit de contrôle, monsieur le commissaire, et que, si vous pouvez
me prendre en faute, je vous autorise de tout coeur à le faire.
--Général, permettez-moi de vous dire que vous me parlez comme si vous
n'aviez pas pris connaissance des instructions du gouvernement.
--Si fait! et c'est vous, monsieur, qui insistez comme si vous ignoriez
la date de ces instructions. Elles sont du 5 février, n'est-ce pas?
--Oui.
--Eh bien, mon traité avec le gouvernement napolitain est du 1er: la
date de mon traité prime donc celle de vos instructions, puisqu'elle lui
est antérieure de cinq jours.
--Alors, vous refusez de reconnaître mes instructions?
--Non: je les reconnais, au contraire, comme arbitraires,
antigénéreuses, antirépublicaines, antifraternelles, antifrançaises, et
je leur oppose mon traité.
--Tenez, général, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous
faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes
d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des
millions à y gagner.
--Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai
à Naples, les voleurs n'auront rien à y faire. Pesez bien mes paroles,
monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tôt
possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oublié quelques lambeaux
de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien
vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux
vautours.
Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mépris la porte au
commissaire civil.
--C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez,
général.
--Soit, répondit Championnet, la guerre, c'est mon état. Mais ce qui
n'est pas mon état, c'est de spéculer sur le casuel qu'entraînent les
saisies de biens, les réquisitions de denrées et de subsistances, les
ventes frauduleuses, les comptes simulés ou fictifs; ce qui n'est pas
mon état, c'est de ne protéger les citoyens de Naples, frères des
citoyens de Paris, qu'à la condition qu'ils ne se gouverneront qu'à ma
volonté, c'est de confisquer les biens des émigrés dans un pays où il
n'y a pas d'émigrés; ce qui n'est pas mon état, enfin, c'est de piller
les banques dépositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les
plus grands barbares hésitent à violer la tombe d'un individu, c'est de
violer la tombe d'une ville, c'est d'éventrer le sépulcre de Pompéi pour
lui prendre les trésors qu'elle y cache, depuis près de deux mille ans:
voilà ce qui n'est pas mon état, et, si c'est le vôtre, je vous
préviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai.
Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire,
sortez!
Le matin même, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le
commissaire civil, Championnet avait fait afficher son traité avec le
gouvernement napolitain, lequel traité fixait à soixante-cinq millions
la contribution annuelle à payer par Naples pour les besoins de l'armée
française.
Le lendemain, le général trouva toutes ses affiches couvertes par celles
du commissaire civil. Elles annonçaient qu'en vertu du droit de
conquête, le Directoire déclarait patrimoine de la France les biens de
la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses
royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens
des monastères, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de
porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquités
encore enfouies dans les sables de Pompéi et dans la lave d'Herculanum.
Le général regarda cet acte non-seulement comme une atteinte portée à
ses droits, mais encore comme une insulte, et, après avoir envoyé
Salvato et Thiébaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il
le fit arrêter sur son refus, conduire hors de la frontière napolitaine
et déposer sur la grande route de Rome.
Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras
d'enthousiasme. Aimé et respecté des nobles et de la bourgeoisie,
Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la
société.
Le curé de l'église Sainte-Anne découvrit, dans les actes de son église,
qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le général aucun
rapport d'âge ni de parenté, y avait été baptisé. Il exposa l'acte,
réclama le général comme son paroissien, et le peuple, que son habileté
à parler le patois napolitain avait déjà plusieurs fois étonné, trouva
une explication à son étonnement et voulut absolument voir dans le
général français un compatriote.
Une telle croyance pouvait être utile à la cause; dans l'intérêt de la
France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accroître.
Éclairé par les sanglantes expériences de la révolution française,
Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait
produits, voulait la préserver de ses excès intérieurs et de ses fautes
extérieures. Son espérance était celle-ci: réaliser la philanthropique
utopie de faire une révolution sans arrestations, sans proscriptions,
sans exécutions. Au lieu de suivre le précepte de Saint-Just, qui
recommandait de creuser profond avec le soc révolutionnaire, il voulait
simplement passer sur la société la herse de la civilisation. Comme
Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, même les
mauvaises, à un but social, il voulait faire concourir tout le monde à
la régénération publique: le clergé, en ménageant l'influence de ses
préjugés, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective
d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui
n'avait eu jusque-là qu'une part de servitude, en lui donnant une part
de souveraineté; les classes libérales des avocats, des médecins, des
lettrés, des artistes, en les encourageant et en les récompensant, et
enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain
convenable et jusqu'alors inconnu, le goût du travail.
Tel était le rêve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples
lorsque la brutale réalité vint le prendre au collet au moment où,
maître paisible de Naples, il mettait, pour éteindre les insurrections
des Abruzzes, d'un côté en mouvement les colonnes mobiles organisées à
Rome par le général Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de
marcher contre celui que l'on croyait être le prince héréditaire,
Schipani contre Ruffo, et où, s'apprêtant à marcher sur Reggio, il se
proposait de conduire lui-même une forte colonne en Sicile.
Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reçut l'ordre du
Directoire de se rendre à Paris, auprès du ministre de la guerre. Maître
suprême à Naples, aimé, vénéré de tous, au milieu de la puissance qu'il
avait créée et dans laquelle il lui eût été facile de se perpétuer, cet
homme que l'on accusait d'ambition et d'empiétement, comme un Romain des
jours héroïques, s'inclina devant l'ordre reçu, et, se tournant vers
Salvato qui était près de lui:
--Je pars content, lui dit-il, j'ai payé à mes soldats les cinq mois de
solde arriérés qui leur étaient dus; j'ai remplacé les lambeaux de leurs
uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs
et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mangé.
Salvato le serra contre son coeur.
--Mon général, lui dit-il, vous êtes un homme de Plutarque.
--Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses à faire, que
mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout à l'autre
de son rêve? Personne.
Puis, avec un soupir:
--Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me
coucherai pas, ayant beaucoup de choses à faire avant mon départ. Soyez
demain, à trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui
m'arrive le secret le plus absolu.
Le lendemain, à trois heures précises, Salvato était au palais d'Angri.
Aucun préparatif n'annonçait un départ. Championnet, comme d'habitude,
travaillait dans son cabinet; en voyant entrer le jeune homme, il se
leva et lui tendit la main.
--Vous êtes exact, mon cher Salvato, lui dit-il, et je vous remercie de
votre exactitude. Là, maintenant, si vous le voulez bien, nous allons
aller faire une petite promenade.
--A pied? demanda Salvato.
--Oui, à pied, répondit Championnet. Venez.
A la porte, Championnet s'arrêta, et jetant un dernier regard sur le
cabinet qu'il habitait depuis deux mois et où il avait décidé, décrété
et exécuté de si grandes choses:
--On assure que les murs ont des oreilles, dit-il; s'ils ont une voix,
j'adjure ceux-ci de parler et de témoigner s'ils ont jamais entendu
dire, s'ils ont jamais vu faire une chose qui ne fût pas pour le bien de
l'humanité depuis que j'ai ouvert, comme général en chef, cette porte
que je referme sur moi comme accusé.
Et il referma la porte et descendit l'escalier, le visage souriant et
appuyé au bras de Salvato.