Le dingo est un chien qui nous vient d'Australie, un chien, à vrai dire,
ni chien ni loup, mais plutôt loup que chien, et qui tient surtout du
loup de Russie; à ce détail près--observe sir Edward Herpett, le
personnage de préface du nouveau livre de M. Octave Mirbeau (1)--à cela
près «que, n'ayant ni le pelage gris du loup, ni son échine basse, il
rappelle, sans l'excuse de la faim et même sans un goût très violent
pour la viande, sa férocité carnassière.» Enfin, le dingo est un loup
dont l'illusoire ressemblance avec le chien suffit à le faire accepter
comme chien parmi les bêtes et les gens de notre société organisée. Mais
il n'en est pas moins que le dingo reste loup et qu'en traversant les
foules--humaines et animales--ordonnées, policées, civilisées, de notre
temps, il y demeure un élément de trouble, de contraste, et--pour M.
Mirbeau--d'études comparatives. Sauvagerie contre civilisation. La bête
instinctive contre l'homme éduqué. La nature contre l'artifice. Ouvrons,
à nouveau, parmi les décors de cette époque, la lice des millénaires et
tenons les paris. M. Octave Mirbeau s'est réservé le soin de tirer la
philosophie, ou du moins une philosophie, de ce rapprochement et de cet
antagonisme, et, sans grande hésitation, avec une sorte de joie, il a
donné comme titre au recueil de ses impressions, observations,
conclusions, le nom de celui qui, dans ce contact émouvant, lui paraît
avoir joué le rôle du personnage noble, du héros. Il a donné comme titre
à son livre le nom de la bête sauvage: _Dingo_.
[Note 1: _Dingo_, par Octave Mirbeau, Eug. Fasquelle, édit.]
Donc, _Dingo_, récit d'une vie de chien, est surtout une histoire de la
vie des hommes, des hommes d'aujourd'hui et aussi sans doute des hommes
de demain; car M. Octave Mirbeau ne semble guère admettre dans
l'évolution de l'humanité de grandes possibilités de changement, ni
surtout de perfectionnement. L'homme est grotesque quand il n'est pas
criminel et criminel quand il n'est pas grotesque. Vous ne le sortirez
point de là, et il paraît difficile, tout pesé, que jamais l'âme d'un
homme puisse valoir l'âme d'un chien, voire d'un chien féroce.
Ne vous indignez pas trop contre M. Octave Mirbeau, ni contre son livre.
D'abord M. Mirbeau a prodigué dans ce livre tout le talent âpre que vous
aimez en lui, et rarement l'art de la forme a davantage paré la violence
du fond. M. Mirbeau, vous le savez, est le plus poignant, le plus
impitoyable des pessimistes satiriques. C'est le pamphlet en une phrase,
en un mot, en une virgule. Il vous étrangle entre deux tirets et vous
assomme avec trois points de suspension. Il est à lui seul Juvénal et La
Rochefoucauld, Diogène et Jean Veber. Mais encore vaut-il mieux ne le
comparer à nul autre. Mirbeau est Mirbeau sans plus et sans moins. Et
c'est bien assez pour son compte et pour le nôtre.
La société des hommes, dans le nouveau livre de M. Mirbeau, tient en un
village de quelque Seine-et-Oise, le village de Ponteilles-en-Barcis. Il
y a là, d'un côté, tous les représentants de notre organisation
économique, politique, administrative, militaire, religieuse, ceux de la
famille, ceux de la communauté et ceux de l'État. Il y a, de l'autre
côté, Dingo, le chien sauvage. Et le massacre commence. Si M. Mirbeau,
en ce carnage, épargnait quelqu'un ou quelque chose, cela deviendrait
tout à fait angoissant, car tels de nous qui ne compteraient point parmi
les exceptions pourraient se sentir directement et cruellement atteints.
Mais qu'on se rassure! M. Mirbeau n'épargne rien, ni personne. Il ne
fait point de quartier. Tout y passe: maréchaussée, justice, finances
publiques, économie domestique, commerce, littérature, théâtre, science,
et non point seulement la science officielle consacrée, décorée, mais
encore la science indépendante, combattue, entravée. Tous y passent,
depuis le maire jusqu'au garde champêtre, sans oublier le gendarme--qui
fraude, pour le vendre plus cher, le fumier de la gendarmerie--sans
oublier l'employé des postes qui, derrière son guichet, pèse les lettres
et les frappe du timbre «avec une violence précise et comme s'il
accomplissait un acte de vengeance». Vous devinez bien que ne sont mis
hors de compte ni le médecin, ni le pharmacien, ni le vétérinaire, ni
l'Institut Pasteur, «une belle blague!».
Bien entendu, la charité humaine, la solidarité, l'amitié, sont traitées
comme vous pensez. La bonté, la pitié! Ah! ah! Vous entendez d'ici ce
rire de M. Mirbeau, ce rire court et sec qui se brise sur les dents et
vous laisse un froid aux gencives. Et ce qu'il y a de terrible, parfois,
presque tout le temps même de votre lecture, c'est que vous avez
vraiment envie de rire avec M. Mirbeau, et du même rire que lui. Et
pourquoi? Tout simplement parce que tous les personnages types que nous
voyons réunis à Ponteilles, le village «qui crève d'or» et «se berce de
rêves atroces», tous ces personnages sont indiscutablement vrais. Nous
avons lu leurs effroyables histoires, chaque matin, dans les journaux;
nous avons vu frémir de leurs haineuses colères les grimoires d'avoués;
nous avons connu leur redoutable sottise et leur lâche fureur quand ils
composent une foule; et surtout nous avons soupçonné leurs tares, leur
avidité, leur hypocrisie, et leur facilité à commettre tous les crimes
que ne sait pas atteindre la justice, et dont, en sa conscience de bête
sauvage, s'indigne le chien féroce de M. Mirbeau. Car c'est là, au fond,
tout le secret de la violence justicière de Dingo, qui, lâché au milieu
de ces appétits, de ces bassesses, inflige à tout le pays de multiples
et ruineuses expiations. Bien plus. Il nous communique, ce Dingo, et par
une irrésistible contagion, un peu de sa rage de meurtre. On a comme
envie de lui crier: «Bravo! Dingo. Continue, Dingo! Pille et tue! Ne
t'arrête point aux bêtes domestiques, civilisées, elles aussi, les
pauvres... Sus aux gens, aux habitants, ceux de Ponteilles, jusqu'au
dernier.»
Ceux de Ponteilles! Car nous n'avons pas, il faut bien le dire, songé un
seul moment, ni, sans doute, M. Mirbeau lui-même, que l'humanité de
Ponteilles était toute l'humanité. Mais nous n'en sommes pas moins
ravis, d'avoir été conviés par Dingo à nous mirer dans les mares de
Ponteilles, car, pour nous y être vus un moment, nous les hommes, si
laids, tellement difformes et à ce point infâmes, nous éprouvons, quand
c'est fini, cette même impression heureuse que l'on ressent après que
cesse l'obsession caricaturale d'un miroir en creux ou en bosse placé
devant notre visage. Nous nous savons plus beaux,--et meilleurs.