LA FUGUE

Je ne sais pas ce qui a passé dans l'air, et dans tout moi-même. Je

montais les Champs-Elysées, par un de ces temps si beaux, d'une suavité

si fine et si tendre qu'aucune phrase échappée du coeur, aucun mot rare

et choisi, ne seraient capables d'en fournir la plus petite idée!... La

vie, pour un instant, consentait à se révéler dans sa beauté première,

et les paradis n'étaient plus perdus. Je m'avançais dans un vertige de

joie. En une seconde tout était devenu rassurant, clair et délicieux--La

tristesse? Evanouie! Ah! vieux sortilège du printemps. Toujours le même!

et toujours si nouveau! Je te reconnaissais à tes bouffées, à ton feu,

frais et pénétrant, à ce sucre que tu mets dans le sang et dont tu

saupoudres les lèvres où notre langue le fait fondre, en y savourant un

goût ressuscité de fleur et de baiser. Tout ce qui allait, venait, tout

ce qui me croisait et m'appelait semblait y dépenser exprès une

incroyable allégresse. On mettait à marcher, à courir, à voler à son

but, une hâte gaie. Et il y avait aussi dans cette activité comme une

soif d'évasion. Rien ne bougeait qui ne le fît avec des façons de

partir. Et de cette course dirigée, de ces impatiences, de ces élans

pris tout à coup vers une invisible fontaine, de cette précipitation

fiévreuse, élégante et frivole, de la candide volupté du ciel et de la

douceur des arômes et des caresses de la brise, de tout ce grand

étourdissement que rien ne peut exprimer qu'un soupir, un soupir

d'extase découragée, de tout cela sortait et se formait une idée

haletante, impérieuse, prompte, résumée par ce mot bref: la fugue.

Oui, la Fugue! Elle était partout. On la respirait, on la buvait. Elle

traversait de part en part les cerveaux comme une flèche de laque rouge.

Elle filait et sifflait avec le cri pointu et arraché de l'hirondelle et

les poumons se dilataient pour avaler plus de vent. La Fugue!

C'est-à-dire fuite. Fuir, mais fuir sans frayeur, sans craindre de se

retourner,... et fuir en avant, bondir dans le temps et l'espace, et

partir... oh! pas tout à fait, «partir un peu» seulement, en sachant

bien qu'on reviendra. Que ce mot renferme d'attraits, qu'il secoue de

charmes! Qu'il fait flotter de beaux rubans! Il a les diverses couleurs

de la décision, de la brusquerie, du caprice et du rêve. Il est preste,

aimable, et tout trépidant d'impromptu. En le lançant pour le rattraper,

tel qu'un jongleur qui taquine une boule d'or, nous voilà déjà sur une

pointe de pied ainsi que des masques de comédie italienne et des noms de

ville, qui sont à eux seuls des carillons de bonheur, nous tintent aux

oreilles: des Naples, des Florence, des Rome, des Grenade. Nous perdons

la tête... à nous retrouver dans la glace avec nos yeux d'hier, si

hardis de jeunesse, car nous sommes toujours jeunes, quel que soit notre

âge, tant que nous ranime et nous prend cette printanière folie du

départ. Les vieillards n'ont pas de fugue.

Mais, dès qu'elle est en nous, la fugue nous remplit. Elle parle, avec

une voix défaillante de rendez-vous, ou bien elle chante... elle exhale

en une amoureuse langueur des refrains de vieilles romances, des tours

Saint-Jacques écoutées les yeux mi-clos, la main sur la poitrine, en

modulant des souvenirs. Ou bien elle commande: «Allons! pars! obéis!...

Va-t'en...! Laisse là, pour un jour, ta chambre et ta maison... et viens

avec moi, prends ma main, ma main qui brûle et veut s'enfoncer dans la

tienne. En route! Je suis la fugue.»

--Mais où irons-nous? Peu importe. Jamais bien loin pourtant, car la

fugue est rapide, et, comme le plaisir d'amour, ne dure qu'un moment.

Ses minutes sont comptées d'avance. Elle est faite d'une joie dévorante

et pressée, comme dérobée, volée à l'étalage. Ainsi, que ce soit ici ou

là, en un pays étranger tout proche, ou dans un coin de France, la fugue

sera folle et presque irréfléchie, un billet de bonheur d'aller et

retour. Nous partirons tels que nous sommes, sans autres bagages que

nous, et, pour plus de logique, nous devrions être nu-tête, ainsi que

pour la récréation, quand nous étions enfants. Ah! cette joie de

s'échapper, de «s'enlever» soi-même comme si l'on s'emportait et se

prenait en croupe, afin de galoper ailleurs! Et n'est-ce pas, en dehors

du printemps, par toute saison, le besoin perpétuel de l'homme, agité

sans cesse d'autre chose?

Le lecteur sédentaire qui reste des longues journées plongé dans le

livre et qui ne sent plus glisser et couler sur lui le sable des

minutes, s'imagine, parce qu'il demeure assis dans le même fauteuil,

qu'il ne change pas de place,... il en change constamment, il n'est

jamais là où nous croyons et où il croit être... il se dévore en

perpétuelles fugues et le volume, le chapitre, la page, la ligne et le

mot l'emportent loin du monde. On peut même dire, sans se tromper, que

les immobilisés sont les plus grands fugaces. Tous ceux que retient une

chaîne ne cherchent qu'à la tendre et veulent la briser... ou l'alléger

alors et la supprimer par les escapades de l'esprit. Les grands chemins

parcourus sont ceux que, du fond d'un siège usé, combine et recommence

le paralytique. Le sommeil est la fugue nécessaire imposée par la

tyrannie de la nature, et l'insomnie est une espèce d'échappement

maladif et tourmenté de la pensée.

Prenez la vie, la vie quotidienne; vous y verrez que, du matin au soir,

tout n'est que fugue ininterrompue, sans répit. Les courses, les

visites, les besognes, les prétendues obligations, tous les plaisirs,

toutes les affaires, graves ou sans conséquences,... fugues... fugues.

La prière en est une et le baiser une autre. La charité, l'exercice du

devoir, le sacrifice et le dévouement sont des fugues... car rien de

tout cela ne s'opère dans le calme ni la lenteur. Il faut de la fièvre

et de la poussée en tout ce que l'on fait avec un grand désir, et

l'ardeur a pour loi d'être toujours rapide. Les voyages sont de vastes

fugues, et les absences de petites. Et aussi les ivresses et les

recueillements. Et à chaque minute, à chaque seconde, la fugue est là

qui, se jetant dans les roues d'une autre, nous dérange et nous ravit,

en plein travail, au milieu de la conversation, pendant le morceau de

piano, quand le comédien parle au théâtre, ou qu'au salon chante la

femme, à tout moment, à tout venant...

Nos goûts et nos appétits... Nos courses chez les antiquaires, fugues

dans le passé, randonnées dans les plaines du vieux temps... chasses à

travers les forêts de l'histoire... Comme on se dit tout à coup, avant

le dîner: «Une idée... Si nous allions à Versailles... ou simplement au

Bois... le tour des lacs, et puis nous rentrerons,...» l'altéré

d'autrefois se prescrit soudain: «Une idée... si nous allions

aujourd'hui, tout de suite au quinzième? Non... au dix-huitième?...» Ou

bien il pense: «Demain j'irai à l'Empire» comme on décide: «Je pars pour

Anvers.» Et tout cela, tout ce qui est fugue a pour caractère aussi de

s'accomplir dans une sorte de joie et de contentement vif et soutenu...

Il n'existe pas de fugues tristes, de fugues d'ennui. Ces mots-là ne

vont pas ensemble, tandis que fugue amoureuse est, au contraire, une

locution qui semble tout particulièrement juste et réussie. Venise,

Séville, sont des villes qui n'ont pour raison d'être que de marquer les

points et les étapes des fugues passionnées, et le bon dimanche

hebdomadaire, avec son repos honnête, ou ses risibles tours du monde de

banlieue, est la fugue des pauvres gens, des travailleurs de semaine.

Ainsi de fugue en fugue, de balade en balade de nos pensées et de nos

coeurs qui nous lâchent, nous trompent, nous faussent compagnie,

s'échappent toujours, et ne sont du matin au soir qu'en partance, nous

gagnons, sans nous en apercevoir, en la redoutant, l'heure de la mort,

la dernière fugue. Et quand je dis: la dernière! Qui sait? Quelles

fugues nous attendent? Les immenses fugues d'après la vie...

L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913 · 第 6 / 40 题