I
A une couple d'heures de marche, au sud-ouest de Bruxelles, à côté
de la chaussée, s'élèvent une dizaine de maisonnettes dans le
voisinage d'une chapelle. Elles sont habitées par de pauvres ouvriers
surchargés d'enfants et pour lesquels un loyer dans le village voisin
serait une trop lourde charge. Dans ce hameau, d'ailleurs, ils peuvent
cultiver un petit lopin de terre où ils récoltent les pommes de
terre et les légumes pour leurs provisions d'hiver.
A quelques minutes de là, au milieu des champs, près d'un droit
sentier, il y a une maison plus basse, mais plus large aussi, qui a
l'air d'une petite métairie.
En effet, elle est de chaque côté ombragée par les branches de deux
grands noyers; une vigne fait serpenter ses rameaux flexibles sur la
façade et entoure les deux fenêtres.
Dans le jardinet, devant la maison, il y a un puits, et contre le
pignon latéral, devant la porte de l'étable, un petit tas de fumier.
La situation de cette petite maison est très pittoresque. Derrière
le verger, clos d'une haie, coule à quelque distance un clair
ruisseau bordé, dans tout son parcours, de prairies émaillées de
fleurs. Du côté du levant le terrain s'affaisse petit à petit pour
former la large vallée de la Senne, dont le versant opposé borne
l'horizon par des hauteurs d'un vert sombre pareilles à la croupe
d'une montagne. Du côté du couchant on voit le village et son
clocher qui s'élève au-dessus des arbres, et plus loin, de tous
côtés, les champs accidentés dont les ondulations, de même que
dans tout le Brabant méridional, feraient croire que la mer est venue
un jour jusque-là et que ses flots ont creusé dans le sol les traces
de leur puissante houle.
En l'année 1865, cette petite métairie était habitée par le
charpentier Jean Wouters et sa famille. Ils étaient allés l'occuper
pour trouver dans la culture d'une petite pièce de terre, l'emploi de
leurs heures de loisir et un léger accroissement de bien-être. Il y
avait moins une vache dans leur petite étable, une vache qui donnait
assez de lait pour leur permettre de porter de temps en temps quelques
livres de beurre au marché de Hal.
En entrant dans la maison, on pénétrait d'abord dans la chambre
commune où brûlait un petit poêle qui servait à la préparation
des repas. On y voyait une armoire vitrée où brillaient des verres
et des tasses; un _coucou_ suspendu au mur; trois ou quatre estampes
coloriées, représentant l'histoire de l'Enfant Prodigue; une dizaine
de livres usés (probablement de vieux livres de classe); sur la
tablette de la cheminée un petit crucifix entre deux perroquets de
plâtre; dans un coin un carreau à faire de la dentelle, et beaucoup
d'autres choses encore qu'on trouve dans presque toutes les maisons de
paysans ou d'artisans qui ne sont pas dans la misère.
Une porte latérale donnait accès de plain-pied à la chambre à
coucher du vieux charpentier Jean Wouters. A côté du lit très
propre pendaient quelques vêtements d'homme très soignés--ses
habits du dimanche, sans doute--sur lesquels tranchait
désagréablement un chapeau roux, déteint et bossué. Dans un coin
on voyait un bac en bois contenant une couple de rabots, quelques
ciseaux, un maillet et un marteau et une scie à main.
La fille du charpentier, qui était veuve, dormait probablement avec
son unique enfant, une fille, dans une petite chambre sous le toit;
car, hormis la laverie et l'étable, il n'y avait pas d'autre pièce
dans la maison.
Cette humble demeure de travailleur devint, dans le cours de cette
année 1865, le théâtre de certains événements qui valent
peut-être la peine qu'on les raconte.
Un jour du commencement de mai, à la tombée de la nuit, une femme
était occupée à préparer le repas du soir sur le petit poêle.
Cette occupation n'exigeait pas une grande tension d'esprit; car le
fricot qu'elle remuait ne consistait qu'en quelques pommes de terre
avec des morceaux de lard, restes du repas précédent.
Cette femme pouvait être âgée de quarante-cinq ans. Son visage
pâle et ses joues creuses lui donnaient une apparence maladive.
Des idées sérieuses devaient préoccuper son esprit; car, par
moments, elle oubliait de remuer sa cuiller et secouait la tête d'un
air pensif.
Pendant ce temps on entendait résonner au fond de la maison la
voix fraîche d'une jeune fille qui accompagnait le grondement de sa
baratte d'une chanson au rythme vif et sautillant et, quoique la vache
mêlât constamment au refrain joyeux de la chanson la dissonnance
de ses beuglements, la jeune fille ne se laissa pas troubler dans
l'épanchement de sa gaieté.
A la fin la chanson joyeuse avait cessé de résonner dans la
laverie et l'on n'y entendait plus que le bruit d'un tonneau que l'on
déplaçait avec effort.
--Pour l'amour de Dieu, Lina, cesse maintenant, cria la femme. Tu as
travaillé toute la journée au jardin et voilà que tu continues à
trimer sans relâche dans l'obscurité.
--Tout de suite, mère, répondit la voix. Le beurre est fait, je vais
m'essuyer les mains.
Un instant après la jeune fille entra dans la pièce.
--Lina, Lina, pourquoi n'écoutes-tu pas mon conseil? dit la femme
avec un accent de reproche. Depuis ce matin tu retournes la terre et
tu traînes la brouette comme un journalier. Ce n'est pourtant pas là
un ouvrage pour une jeune fille telle que toi.
--Mais, ma mère, si je ne le fais pas, qui est-ce qui le fera? Vous
devez vous soigner pour le ménage, et d'ailleurs, quand même le bon
Dieu exaucerait mes prières et vous procurerait la guérison, vous
êtes encore trop faible, ma chère mère... Grand-père, n'est-ce
pas? Avant d'aller à son ouvrage de tous les jours ou après en être
revenu. Je ne veux pas qu'il s'échine encore comme un esclave après
avoir travaillé toute la sainte journée.
--Grand-père est un homme et il est encore robuste, mon enfant. En
retournant tous les jours un peu la terre, il en aurait fini en peu
de temps sans trop se fatiguer. Ne t'a-t-il pas dit qu'il terminerait
cette semaine le travail du jardin et que tu ne dois pas y mettre la
main?
--Oui, je le sais bien, dit Lina en riant. Mais ce qui est fini,
grand-père ne le recommencera pas.
--Enfant, enfant, tu te fatigueras à travailler, soupira la femme. Et
si tu savais combien c'est pénible d'être malade.
--Eh bien, chère mère, travailler est sain, dit Lina. Quand je
puis me remuer ainsi toute la journée, je me sens heureuse, et il me
semble que je danserais de contentement. Venez, je vais vous aider à
couvrir la table.
Caroline Wouters était encore très jeune et n'était ni très
grande ni très forte; mais ses joues rondes et fleuries, et ses bras
musculeux, l'air de santé que présentait toute sa personne étaient
bien en harmonie avec l'idée de courage et d'énergie qu'exprimaient
ses paroles. Elle avait la bouche remarquablement petite, le sourire
ouvert, l'air ingénu, et toute sa personne respirait un parfum de
fraîcheur virginale.
--Grand-père reste longtemps dehors aujourd'hui, dit-elle. Il sera
allé, sans doute, chez Coba, le jardinier, chercher des échalas pour
les pois. Voulez-vous que j'aille l'appeler?
--Je comprends ce que c'est, répondit la femme. Tu sais que,
d'après les ordres de son maître, il devait aller cet après-midi à
l'auberge de l'_Aigle d'or_ pour établir un nouveau chantier dans
la cave. C'est un ouvrage pressé et on le retiendra probablement
là jusqu'à ce que le chantier soit achevé... Nous attendrons, je
laisserai le fricot sur le poêle. Assieds-toi et repose-toi un peu,
enfant.
La jeune fille prit la chaise qu'on lui offrait et secoua la tête
sans rien dire, comme si les dernières paroles de sa mère lui
donnaient matière à réflexion.
--A quoi songes-tu comme ça tout à coup? demanda la femme.
--Et vous croyez, mère, que grand-père travaille comme cela au delà
de son heure parce que son maître le lui a dit ou commandé?
--Oui, mon enfant.
--Non, non, cela n'est certes pas la raison, répliqua la jeune fille
à demi fâchée.
--Et quelle serait donc la raison, Lina?
--Grand-père devient de plus en plus économe. Pour gagner quelques
sous au-dessus de sa journée, il travaillerait même toute la nuit,
si c'était possible. Le dimanche après-midi, il ne va plus jamais
boire une pinte avec ses amis, et il n'allume plus que rarement une
pipe, lui qui auparavant avait l'habitude de fumer presque constamment
à la maison. Le tabac est trop cher, dit-il. Vraiment, mère, cela me
fait peine quand je le vois le soir regarder autour de lui d'un air si
préoccupé. Je sais bien ce que ses yeux cherchent; mais il résiste
à la tentation, pour épargner une couple de cents, souvent mon cœur
se gonfle de pitié et il me prend des envies de pleurer; mais, Dieu
merci, cela ne durera plus longtemps.
--Non, cela ne durera plus longtemps, répéta la veuve avec un accent
de tristesse, encore quelques mois. Ma grave maladie, qui m'a tenue
alitée tout l'hiver, nous a mis en arrière. C'est un crève-cœur
pour notre bon père. Jamais il n'a pu supporter l'idée d'avoir des
dettes si petites qu'elles soient. Maintenant il travaille et il peine
pour soulager nos épaules de ce fardeau. Laisse-le faire, Lina; tu
sais que toutes les observations sur ce point restent inutiles.
--Non, je ne le laisserai pas faire, murmura la jeune fille d'un ton
résolu. Attendez un peu, je saurai bien le forcer à fumer sa pipe
comme devant.
--Le forcer? Comment t'y prendras-tu?
--Vous verrez, ma mère, quand il sera temps.
En achevant ces paroles, elle se dirigea vers un coin de la pièce,
prit son carreau de dentellière et vint s'asseoir près de la table.
Elle découvrit une large dentelle déjà en partie achevée et se mit
à entremêler vivement ses fuseaux en répétant joyeusement:
--Oui, oui, vous le verrez, mère... Vous me regardez si curieusement?
Allons, je vais vous dire ce que j'ai imaginé depuis quelques jours.
Dans une couple de semaines c'est l'anniversaire de grand-père,
n'est-ce pas? Pour ce temps-là ma dentelle sera achevée et
Thérèse, la colporteuse, m'en donnera à peu près dix-neuf francs.
--Et tu veux faire cadeau d'un nouveau chapeau à grand-père? Je le
sais depuis longtemps.
--En effet, il va maintenant à l'église avec un vieux chapeau roux
et les gens parlent de cela. Puisqu'il ne veut pas en acheter un
nouveau, c'est moi qui le ferai sans qu'il le sache... Mais ce n'est
pas tout, mère. Baptiste, le fils du charron, a planté l'année
dernière une grande pièce de tabac; il en a fait sécher et couper
les feuilles; il en a sur son grenier la charge d'au moins trois
brouettes. Les gens qui en ont acheté disent que ce tabac est d'une
excellente qualité et d'un goût parfait. Eh bien, je vais acheter du
charron plein mon tablier de tabac, et quand grand-père verra ce tas
dans sa chambre il faudra bien qu'il fume, bon gré, mal gré.
--Plein un tablier, perds-tu la tête, Lina? Tu ne peux pas faire
cela.
--Ne sommes-nous pas convenus, ma mère, que je puis disposer
librement de l'argent que je gagne, en dehors de ma journée, à faire
de la dentelle.
--Oui, mais de cette façon tu ne garderas pas assez pour toi, pour
t'acheter un nouveau mouchoir de tête pour l'été.
--Bah, je travaillerai un peu plus tard le soir.
--Non, pas ça, mon enfant, je ne puis pas le permettre. Juste ciel,
ne travailles-tu pas déjà assez?
--C'est égal, la conviction que j'ai de posséder un moyen de faire
plaisir à grand-père me rend capable de tout. J'exécuterai mon
projet, mère.
--Silence là-dessus maintenant, Lina, dit la femme on posant un doigt
sur ses lèvres. Voici grand-père qui vient, j'entends son pas.
Un homme d'environ soixante-cinq ans, vêtu comme un ouvrier, avec une
veste et un tablier, parut sur le seuil de la porte en murmurant un
bonjour à voix basse. Il avait de larges épaules et semblait encore
robuste pour son âge; mais son dos légèrement courbé et les plis
profonds de son visage attestaient qu'il s'était usé par une vie de
labeur incessant. Il entra et plaça sous la fenêtre, à côté de la
porte, un sac de toile qui contenait probablement des outils.
Avant qu'il se fût redressé, la jeune fille lui avait jeté les
deux bras autour du cou et l'embrassait en lui souhaitant gaiement
le bonsoir. Il la serra sur son cœur et lui murmura doucement à
l'oreille:
--Merci, ma chère Lina. Depuis quelque temps nous avons la vie assez
dure; mais cependant j'ai encore des raisons de remercier Dieu. Il t'a
donné un cœur excellent et il a rendu la santé à ta pauvre mère.
De quoi pourrais-je me plaindre?
--Allons, allons, prenez place à la table, grand-père, vous devez
avoir faim, dit la jeune fille avec une certaine nuance d'inquiétude;
car la voix du vieillard avait un ton qui ne lui était pas ordinaire
et qui faisait craindre à la jeune fille qu'il ne lui fût arrivé
quelque chose de désagréable.
Tous trois prirent place à table et baissèrent la tête pour dire
leur prière.
--Bon appétit, grand-père, vite à l'œuvre maintenant, j'ai une
faim de loup. Ah! voilà des pommes de terre bien accommodées; c'est
à s'en lécher les doigts. Mère, vous en avez de l'honneur.
Lina avait prononcé ces paroles d'un ton joyeux évidemment pour
dissiper les préoccupations du vieillard. Elle remarqua qu'il
s'interrompait quelque fois de manger et qu'il secouait la tête.
--Grand-père chéri, dit-elle, vous êtes si taciturne. Allons,
racontez-nous quelque chose. Comment vont les gens de l'_Aigle d'or_?
Léocadie se mariera-t-elle bientôt avec le fils du fermier Kanteels?
Est-il vrai qu'Isabelle va demeurer à Bruxelles?
--Que Dieu protège ces gens égarés! soupira Jean Wouters. Si le
père Mol n'ouvre pas promptement les yeux, il déplorera trop tard
son coupable aveuglement. Le malheur et la honte sont suspendus sur
cette maison, tout y va mal.
--Mal, comment l'entendez-vous, grand-père?
--Maintenant, mes enfants, desservez d'abord la table et puis je vous
dirai ce qui m'a fait de la peine.
La jeune fille se dépêcha de porter dans la laverie le pot, les
assiettes et les cuillers, revint, prit une chaise à côté du
vieillard et murmura en le regardant curieusement:
--Eh bien? eh bien?
--Ah! mes enfants, dit-il, depuis quelques semaines il se passe de
malheureuses choses à l'_Aigle d'or_; il y vient de temps en temps de
riches messieurs de la ville qui y dépensent en un après-midi plus
d'argent qu'il n'en faut pour soutenir pendant une année entière une
famille d'ouvriers.--Vous croyez que j'exagère? Ils y boivent du vin
et ils le font couler par terre à pleins ruisseaux; et ce vin coûte
douze francs la bouteille!
--Douze francs! comment est-ce possible? s'écria la veuve, à moins
que ce soit de l'argent fondu!
--Non, Anna, au contraire, c'est un breuvage fade. L'aubergiste m'en
a fait goûter à la cave, cela a le goût d'eau sucrée et cela pique
un peu le nez comme de la bière de Louvain qui est depuis longtemps
en bouteille. Ça s'appelle du Champagne. Mais ce breuvage n'est pas
aussi inoffensif qu'il le paraît. Il pousse d'abord les gens à la
gaieté, il les étourdit ensuite et leur fait perdre la tête.....
J'étais à mon travail dans la cave lorsque le jeu a commencé. Comme
la porte de la salle du restaurant était presque constamment ouverte,
j'entendais les sons de leurs voix confuses et j'entendais en partie
ce qu'ils criaient; car ils parlaient tous d'un ton très élevé.
Le reste me fut raconté par l'aubergiste ou par la servante, qui
descendaient à chaque instant à la cave pour prendre de nouvelles
bouteilles. Quelque chose d'incroyable me fit frémir de surprise et
de honte. A travers tout le bruit qu'ils faisaient, j'entendais les
filles de l'_Aigle d'or_ éclater du rire et crier à l'aide comme des
enfants qu'on poursuit en jouant... et, pensez donc, on avait parié
là-haut vingt bouteilles que Léocadie avait les bras plus gros que
sa sœur Isabelle. Les jeunes filles ne paraissaient pas disposées
a laisser mesurer leurs bras par les parieurs en gaieté; mais
l'aubergiste les y a forcées!
--Est-ce possible? murmura Lina.
--L'argent, l'argent, mon enfant. L'aubergiste gagne huit francs sur
chaque bouteille. Ce pari lui a fait gagner cent soixante francs en
moins d'une heure, autant qu'un bon ouvrier en deux mois. Mais ses
enfants n'y perdront-elles pas leur bonheur et leur honneur? Voilà
la triste question. L'argent qu'on gagne d'une pareille façon ne peut
pas profiter. Dieu est trop juste pour ça. La servante a bien voulu
me faire accroire qu'Isabelle avait beaucoup de chances de se marier
avec un de ces beaux messieurs de la ville; mais la pauvre fille, sans
le savoir peut-être, sert de jouet à ces jeunes libertins... Et ce
n'est pas encore tout; les choses devaient encore aller plus mal.
A peine avaient-ils vidé une partie des vingt bouteilles, que leur
gaieté bruyante se changea petit à petit en une scène scandaleuse
de débauche. J'entendis tout à coup, au milieu des cris aigus,
le bruit des tables et des chaises renversées et des verres qui se
brisaient en tombant par terre. Effrayé et voulant venir en aide à
l'aubergiste, je montai précipitamment. Il y avait au milieu de la
salle de café un très jeune monsieur aux cheveux ébouriffés et
aux regards allumés, qui mettait en pièces tout ce qu'il pouvait
atteindre. Ses compagnons, l'hôtelier et ses filles assistaient
en riant à ces actes de sauvagerie. Je ne savais que penser. Le
garde-champêtre accourut pour expulser au nom de la loi ces ivrognes
de l'_Aigle d'or._ J'entendis l'hôtelier lui dire: «Ces Messieurs
s'amusent et ne font pas de mal. Si je trouve bon ce qui se passe
dans ma maison, personne n'a le droit de s'en mêler.» Et le
garde-champêtre s'est éloigné en levant les épaules. Le fait est
que l'aubergiste, comme il me l'a dit lui-même à l'oreille, se fera
payer au double et au triple la valeur des objets qu'on a brisés chez
lui.
--Et ils ont sans doute fini par se battre, grand-père?
--Non, mon enfant. Ces messieurs, en jetant par terre les verres et
les bouteilles, n'avaient pas l'air d'être fâchés. Je le comprends,
c'est par orgueil qu'ils agissent ainsi. Ils ne peuvent pas dépenser
assez d'argent rien qu'à boire, alors ils cassent tout et versent
par terre le vin précieux pour montrer que l'argent n'a pas de valeur
pour eux.
--Ah! c'est affreux! soupira la femme. Il y a des milliers de pauvres
gens, frappés par le malheur ou la maladie, qui souffrent de la faim
avec femme et enfants. Quelques francs les sauveraient, les rendraient
riches, leur feraient bénir la main qui les aiderait dans
leur détresse, et là on gaspille, on dissipe l'argent dans de
scandaleuses débauches!
--Mais, mais, comme ces gens-là doivent être riches! murmura la
jeune fille, en levant les mains.
--C'est l'argent de leurs parents qu'ils dissipent, répondit le
vieillard. Un argent durement gagné peut-être et épargné sou à
sou. Qui sait si chaque pièce d'or ne coûte pas des larmes à leur
père et surtout à leur mère?... Il y avait dans la bande un des
plus extravagants à qui on donnait le nom de baron. Cela m'a rappelé
une bien triste histoire. Anna, vous souvenez-vous bien encore de
la baronne qui a habité dans le temps le château appartenant
actuellement à M. Dalster? Elle était veuve, la bonne et charitable
femme, et elle n'avait qu'un fils. Celui-ci fit pendant de longues
années comme ces jeunes gens de l'_Aigle d'or_, peut-être encore
pis, rien ne pouvait le retenir, ni le désespoir de sa mère, ni la
misère qui approchait à grands pas. Il fallut vendre beaucoup de
terres, puis le château, et la pauvre baronne, accablée de honte, le
cœur brisé, tomba gravement malade et mourut peu de temps après...
Vers cette époque, pendant l'hiver, il y avait un maçon, père de
beaucoup d'enfants,--il s'appelle Henri Knop--qui, sans ouvrage depuis
longtemps et poussé par la faim, alla voler la nuit dans une ferme
un panier de pommes de terre. Il fut condamné à cinq ans de prison,
obtint par sa bonne conduite une diminution de peine et fut mis en
liberté dès la troisième année. Il déplorait son méfait et
était résolu à gagner désormais honnêtement son pain. Cependant
personne ne voulut lui donner de l'ouvrage, on l'évita, lui et les
siens, comme une famille flétrie, et à la fin il se vit réduit à
quitter le village avec sa femme et ses enfants, pour ne pas mourir de
faim devant l'impitoyable aversion des habitants. Ce qu'il est devenu
depuis personne n'en sait rien.
Le vieillard se tut un moment et les femmes, péniblement affectées
par son récit fait d'une voix altérée, ne trahissaient leur
émotion qu'en secouant tristement la tête et en murmurant à voix
basse.
Il reprit en souriant amèrement:
--Et le fils de la baronne, demanderez-vous? Le parricide sans âme?
Lui aussi, croyez-vous, a continué à être poursuivi par le mépris
public? Eh bien, pas du tout. Plus tard, il a hérité d'un oncle
et il est redevenu riche; maintenant petits et grands lui parlent le
chapeau à la main; il est baron et bourgmestre... Ah! mes enfants,
les hommes ne sont pas toujours justes, heureusement il y a là-haut
un juge suprême qui ne se laisse influencer ni par l'argent ni par la
naissance, et celui qui a martyrisé ou humilié sa mère ne trouvera
pas de grâce devant ses yeux.
Les deux femmes échangèrent encore tristement quelques réflexions
sur la lâche conduite des jeunes gens à l'auberge de l'_Aigle d'or_;
mais Jean Wouters, abîmé dans ses pénibles pensées, ne prit plus
part à l'entretien que par quelques monosyllabes.
Lina se leva, passa dans la chambre voisine et revint avec une pipe et
une boite à tabac en cuivre.
--Prenez, grand-père, dit-elle, voilà votre tabac. Laissons de
côté toutes ces tristes pensées. Nous ne sommes pas riches et nous
pouvons nous estimer heureux de n'être pas coupables de ces vilaines
choses. Faites-moi le plaisir d'allumer votre pipe.
--Non, je n'en ai pas envie, répondit-il.
--Je vous en prie, faites ça pour moi, j'aime tant l'odeur du tabac.
Elle me rafraîchit les idées et me rend toute joyeuse... Allons, ne
me refusez pas ce petit plaisir.
Pendant ce temps, elle avait bourré elle-même la pipe et la tendit
au vieillard avec une allumette enflammée.
Il commença à fumer; et cela devait véritablement lui faire du
bien, car petit à petit son visage s'illumina d'une expression de
contentement.
Lina reprit son carreau à dentelles et la mère son tricot.
Alors commença une conversation plus tranquille, où le jardin, le
printemps et les vaches eurent la plus grande part.
Pendant qu'ils causaient ainsi, ils entendirent dans le lointain des
voix qui chantaient ou qui criaient.
--Ce sont les jeunes messieurs de l'_Aigle d'or_, dit Jean Wouters.
Ils se rendent au chemin de fer pour prendre le dernier train. Leur
bamboche a duré jusqu'à présent.
--Il me semble qu'ils se disputent, remarqua Lina.
--Non, ils se connaissent très bien et ils sont habitués à faire
une vie pareille. Depuis une couple de mois ils viennent une ou deux
fois par semaine à l'_Aigle d'or_ et y font toujours la même vie, à
ce que m'a dit la servante... Maintenant, ils chantent et ils crient.
Tenez, le bruit cesse. Ils se dépêchent pour arriver au chemin de
fer.
Nos braves gens écoutèrent encore un instant le bruit qui allait en
s'affaiblissant, puis ils reprirent leur travail et leur conversation.
Une demi-heure après, pendant que le plus profond silence de la nuit
régnait autour de la maison solitaire, Lina leva tout à coup la
tête avec surprise de dessus son travail et demanda:
--N'avez-vous pas entendu, mère?
--Qu'aurais-je entendu, mon enfant?
--Et vous, grand-père?
--Non, rien, Lina.
--Il m'a semblé que j'entendais soupirer; mais je me suis trompée,
ce sera la vache qui aura fait du bruit... Mais non, voilà que je
l'entends encore!
--C'est comme s'il y avait à la porte un chien qui gronde, murmura la
femme.
--Non, ma mère, c'est un homme qui souffre et qui se plaint.
Et elle prit la lampe pour aller voir.
--Reste, reste, s'écria la mère en la retenant effrayée. Dieu sait
ce que c'est!
--C'est une créature humaine, soyez-en sûre. Un homme qui s'est
égaré dans les ténèbres et qui est tombé, sans doute. Il s'est
peut-être fait mal. Le laisserons-nous, sans pitié, appeler au
secours?
--Lina a raison, dit le vieux charpentier. Prends la lampe, mon
enfant, nous irons voir.
Lorsqu'elle eut ouvert la porte et envoyé les rayons de sa lumière
sur l'avant-cour, ils virent, étendue au pied d'un des noyers, une
personne qui remuait les bras et murmurait des menaces inintelligibles
comme si elle se croyait entourée d'ennemis.
Le vieillard et la jeune fille s'approchèrent vivement et passèrent
tous deux le bras sous la tête de l'inconnu pour le relever.
--Pauvre garçon, dit Lina, qui vous a fait du mal? De méchantes
gens? N'ayez plus peur; nous sommes des amis. Allons, levez-vous, nous
vous conduirons dans la maison; nous vous donnerons des secours.
Ils furent obligés d'employer toutes leurs forces pour le relever;
il laissait traîner ses jambes et pesait lourdement sur leurs bras.
Cependant, ils parvinrent à le conduire lentement vers la maison.
Pendant ce temps, il grommelait d'une voix rauque:
--Au diable, laissez-moi, je ne vais pas avec vous, je veux
retourner à l'_Aigle d'or_... Eh, l'hôte, vite du Champagne... dix
bouteilles... c'est ça, versez... encore, encore...
--C'est un des jeunes messieurs de l'_Aigle d'or_, murmura Jean
Wouters. Oui, oui, le plus débauché de tous. Celui qui a mis la
grande glace en pièces. Voilà le résultat de ces scandaleux excès
et de...
--Taisez-vous donc, grand-père, et ayez pitié de lui; le pauvre
garçon est si malade.
--Étrange maladie; tu as raison cependant, ma chère enfant. Nous
sommes des chrétiens et il peut avoir besoin de secours. Ne songeons
qu'à remplir notre devoir.
Ils le portèrent à l'intérieur et le placèrent sur une chaise. Il
demeura immobile, affaissé sur lui-même et les yeux fermés comme un
être inanimé.
--Mère, mère, allez chercher de l'eau, dit la jeune fille. O ciel,
voyez, il a du sang sur sa figure! Ah! le pauvre homme!
Le jeune homme, à demi évanoui ou à demi endormi, avait laissé
tomber sa tête sur sa poitrine, les yeux toujours fermés et une
sorte de râle sourd sortait de sa poitrine haletante.
Il était encore très jeune et, autant qu'on pouvait le voir à
travers les taches de sang mal essuyé qui lui souillaient les joues
et les mèches de cheveux qui lui pendaient sur le front, les traits
de son visage paraissaient très doux. Ses habits, d'une coupe
élégante et d'une étoffe riche, étaient en désordre et couverts
de boue.
Lina, profondément émue de pitié, se dépêcha de prendre l'eau que
sa mère était allée chercher et se mit à laver la figure du jeune
homme.
--Dieu soit loué, s'écria-t-elle toute joyeuse, ce n'est rien. Il
est tombé, et il s'est fait un peu de mal. Une petite écorchure à
la joue.
A peine lui eut-elle rafraîchi le cerveau en l'humectant d'eau
froide, qu'il ouvrit les yeux, regarda la jeune fille et balbutia avec
un rire abruti:
--Non, Isabelle, enlevez ce verre. Ne me faites plus boire, j'en
ai assez pour ce soir... Tiens, tiens, ce n'est pas Isabelle... Qui
êtes-vous donc? Ah! que voilà de jolis yeux bleus! Mais maintenant
je n'ai pas le temps, demain, demain je vous ferai nager dans le
champagne, si vous en avez envie; mais maintenant laissez-moi, je vais
dormir.
Tout à coup la jeune fille laissa tomber le linge qu'elle tenait
à la main et recula de quelques pas. Elle était devenue pâle et
paraissait profondément effrayée. Des larmes brillaient dans ses
yeux.
Le grand-père et la mère, pensant que le libre langage du jeune
homme avait si fort blessé et attristé Lina, essayèrent de la
consoler en lui faisant comprendre qu'un homme qui est dans un pareil
état ne sait plus ce qu'il dit et qu'il ne faut pas prendre ses
paroles au sérieux.
La jeune fille n'écoutait pas; elle tremblait visiblement d'émotion
et ses yeux ne quittaient pas le jeune homme qui paraissait s'être
endormi. Elle secoura la tête, comme pour se débarrasser de pensées
importunes et dit enfin sans oser faire un pas en avant:
--Mais, grand-père, cet homme ne peut pas rester ici, conduisez-le
dans le village, à l'_Aigle d'or_.
--C'est tout à fait impossible, mon enfant, si loin et dans
l'obscurité.
--Le pauvre garçon n'a plus de jambes, ajouta la veuve. Et
grand-père ne peut cependant pas le porter.
--Laissez-moi aller chercher le docteur, ma mère, il pourrait devenir
dangereusement malade.
--Bah, bah, il n'est pas malade, répliqua le vieux charpentier. Je
n'ai jamais été un grand buveur, mais je ne puis pas dire qu'étant
jeune je ne me sois pas quelquefois oublié en compagnie de bons
camarades; je connais la chose. Ce jeune monsieur, quand il aura dormi
pendant quelques heures, ne ressentira plus rien qu'un grand mal de
tête. Laissez-le reposer.
--Ciel, il pourrait donc passer toute la nuit dans notre maison?
s'écria Lina avec une certaine inquiétude. Non, non, grand-père,
conduisons-le à l'_Aigle d'or_. Là on est habitué à donner à
loger. Si c'est absolument nécessaire, je vous aiderai. Avec un peu
de peine nous finirons par y arriver.
--Mais pourquoi parais-tu si effrayée, Lina? Ce jeune homme ne fera
de mal à personne. Il est tout à fait sans connaissance. A l'_Aigle
d'or_ il y a sans doute encore du monde. Pensez donc quelle honte ce
serait pour lui si nous l'amenions là dans un pareil état. On rirait
et on se moquerait de lui. Nous pouvons et nous devons lui épargner
cette confusion.
--C'est vrai, c'est vrai, s'écria la jeune fille; mais que faire
alors?
--Rien de plus simple. Je vais tirer les bottines du jeune monsieur
et je le coucherai tout habillé sur mon lit où il pourra dormir tout
son saoul.
--Mais vous alors, grand-père?
--Je resterai ici, près du poêle, et dormirai sur une chaise.
--Ça ne se peut pas, exposer votre santé!
--Aimerais-tu mieux rester toi-même ici, Lina?
--Moi? Oh! non, j'ai peur.
--Bah, bah. Quand Jacques le jardinier était si gravement malade,
j'ai passé plus de dix nuits à veiller auprès de son lit. Cela
m'a-t-il fait du mal? Ne discutons pas plus longtemps. Va chercher
son chapeau, Lina, il est sous le noyer. Et vous, Anna, aidez-moi à
porter cet endormi sur mon lit.
La jeune fille revint avec le chapeau et ne voyant plus personne
elle fit quelques pas pour entrer dans la chambre à coucher de son
grand-père; mais elle s'arrêta hésitante et recula comme si elle
était retenue par une terreur secrète.
Sa mère sortit seule de la chambre et dit d'un air content:
--Il dort comme une pierre, le pauvre garçon. Grand-père est en
train de le bien couvrir; car il ne fait pas trop chaud là-dedans.
C'est dommage tout de même, n'est-ce pas, ma fille, que de pareils
gens qui sont riches et qui peuvent jouir en paix de tout ce que leur
cœur désire, s'abîment la santé par des excès et se rendent la
vie amère.
Lina prit la main de sa mère et, sans répondre à sa question, lui
dit en baissant la voix:
--Savez-vous, mère, pourquoi j'étais si agitée et pourquoi j'avais
si peur? Vous ne le croirez pas, car c'est étrange. Ce jeune homme,
devinez qui il est?
--Le connais-tu donc, Lina?
--Oui, je le connais, ma mère.--C'est Herman Steenvliet.
--Herman Steenvliet?
--Oui, ce petit garçon avec qui je jouais quand j'étais enfant.
--Ah, tu te trompes, c'est impossible, murmura la femme avec un rire
d'incrédulité.
--Non, non, mère, soyez-en sûre; c'est bien lui.
--Père, venez donc ici! cria la femme en voyant paraître le
vieillard. Lina a une idée singulière. Elle croit que le jeune
monsieur qui dort là dans votre chambre est le fils de Charles
Steenvliet.
--Le fils de M. Sleenvliet, le riche entrepreneur? Bah, Lina, tu te
trompes certainement.
--Je ne me trompe pas, grand-père; depuis mon enfance je n'ai plus
revu Herman Steenvliet, et cependant je ne puis pas me tromper;
un seul regard de ses grands yeux bruns a suffi pour me le faire
reconnaître.
--Tout est possible, dit le vieux charpentier, nous allons le savoir
immédiatement. Il est couché sur le dos, et il dort si profondément
qu'un coup de canon ne le réveillerait pas. Regardons-le de près
avec la lumière.
Les femmes le suivirent. Tandis qu'il tenait la lampe élevée
au-dessus de la tête du dormeur tous les trois regardaient
attentivement son visage sans dire un mot; et au bout d'un instant ils
quittèrent la chambre, toujours silencieux.
--Ce n'est pas lui, tu t'es trompée, dit le grand-père.
--Il ne lui ressemble pas du tout, affirma la mère. Ç'a été une
illusion de tes sens.
--Oui, maintenant qu'il a les yeux fermés je ne sais vraiment pas
ce que je dois en penser, dit la jeune fille hésitante. Je me serai
peut-être trompée en effet.
Et elle s'assit toute pensive près du poêle.
--C'eût été un hasard surprenant, dit le vieillard. M. Steenvliet,
le riche entrepreneur qui habite maintenant à Bruxelles, au quartier
Léopold, une maison qui ressemble à un palais, était autrefois,
a Ruysbroeck, le voisin de ton père, Lina, un simple manœuvre de
maçon, un ouvrier comme lui.
--Je le sais, grand-père, ils étaient bons amis.
--C'est-à-dire, fit observer la veuve, c'était de bonnes
connaissances, mais pas des amis de cœur, car Charles Steenvliet
était un peu fier. D'ailleurs feu ton père était charpentier
et Steenvliet était maçon. Ils ne fréquentaient pas les mêmes
camarades; mais il est vrai cependant, Lina, que tu as joué presque
tous les jours avec le fils Steenvliet, un bel et brave enfant, qui ne
paraissait prendre plaisir que dans ta compagnie.
--Et comment cet apprenti maçon, ce M. Steenvliet, veux-je dire,
est-il devenu depuis lors immensément riche?
--Peuh, les gens en parlent différemment, répondit la femme en
levant les épaules.
--Oh! la chose est très simple, dit le grand-père, on voit souvent
s'élever de ces fortunes étonnantes. Déjà, lorsque ton père
vivait encore, Charles Steenvliet, qui était un bon ouvrier et un
gaillard audacieux, avait risqué quelques petites entreprises et
amassé ainsi un peu d'argent. Peu à peu il a fait des entreprises
plus considérables, et il a fait ses affaires avec tant de bonheur
qu'il a trouvé de gros bailleurs de fonds. C'est ainsi que sa fortune
s'est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux
publics en pays étrangers il a gagné des sommes énormes; des
millions, à ce qu'on dit.
--Si riche! Se rappellerait-il l'amitié de feu mon père? murmura la
jeune fille.
--Je ne le crois pas, mon enfant. Il y a plus de quinze ans que mon
pauvre fils a été enlevé subitement par le choléra, et alors
Steenvliet était déjà allé demeurer à Bruxelles... Ne nous
laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.
Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa
paupière. Lina baissa les yeux et poussa un soupir; mais, n'entendant
plus la voix de son grand-père, elle releva la tête et lui demanda,
probablement pour dissiper sa tristesse:
--Et n'avez-vous plus jamais vu M. Steenvliet depuis qu'il est devenu
riche?
--Oui, quelquefois. J'ai travaillé une fois pour lui pendant
plusieurs semaines, et j'ai même causé avec lui à différentes
reprises quand il m'interrogeait sur mon travail.
--Et il vous a sans doute reconnu?
--Il ne pouvait pas me reconnaître, Lina. Quand Charles Steenvliet
était le voisin de ton père à Ruysbroeck, moi je demeurais à
Ternorth.
--Mais vous lui avez parlé de l'amitié de feu mon père, n'est-ce
pas? Qu'est-ce qu'il vous répondait?
--Je ne lui en ai jamais parlé. Vois-tu, Lina, les gens riches, quand
ils ont été ouvriers, n'aiment pas qu'on leur rappelle leur passé.
D'ailleurs M. Steenvliet aurait pu supposer que je lui parlais de
pareilles choses par orgueil ou bien pour obtenir de lui une faveur.
Le mieux était donc de n'en point parler... Allons, enfants, allons
nous coucher, il est déjà tard; vous voyez bien que le jeune
monsieur, qui est ici à côté, n'a pas encore remué. Dormez
tranquilles, je soignerai pour tout.
--Si vous avez besoin de quelque chose, mon père, vous nous
appellerez tout de suite, n'est-ce pas?
--Et si le jeune monsieur se réveillait, s'il sortait de votre
chambre à coucher, vous nous appelleriez aussi, n'est-ce pas,
grand-père?
--Sans doute, Lina, sois tranquille.
--Eh bien alors, bonne nuit et bon courage, grand-père! dit la jeune
fille en l'embrassant.
Les deux femmes montèrent à l'étage. Jean Wouters s'assit près de
la table et posa sa tête sur son coude... Au bout de quelques heures
il écouta à moitié endormi si aucun bruit ne se faisait entendre
dans la chambre à côté, puis il retomba dans un profond sommeil.