[Cependant, la féerie a poursuivi son cours: le Rouet s'est

L'OISEAU BLEU

par

MAURICE MAETERLINCK

FÉERIE EN SIX ACTES ET DOUZE TABLEAUX

_Représentée pour la première fois,_

_sur le Théâtre Artistique de Moscou, le 30 Septembre 1908,_

_et à Paris, sur la scène du Théâtre Réjane,_

_le 2 Mars 1911._

PARIS

Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1911

COSTUMES

TYLTYL: Costume du Petit-Poucet dans les contes de Perrault:

petite culotte rouge-vermillon, courte veste bleu tendre, bas

blancs, souliers ou bottines de cuir fauve.

MYTYL: Costume de Grethel ou bien du Petit Chaperon rouge.

LA LUMIÈRE: Robe couleur de lune, c'est-à-dire d'or pâle à

reflets d'argent, gazes scintillantes, formant des rayons, etc.

Style néo-grec ou anglo-grec genre Walter Crane ou même plus ou

moins Empire.--Taille haute, bras nus, etc.--Coiffure: sorte de

diadème ou même de couronne légère.

LA FÉE BÉRYLUNE, LA VOISINE BERLINGOT: Costume classique des

pauvresses de contes de fées. On pourrait supprimer au premier

acte la transformation de la Fée en princesse.

LE PÈRE TYL, LA MÈRE TYL, GRAND-PAPA TYL, GRAND'MAMAN TYL:

Costumes légendaires des bûcherons et des paysans allemands dans

les contes de Grimm.

LES FRÈRES ET SŒURS DE TYLTYL: Variantes du costume du

Petit-Poucet.

LE TEMPS: Costume classique du Temps: vaste manteau noir ou gros

bleu, barbe blanche et flottante, faulx, sablier.

L'AMOUR MATERNEL: Costume à peu près semblable à celui de la

Lumière, c'est-à-dire voiles souples et presque transparents de

statue grecque, blancs autant que possible. Perles et pierreries

aussi riches et aussi nombreuses qu'on voudra, pourvu qu'elles ne

rompent pas l'harmonie pure et candide de l'ensemble.

LES GRANDES JOIES: Comme il est dit dans le texte, robes

lumineuses aux subtiles et suaves nuances: réveil de rose,

sourire d'eau, rosée d'ambre, azur d'aurore, etc.

LES BONHEURS DE LA MAISON: Robes de diverses couleurs, ou si l'on

veut, costumes de paysans, de bergers, de bûcherons, etc., mais

idéalisés et féeriquement interprétés.

LES GROS BONHEURS: Avant la transformation: amples et lourds

manteaux de brocarts rouges et jaunes, bijoux énormes et épais,

etc. Après la transformation: maillots café ou chocolat, donnant

l'impression de pantins en baudruche.

LA NUIT: Amples vêtements noirs mystérieusement constellés, à

reflets mordorés. Voiles, pavots sombres, etc.

LA PETITE FILLE DE LA VOISINE: Chevelure blonde et lumineuse,

longue robe blanche.

LE CHIEN: Habit rouge, culotte blanche, bottes vernies, chapeau

ciré; costume rappelant plus ou moins celui de John Bull.

LA CHATTE: Maillot de soie noire à paillettes

Il convient que les têtes de ces deux personnages soient

discrètement animalisées.

LE PAIN: Somptueux costume de pacha. Ample robe de soie ou de

velours cramoisi, broché d'or. Vaste turban. Cimeterre. Ventre

énorme, face rouge et extrêmement joufflue.

LE SUCRE: Robe de soie, dans le genre de celles des eunuques,

mi-partie de blanc et de bleu pour rappeler le papier d'emballage

des pains de sucre; Coiffure des gardiens du sérail.

LE FEU: Maillot rouge, manteau vermillon à reflets chatoyants,

doublé d'or. Aigrette de flammes versicolores.

L'EAU: Robe couleur du temps du conte de Peau d'Ane, c'est-à-dire

bleuâtre ou glauque, à reflets transparents, effets de gaze

ruisselante, également style néo ou anglo-grec, mais plus ample,

plus flottant. Coiffure de fleurs et d'algues ou de roseaux.

LES ANIMAUX: Costumes populaires ou paysans.

LES ARBRES: Robes, nuances variées du vert ou de la teinte tronc

d'arbres. Attributs, feuilles ou branches qui les fassent

reconnaître.

TABLEAUX

1er TABLEAU (acte I): _La Cabane du Bûcheron._

2e TABLEAU (acte II): _Chez la Fée._

3e TABLEAU (acte II): _Le Pays du Souvenir._

4e TABLEAU (acte III): _Le Palais de la Nuit._

5e TABLEAU (acte III): _La Forêt._

6e TABLEAU (acte IV): _Devant le Rideau._

7e TABLEAU (acte IV): _Le Cimetière._

8e TABLEAU (acte IV): _Devant le Rideau._

9e TABLEAU (acte IV): _Le Palais des Bonheurs._

10e TABLEAU (acte V): _Le Royaume de l'Avenir._

11e TABLEAU (acte VI): _L'Adieu._

12e TABLEAU (acte VI): _Le Réveil._

PERSONNAGES

(dans l'ordre de leur entrée en scène)

LA MÈRE TYL -- Mlle Méthivet.

TYLTYL -- M. Delphin.

MYTYL -- Mlle Odette Carlia.

LA FÉE -- Mme Gina Barbieri.

LE PAIN -- MM. R.L. Fugère.

LE FEU -- Aurèle Sydney.

L'EAU -- Mlles Isis.

LE LAIT -- Diris.

LE SUCRE -- MM. Bosman.

LE CHIEN -- Séverin-Mars.

LE CHAT -- Stephen.

LA LUMIÈRE -- Mme Georgette Leblanc.

{ Mlles Nini Mano.

{ Henriette Maillefer.

{ Fernande Fayeret.

{ Blanche Faveret.

{ Suzanne Bailly.

LES HEURES -- { Raymonde Faveret.

{ Laurence Petit.

{ Jane Faveret.

{ Berthe Libovitz.

{ Antoinette Raymond.

{ Deroissy.

{ Georges.

LE PÈRE TYL -- M. Félix Barré.

GRAND'MÈRE TYL -- Mme Daynes Grassot.

GRAND-PÈRE TYL -- M. Maillard.

PIERROT -- Mlles Suterre.

ROBERT -- Maria Fromet.

JEANNETTE -- Jeanne Evrard.

MADELEINE -- Giavelli.

PIERRETTE -- Henriette Gallet.

PAULINE -- Henriette Maillefer.

RIQUETTE -- Nini Mano

LA NUIT -- Clarel.

LE SOMMEIL -- Louise Starck.

LA MORT -- Rachel Horelick.

LE RHUME DE CERVEAU -- Renée Dahon.

1er ENFANT BLEU -- Maria Fromet.

2e -- -- Laura Walter.

3e -- -- Maria Dumont.

4e -- -- Fernande Faveret.

5e -- -- Maud Loti.

6e -- -- Suterre.

7e -- -- Suzanne Bailly.

8e -- -- Giavelli.

9e -- -- Madeleine Fromet.

LE ROI DES NEUF PLANÈTES -- Batistina Rousseau.

11e ENFANT BLEU -- Renée Pré.

12e -- -- Henriette Maillefer.

13e -- -- Béatrice Raymond.

14e -- -- Jeanne Corrège.

L'AMOUREUX -- Lucy Fleury.

L'AMOUREUSE -- Blanche Borelli.

LE TEMPS -- M. Garry.

LE PETIT FRÈRE A NAITRE. -- Mlle Maria Fromet.

{ Mlles Berthe Libovitz.

{ Fernande Faveret.

{ Suzanne Faveret.

{ Blanche Faveret.

{ Raymonde Faveret.

LES AUTRES ENFANTS BLEUS: -- { Mlles Henriette Gallet.

{ Jeanne Evrard.

{ Denise Choquet.

{ Léa Dumont.

{ Marcelle Malherbe.

{ Juliette Malherbe.

{ Lucienne Chezeaux.

{ Dupechier.

{ Mlles Deroissy.

{ George.

LES GARDIENNES -- { Théloz.

{ Albert.

LE CHEF DES GROS BONHEURS. M. Barré.

LES AUTRES BONHEURS { MM. Alfroy.

{ Adalbert, etc.

{ Mlle Lucienne Chezaux.

{ Nini Mano.

{ Jeanne Corrège.

LES PETITS BONHEURS -- { Henriette Maillefer.

{ Fernand Faveret.

{ Blanche Faveret.

{ Louise Starck.

{ Rachel Horelick.

{ Jane Faveret.

{ Raymonde Faveret.

LES ADOLESCENTS -- { Maud Loti.

{ Annette Libovitz.

{ Laurence Petit.

LE CHEF DES BONHEURS { Mlles Renée Beauval.

LE BONHEUR DE SE BIEN

PORTER { Dorchèze.

-- DE L'AIR PUR { Fleury.

-- D'AIMER SES PARENTS { Gannoz.

-- DU CIEL BLEU { Blanche Borelli.

-- DE LA FORÊT { Diris.

LE BONHEUR DES HEURES DE

SOLEIL { Mlles Boissière.

-- DU PRINTEMPS { Renée Dahon.

-- DES COUCHERS DE SOLEIL { Soyez.

-- DE VOIR SE LEVER

LES ÉTOILES { Georges.

-- DE LA PLUIE { Darièze.

-- DU FEU D'HIVER { Carène.

-- DES PENSÉES INNOCENTES { Laura Walter.

-- DE COURIR NU-PIEDS

DANS LA ROSÉE { Antoinette Raymond.

LA JOIE D'ÊTRE JUSTE { Albert.

-- D'ÊTRE BONNE { Bulaine.

-- DE LA GLOIRE { Théloz.

-- DE PENSER { Deroissy.

-- DE COMPRENDRE { Lefebvre.

-- DE VOIR CE QUI EST BEAU { Didier.

-- D'AIMER { Dervil.

L'AMOUR MATERNEL { Méthivet.

{ Soyez.

LES JOIES INCONNUES { Delettraz.

{ Dessoyer, etc.

LA VOISINE BERLINGOT { Mme Gina Barbieri.

SA PETITE FILLE { Mlle Juliette Malherbe.

L'OISEAU BLEU

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LA CABANE DU BÛCHERON

Le théâtre représente l'intérieur d'une cabane de bûcheron,

simple, rustique, mais non point misérable.--Cheminée à manteau

où s'assoupit un feu de bûches.--Ustensiles de cuisine, armoire,

huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc.--Sur une table, une

lampe allumée.--Au pied de l'armoire, de chaque côté de

celle-ci, endormis, pelotonnés, le nez sous la queue, un Chien et

une Chatte.--Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et

bleu.--Accrochée au mur, une cage ronde renfermant une

tourterelle.--Au fond, deux fenêtres dont les volets intérieurs

sont fermés.--Sous l'une des fenêtres, un escabeau.--A gauche, la

porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet.--A droite,

une autre porte.--Échelle menant à un grenier.--Également à

droite, deux petits lits d'enfant, au chevet desquels, sur deux

chaises, des vêtements se trouvent soigneusement pliés.

* * * * *

[Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondément

endormis dans leurs petits lits. La Mère Tyl les borde une

dernière fois, se penche sur eux, contemple un moment leur

sommeil, et appelle de la main le père Tyl qui passe la tête

dans l'entrebâillement de la porte. La Mère Tyl met un doigt

sur les lèvres pour lui commander le silence, puis sort à

droite sur la pointe des pieds, après avoir éteint la lampe.

La scène reste obscure un instant, puis une lumière dont

l'intensité augmente peu à peu filtre par les lames des

volets. La lampe sur la table se rallume d'elle-même. Les

deux enfants semblent s'éveiller et se mettent sur leur

séant.]

TYLTYL

Mytyl?

MYTYL

Tyltyl?

TYLTYL

Tu dors?

MYTYL

Et toi?...

TYLTYL

Mais non, je dors pas puisque je te parle....

MYTYL:

C'est Noël, dis?...

TYLTYL

Pas encore; c'est demain. Mais le petit Noël n'apportera rien

cette année....

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

J'ai entendu maman qui disait qu'elle n'avait pu aller à la ville

pour le prévenir.... Mais il viendra l'année prochaine....

MYTYL

C'est long, l'année prochaine?...

TYLTYL

Ce n'est pas trop court.... Mais il vient cette nuit chez les

enfants riches....

MYTYL

Ah?...

TYLTYL

Tiens!... Maman a oublié la lampe!... J'ai une idée?...

MYTYL

?...

TYLTYL

Nous allons nous lever....

MYTYL

C'est défendu....

TYLTYL

Puisqu'il n'y a personne.... Tu vois les volets?...

MYTYL

Oh! qu'ils sont clairs!...

TYLTYL

C'est les lumières de la fête.

MYTYL

Quelle fête?

TYLTYL

En face, chez les petits riches. C'est l'arbre de Noël. Nous

allons les ouvrir....

MYTYL

Est-ce qu'on peut?

TYLTYL

Bien sûr, puisqu'on est seuls.... Tu entends la musique?...

Levons-nous....

Les deux enfants se lèvent, courent à l'une des fenêtres,

montent sur l'escabeau et poussent les volets. Une vive

clarté pénètre dans la pièce. Les enfants regardent

avidement au dehors.

TYLTYL

On voit tout!...

MYTYL, [qui ne trouve qu'une place précaire sur l'escabeau.]

Je vois pas....

TYLTYL

Il neige!... Voilà deux voitures à six chevaux!...

MYTYL Il en sort douze petits garçons!...

TYLTYL

T'es bête!... C'est des petites filles....

MYTYL

Ils ont des pantalons....

TYLTYL

Tu t'y connais.... Ne me pousse pas ainsi!...

MYTYL

Je t'ai pas touché.

TYLTYL, [qui occupe à lui seul tout l'escabeau.]

Tu prends toute la place....

MYTYL

Mais j'ai pas du tout de place!...

TYLTYL

Tais-toi donc, on voit l'arbre!...

MYTYL

Quel arbre?...

TYLTYL

Mais l'arbre de Noël!... Tu regardes le mur!...

MYTYL

Je regarde le mur parce qu'y a pas de place....

TYLTYL, [lui cédant une petite place avare sur l'escabeau.]

Là!... En as-tu assez?... C'est-y pas la meilleure?... Il y en a

des lumières! Il y en a!...

MYTYL

Qu'est-ce qu'ils font donc ceux qui font tant de bruit?...

TYLTYL

Ils font de la musique.

MYTYL

Est-ce qu'ils sont fâchés?...

TYLTYL

Non, mais c'est fatigant.

MYTYL

Encore une voiture attelée de chevaux blancs!...

TYLTYL

Tais-toi!... Regarde donc!...

MYTYL

Qu'est-ce qui pend là, en or, après les branches?...

TYLTYL

Mais les jouets, pardi!... Des sabres, des fusils, des soldats,

des canons....

MYTYL

Et des poupées, dis, est-ce qu'on en a mis?...

TYLTYL

Des poupées?... C'est trop bête; ça ne les amuse pas....

MYTYL

Et autour de la table, qu'est-ce que c'est tout ça?...

TYLTYL

C'est des gâteaux, des fruits, des tartes à la crème....

MYTYL

J'en ai mangé une fois, lorsque j'étais petite....

TYLTYL

Moi aussi; c'est meilleur que le pain, mais on en a trop peu....

MYTYL

Ils n'en ont pas trop peu.... Il y en a plein la table.... Est-ce

qu'ils vont les manger?...

TYLTYL

Bien sûr; qu'en feraient-ils?...

MYTYL

Pourquoi qu'ils ne les mangent pas tout de suite?...

TYLTYL

Parce qu'ils n'ont pas faim....

MYTYL, stupéfaite.

Ils n'ont pas faim?... Pourquoi?...

TYLTYL

C'est qu'ils mangent quand ils veulent....

MYTYL, incrédule.

Tous les jours?...

TYLTYL

On le dit....

MYTYL

Est-ce qu'ils mangeront tout?... Est-ce qu'ils en donneront?...

TYLTYL

A qui?...

MYTYL

A nous....

TYLTYL

Ils ne nous connaissent pas....

MYTYL

Si on leur demandait?...

TYLTYL

Cela ne se fait pas.

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce que c'est défendu.

MYTYL, battant des mains.

Oh! qu'ils sont donc jolis!...

TYLTYL, enthousiasmé.

Et ils rient et ils rient!...

MYTYL

Et les petits qui dansent!...

TYLTYL

Oui, oui, dansons aussi!...

Ils trépignent de joie sur l'escabeau.

MYTYL

Oh! que c'est amusant!...

TYLTYL

On leur donne les gâteaux!... Ils peuvent y toucher!... Ils

mangent! ils mangent! ils mangent!...

MYTYL

Les plus petits aussi!... Ils en ont deux, trois, quatre!...

TYLTYL, [ivre de joie.]

Oh! c'est bon!... Que c'est bon! que c'est bon!...

MYTYL, [comptant des gâteaux imaginaires.]

Moi, j'en ai reçu douze!...

TYLTYL

Et moi quatre fois douze!... Mais je t'en donnerai....

On frappe à la porte de la cabane.

TYLTYL, [subitement calmé et effrayé.]

Qu'est-ce que c'est?...

MYTYL, [épouvantée.]

C'est papa!...

Comme ils tardent à ouvrir, on voit le gros loquet se

soulever de lui-même, en grinçant; la porte s'entrebâille

pour livrer passage à une petite vieille habillée de vert et

coiffée d'un chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse,

borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche

courbée sur un bâton. Il n'est pas douteux que ce ne soit

une fée.

LA FÉE

Avez-vous ici l'herbe qui chante ou l'oiseau qui est bleu?...

TYLTYL

Nous avons de l'herbe, mais elle ne chante pas....

MYTYL

Tyltyl a un oiseau.

TYLTYL

Mais je ne peux pas le donner....

LA FÉE

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce qu'il est à moi.

LA FÉE

C'est une raison, bien sûr. Où est-il, cet oiseau?...

TYLTYL, [montrant la cage.]

Dans la cage....

LA FÉE, [mettant ses besicles pour examiner l'oiseau.]

Je n'en veux pas; il n'est pas assez bleu. Il faudra que vous

m'alliez chercher celui dont j'ai besoin.

TYLTYL

Mais je ne sais pas où il est....

LA FÉE

Moi non plus. C'est pourquoi il faut le chercher. Je puis à la

rigueur me passer de l'herbe qui chante; mais il me faut

absolument l'Oiseau Bleu. C'est pour ma petite fille qui est très

malade.

TYLTYL

Qu'est-ce qu'elle a?...

LA FÉE

On ne sait pas au juste; elle voudrait être heureuse....

TYLTYL

Ah?...

LA FÉE

Savez-vous qui je suis?...

TYLTYL

Vous ressemblez un peu à notre voisine, Madame Berlingot....

LA FÉE, se fâchant subitement.

En aucune façon.... Il n'y a aucun rapport.... C'est

abominable!... Je suis la Fée Bérylune....

TYLTYL

Ah! très bien....

LA FÉE

Il faudra partir tout de suite.

TYLTYL

Vous viendrez avec nous?...

LA FÉE

C'est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j'ai mis ce

matin et qui s'empresse de déborder chaque fois que je m'absente

plus d'une heure.... [Montrant successivement le plafond, la

cheminée et la fenêtre.] Voulez-vous sortir par ici, par là ou

par là?...

TYLTYL, [montrant timidement la porte.]

J'aimerais mieux sortir par là....

LA FÉE, [se fâchant encore subitement.]

C'est absolument impossible, et c'est une habitude révoltante!...

[Indiquant la fenêtre.] Nous sortirons par là.... Eh bien!...

Qu'attendez-vous?... Habillez-vous tout de suite.... [Les enfants

obéissent et s'habillent rapidement.] Je vais aider Mytyl....

TYLTYL

Nous n'avons pas de souliers....

LA FÉE

Ça n'a pas d'importance. Je vais vous donner un petit chapeau

merveilleux. Où sont donc vos parents?...

TYLTYL, [montrant la porte à droite.]

Ils sont là; ils dorment....

LA FÉE

Et votre bon-papa et votre bonne-maman?...

TYLTYL

Ils sont morts....

LA FÉE

Et vos petits frères et vos petites sœurs.... Vous en

avez?...

TYLTYL

Oui, oui; trois petits frères....

MYTYL

Et quatre petites sœurs....

LA FÉE

Où sont-ils?...

TYLTYL

Ils sont morts aussi....

LA FÉE

Voulez-vous les revoir?...

TYLTYL

Oh oui!... Tout de suite!... Montrez-les!...

LA FÉE

Je ne les ai pas dans ma poche.... Mais ça tombe à merveille;

vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C'est sur

la route de l'Oiseau-Bleu. Tout de suite à gauche, après le

troisième carrefour.--Que faisiez-vous quand j'ai frappé?...

TYLTYL

Nous jouions à manger des gâteaux.

LA FÉE

Vous avez des gâteaux?... Où sont-ils?

TYLTYL

Dans le palais des enfants riches.... Venez voir, c'est si

beau!...

[Il entraîne la Fée vers la fenêtre.]

LA FÉE, à la fenêtre.

Mais ce sont les autres qui les mangent!...

TYLTYL

Oui; mais puisqu'on voit tout....

LA FÉE

Tu ne leur en veux pas?...

TYLTYL

Pourquoi?...

LA FÉE

Parce qu'ils mangent tout. Je trouve qu'ils ont grand tort de ne

pas t'en donner....

TYLTYL

Mais non, puisqu'ils sont riches.... Hein? que c'est beau chez

eux!...

LA FÉE

Ce n'est pas plus beau que chez toi.

TYLTYL

Heu!... Chez nous c'est plus noir, plus petit, sans gâteaux....

LA FÉE

C'est absolument la même chose; c'est que tu n'y vois pas....

TYLTYL

Mais si, j'y vois très bien, et j'ai de très bons yeux. Je lis

l'heure au cadran de l'église que papa ne voit pas....

LA FÉE, [se fâchant subitement.]

Je te dis que tu n'y vois pas!... Comment donc me vois-tu?...

Comment donc suis-je faite?... [Silence gêné de Tyltyl.] Eh bien,

répondras-tu? que je sache si tu vois?... Suis-je belle ou bien

laide?... [Silence de plus en plus embarrassé.] Tu ne veux pas

répondre?... Suis-je jeune ou bien veille?... Suis-je rose ou

bien jaune?... j'ai peut-être une bosse?...

TYLTYL, [conciliant.]

Non, non, elle n'est pas grande....

LA FÉE

Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme.... Ai-je le nez

crochu et l'œil gauche crevé?...

TYLTYL

Non, non, je ne dis pas.... Qui est-ce qui l'a crevé?...

LA FÉE, de plus en plus irritée.

Mais il n'est pas crevé!... Insolent! misérable!... Il est plus

beau que l'autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu

comme le ciel.... Et mes cheveux, vois-tu?... Ils sont blonds

comme les blés.... on dirait de l'or vierge!... Et j'en ai tant

et tant que la tête me pèse.... Ils s'échappent de partout....

Les vois-tu sur mes mains?...

[Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.]

TYLTYL

Oui, j'en vois quelques-uns....

LA FÉE, [indignée.]

Quelques-uns!... Des gerbes! des brassées! des touffes! des flots

d'or!... Je sais bien que des gens disent qu'ils n'en voient

point; mais tu n'es pas de ces méchantes gens aveugles, je

suppose?...

TYLTYL

Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point....

LA FÉE

Mais il faut voir les autres avec la même audace!... C'est bien

curieux, les hommes.... Depuis la mort des fées, ils n'y voient

plus du tout et ne s'en doutent point.... Heureusement que j'ai

toujours sur moi tout ce qu'il faut pour rallumer les yeux

éteints.... Qu'est-ce que je tire de mon sac?...

TYLTYL

Oh! le joli petit chapeau vert!... Qu'est-ce qui brille ainsi sur

la cocarde?...

LA FÉE

C'est le gros Diamant qui fait voir....

TYLTYL

Ah!...

LA FÉE

Oui; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le

Diamant: de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci,

vois-tu?... Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne

ne connaît, et qui ouvre les yeux....

TYLTYL

Ça ne fait pas de mal?...

LA FÉE

Au contraire, il est fée.... On voit à l'instant même ce qu'il y

a dans les choses; l'âme du pain, du vin, du poivre, par

exemple....

MYTYL

Est-ce qu'on voit aussi l'âme du sucre?...

LA FÉE, [subitement fâchée.]

Cela va sans dire!... Je n'aime pas les questions inutiles....

L'âme du sucre n'est pas plus intéressante que celle du

poivre.... Voilà, je vous donne ce que j'ai pour vous aider dans

la recherche de l'Oiseau-Bleu.... Je sais bien que

l'Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus

utiles.... Mais j'ai perdu la clef de l'armoire où je les ai

serrés.... Ah! j'allais oublier.... [Montrant le Diamant.] Quand

on le tient ainsi, tu vois.... un petit tour de plus, on revoit

le Passé.... Encore un petit tour, et l'on voit l'Avenir....

C'est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit....

TYLTYL

Papa me le prendra....

LA FÉE

Il ne le verra pas; personne ne peut le voir tant qu'il est sur

ta tête.... Veux-tu l'essayer?... [Elle coiffe Tyltyl du petit

chapeau vert.] A présent, tourne le Diamant.... Un tour et puis

après....

[A peine Tyltyl a-t-il tourné le Diamant, qu'un changement

soudain et prodigieux s'opère en toutes choses. La vieille

fée est tout à coup une belle princesse merveilleuse; les

cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s'illuminent,

bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents,

scintillent, éblouissent à l'égal des pierres les plus

précieuses. Le pauvre mobilier s'anime et resplendit; la

table de bois blanc s'affirme aussi grave, aussi noble

qu'une table de marbre, le cadran de l'horloge cligne de

l'œil et sourit avec aménité, tandis que la porte

derrière quoi va et vient le balancier s'entr'ouvre et

laisse s'échapper les Heures, qui, se tenant les mains et

riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d'une musique

délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s'écrie en

montrant les Heures.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que toutes ces belles dames?...

LA FÉE

N'aie pas peur; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses

d'être libres et visibles un instant....

TYLTYL

Et pourquoi que les murs sont si clairs?... Est-ce qu'ils sont en

sucre ou en pierres précieuses?...

LA FÉE

Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont

précieuses: mais l'homme n'en voit que quelques-unes....

[Pendant qu'ils parlent ainsi, la féerie continue et se

complète. Les âmes des Pains-de-quatre-livres, sous la forme

de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et

poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent

autour de la table où ils sont rejoints par le Feu, qui,

sorti de l'âtre en maillot soufre et vermillon, les poursuit

en se tordant de rire.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que ces vilains bonshommes?...

LA FÉE

Rien de grave; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui

profitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles

se trouvaient à l'étroit....

TYLTYL

Et le grand diable rouge qui sent mauvais?...

LA FÉE

Chut!... Ne parle pas trop haut, c'est le Feu.... Il a mauvais

caractère.

[Ce dialogue n'a pas interrompu la féerie. Le Chien et la

Chatte, couchés en rond au pied de l'armoire, poussant

simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe,

et à leur place surgissent deux personnages, dont l'un porte

un masque de bouledogue, et l'autre une tête de chatte.

Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue--que nous

appellerons dorénavant le Chien--se précipite sur Tyltyl

qu'il embrasse violemment et accable île bruyantes et

impétueuses caresses, cependant que la petite femme au

masque de chatte--que nous appellerons plus simplement la

Chatte--se donne un coup de peigne, se lave les mains et se

lisse la moustache, avant de s'approcher de Mytyl.]

LE CHIEN, [hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable.]

Mon petit dieu!... Bonjour! bonjour, mon petit dieu!... Enfin,

enfin, on peut parler! J'avais tant de choses à te dire!...

J'avais beau aboyer et remuer la queue!... Tu ne comprenais

pas!... Mais maintenant!... Bonjour! bonjour!... Je t'aime!... Je

t'aime!... Veux-tu que je fasse quelque chose d'étonnant?...

Veux-tu que je fasse le beau?... Veux-tu que je marche sur les

mains ou que je danse à la corde?...

TYLTYL, à la Fée.

Qu'est-ce que c'est que ce monsieur à tête de chien?...

LA FÉE

Mais tu ne vois donc pas?... C'est l'âme de Tylô que tu as

délivrée....

LA CHATTE, [s'approchant de Mytyl et lui tendant la main,

cérémonieusement, avec circonspection.]

Bonjour, Mademoiselle.... Que vous êtes jolie ce matin!...

MYTYL

Bonjour, Madame.... [A la Fée.] Qui est-ce?...

LA FÉE

C'est facile à voir; c'est l'âme de Tylette qui te tend la

main.... Embrasse-la....

LE CHIEN, [bousculant la Chatte.]

Moi aussi!... J'embrasse le petit dieu!... J'embrasse la petite

fille!... J'embrasse tout le monde!... Chic!... On va

s'amuser!... Je vais faire peur à Tylette!... Hou! hou! hou!...

LA CHATTE

Monsieur, je ne vous connais pas....

LA FÉE, [menaçant le Chien de sa baguette.]

Toi, tu vas te tenir bien tranquille; sinon tu rentreras dans le

silence, jusqu'à la fin des temps....

[Cependant, la féerie a poursuivi son cours: le Rouet s'est

mis à tourner vertigineusement dans son coin en filant de

splendides rayons de lumière; la Fontaine, dans l'autre

angle, se prend à chanter d'une voix sur-aiguë et, se

transformant en fontaine lumineuse, inonde l'évier de nappes

de perles et d'émeraudes, à travers lesquelles s'élance

l'âme de l'Eau, pareille à une jeune fille ruisselante,

échevelée, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le

feu.]

TYLTYL

Et la dame mouillée?...

LA FÉE

N'aie pas peur, c'est l'Eau qui sort du robinet....

[Le Pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur

le sol; et du lait répandu s'élève une grande forme blanche

et pudibonde qui semble avoir peur de tout.]

TYLTYL

Et la dame en chemise qui a peur?...

LA FÉE

C'est le Lait qui a cassé son pot....

[Le Pain-de-sucre posé au pied de l'armoire grandit,

s'élargit et crève son enveloppe de papier d'où émerge un

être doucereux: et papelard, vêtu d'une souquenille

mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant béatement,

s'avance vers Mytyl.]

MYTYL, [avec inquiétude.]

Que veut-il?...

LA FÉE

Mais c'est l'âme du Sucre!...

MYTYL, [rassurée.]

Est-ce qu'il a des sucres d'orge?...

LA FÉE

Mais il n'a que ça dans ses poches, et chacun de ses doigts en

est un....

[La Lampe tombe de la table, et aussitôt tombée, sa flamme

se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d'une

incomparable beauté. Elle est vêtue de longs voiles

transparents et éblouissants, et se tient immobile en une

sorte d'extase.]

TYLTYL

C'est la Reine!

MYTYL

C'est la Sainte Vierge!...

LA FÉE

Non, mes enfants, c'est la Lumière....

[Cependant, les casseroles, sur les rayons, tournent comme

des toupies hollandaises, l'armoire à linge claque ses

battants et commence un magnifique déroulement d'étoffes

couleur de lune et de soleil, auquel se mêlent, non moins

splendides, des chiffons et des guenilles qui descendent

l'échelle du grenier. Mais voici que trois coups assez rudes

sont frappés à la porte de droite.]

TYLTYL, [effrayé.]

C'est papa!... Il nous a entendus!...

LA FÉE

Tourne le Diamant!... De gauche à droite!...

[Tyltyl tourne vivement le diamant.] Pas si vite!... Mon Dieu! Il

est trop tard!... Tu l'as tourné trop brusquement. Ils n'auront

pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des

ennuis.... [La Fée redevient vieille femme, les murs de la cabane

éteignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l'horloge,

le Rouet s'arrête, etc. Mais dans la hâte et le désarroi général,

tandis que le Feu court follement autour de la pièce, à la

recherche de la cheminée, un des Pains-de-quatre-livres, qui n'a

pu retrouver place dans la huche, éclate en sanglots tout en

poussant des rugissements d'épouvante.] Qu'y a-t-il?...

LE PAIN, [tout en larmes.]

Il n'y a plus de place dans la huche!...

LA FÉE, [se penchant sur la huche.]

Mais si, mais si.... [Poussant les autres pains qui ont repris

leur place primitive.] Voyons, vite, rangez-vous....

[On heurte encore la porte.]

LE PAIN, [éperdu, s'efforçant vainement d'entrer dans la huche.]

Il n'y a pas moyen!... Il me mangera le premier!...

LE CHIEN, [gambadant autour de Tyltyl.]

Mon petit dieu!... Je suis encore ici!... Je puis encore parler!

Je puis encore t'embrasser!... Encore! encore! encore!...

LA FÉE

Comment, toi aussi?... Tu es encore là?...

LE CHIEN

J'ai de la veine.... Je n'ai pas pu rentrer dan le silence; la

trappe s'est refermée trop vite..

LA CHATTE

La mienne aussi.... Que va-t-il arriver?... Est-ce que c'est

dangereux?

LA FÉE

Mon Dieu, je dois vous dire la vérité: tous ceux qui

accompagneront les deux enfants, mourront à la fin du voyage....

LA CHATTE

Et ceux qui ne les accompagneront pas?...

LA FÉE

Ils survivront quelques minutes....

LA CHATTE, [au Chien.]

Viens, rentrons dans la trappe....

LE CHIEN

Non, non!... Je ne veux pas!... Je veux accompagner le petit

dieu!... Je veux lui parler tout le temps!...

LA CHATTE

Imbécile!...

[On heurte encore à la porte.]

LE PAIN, [pleurant à chaudes larmes.]

Je ne veux pas mourir à la fin du voyage!... Je veux rentrer tout

de suite dans ma huche!...

LE FEU, [qui n'a cessé de parcourir vertigineusement la pièce en

poussant des sifflements d'angoisse.]

Je ne trouve plus ma cheminée!...

L'EAU, [qui tente vainement de rentrer dans le robinet.]

Je ne peux plus rentrer dans le robinet!...

LE SUCRE, [qui s'agite autour de son enveloppe de papier.]

J'ai crevé mon papier d'emballage!...

LE LAIT, [lymphatique et pudibond.]

On a cassé mon petit pot!...

LA FÉE

Sont-ils bêtes, mon Dieu!... Sont-ils bêtes et poltrons!... Vous

aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines boîtes,

dans vos trappes et dans vos robinets que d'accompagner les

enfants qui vont chercher l'Oiseau?...

TOUS, [à l'exception du Chien et de la Lumière.]

Oui! oui! Tout de suite!... Mon robinet!... Ma huche!... Ma

cheminée!... Ma trappe!...

LA FÉE, [à la Lumière qui regarde rêveusement les débris de sa

lampe.]

Et toi, la Lumière, qu'en dis-tu?...

LA LUMIÈRE

J'accompagnerai les enfants....

LE CHIEN, [hurlant de joie.]

Moi aussi! moi aussi!...

LA FÉE

Voilà qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer;

vous n'avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous.... Mais

toi, le Feu, ne t'approche de personne, toi, le Chien, ne taquine

pas la Chatte, et toi, l'eau, tiens-toi droite et tâche de ne pas

couler partout....

[Des coups violents sont encore frappés à la porte de droite.]

TYLTYL, [écoutant.]

C'est encore papa!... Cette fois, il se lève, je l'entends

marcher....

LA FÉE

Sortons par la fenêtre.... Vous viendrez tous chez moi, où

j'habillerai convenablement les animaux et les phénomènes.... [Au

Pain.] Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra

l'Oiseau-Bleu.... Tu en auras la garde.... Vite, vite, ne perdons

pas de temps....

[La fenêtre s'allonge brusquement, comme une porte. Ils

sortent tous, après quoi la fenêtre reprend sa forme

primitive et se referme innocemment. La chambre est

redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongés dans

l'ombre. La porte à droite s'entr'ouvre, et dans

l'entrebâillement paraissent les têtes du père et de la mère

Tyl.]

LE PÈRE TYL

Ce n'était rien.... C'est le grillon qui chante....

LA MÈRE TYL

Tu les vois?...

LE PÈRE TYL

Bien sûr.... Ils dorment tranquillement....

LA MÈRE TYL

Je les entends respirer....

[La porte se referme.]

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

DEUXIÈME TABLEAU

CHEZ LA FÉE

Un magnifique vestibule dans le palais de la Fée Bérylune.

Colonnes de marbre clair à chapiteaux d'or et d'argent,

escaliers, portiques, balustrades, etc.

* * * * *

[Entrent au fond, à droite, somptueusement habillés, la

Chatte, le Sucre et le Feu. Ils sortent d'un appartement

d'où émanent des rayons de lumière; c'est la garde-robe de

la Fée. La Chatte a jeté une gaze légère sur son maillot de

soie noire, le Sucre a revêtu une robe de soie, mi-partie de

blanc et de bleu tendre, et le Feu, coiffé d'aigrettes

multicolores, un long manteau cramoisi doublé d'or. Ils

traversent toute la salle et descendent au premier plan, à

droite, où la Chatte les réunit sous un portique.]

LA CHATTE

Par ici. Je connais tous les détours de ce palais.... La Fée

Bérylune l'a hérité de Barbe-Bleue.... Pendant que les enfants

et la Lumière rendent visite à la petite fille de la Fée,

profitons de notre dernière minute de liberté.... Je vous ai fait

venir ici, afin de vous entretenir de la situation qui nous est

faite.... Sommes-nous tous présents?...

LE SUCRE

Voici le Chien qui sort de la garde-robe de la Fée....

LE FEU

Comment diable s'est-il habillé?...

LA CHATTE

Il a pris la livrée d'un des laquais du carrosse de

Cendrillon.... C'est bien ce qu'il lui fallait.... Il a une âme

de valet.... Mais dissimulons-nous derrière la balustrade.... Je

m'en méfie étrangement.... Il vaudrait mieux qu'il n'entende pas

ce que j'ai à vous dire....

LE SUCRE

C'est inutile.... Il nous a éventés.... Tiens, voilà l'Eau qui

sort en même temps de la garde-robe.... Dieu! qu'elle est

belle!...

[Le Chien et l'Eau rejoignent le premier groupe.]

LE CHIEN, gambadant.

Voilà! voilà!... Sommes-nous beaux! Regardez donc ces dentelles,

et puis ces broderies!... C'est de l'or et du vrai!...

LA CHATTE, [à l'Eau.]

C'est la robe «couleur-du-temps» de Peau-d'Âne?... Il me semble

que je la connais....

L'EAU

Oui, c'est encore ce qui m'allait le mieux....

LE FEU, [entre les dents.]

Elle n'a pas son parapluie....

L'EAU

Vous dites?...

LE FEU

Rien, rien....

L'EAU

Je croyais que vous parliez d'un gros nez rouge que j'ai vu

l'autre jour....

LA CHATTE

Voyons, ne nous querellons pas, nous avons mieux à faire.... Nous

n'attendons plus que le Pain: où est-il?...

LE CHIEN

Il n'en finissait pas de faire de l'embarras pour choisir son

costume....

LE FEU

C'est bien la peine, quand on a l'air idiot et qu'on porte un

gros ventre....

LE CHIEN

Finalement, il s'est décidé pour une robe turque, ornée de

pierreries, un cimeterre et un turban....

LA CHATTE

Le voilà!... Il a mis la plus belle robe de Barbe-Bleue....

[Entre le Pain, dans le costume qu'on vient de décrire. La

robe de soie est péniblement croisée sur son énorme ventre.

Il tient d'une main la garde du cimeterre passé dans sa

ceinture et de l'autre la cage destinée à l'Oiseau-Bleu.]

LE PAIN, [se dandidant vaniteusement.]

Eh bien?... Comment me trouvez-vous?...

LE CHIEN, [gambadant autour du Pain.]

Qu'il est beau! qu'il est bête! qu'il est beau! qu'il est

beau!...

LA CHATTE, [au Pain.]

Les enfants sont-ils habillés?...

LE PAIN

Oui, Monsieur Tyltyl a pris la veste rouge, les bas blancs et la

culotte bleue du Petit-Poucet; quant à Mademoiselle Mytyl, elle a

la robe de Grethel et les pantoufles de Cendrillon.... Mais la

grande affaire, ç'a été d'habiller la Lumière!...

LA CHATTE

Pourquoi?...

LE PAIN

La Fée la trouvait si belle qu'elle ne voulait pas l'habiller du

tout!... Alors j'ai protesté au nom de notre dignité d'éléments

essentiels et éminemment respectables; et j'ai fini par déclarer

que, dans ces conditions, je refusais de sortir avec elle....

LE FEU

Il fallait lui acheter un abat-jour!...

LA CHATTE

Et la Fée, qu'a-t-elle répondu?...

LE PAIN

Elle m'a donné quelques coups de bâton sur la tête et le

ventre....

LA CHATTE

Et alors?...

LE PAIN

Je fus promptement convaincu, mais au dernier moment, la Lumière

s'est décidée pour la robe «couleur-de-lune» qui se trouvait au

fond du coffre aux trésors de Peau-d'Ane....

LA CHATTE

Voyons, c'est assez bavardé, le temps presse.... Il s'agit de

notre avenir.... Vous l'avez entendu, la Fée vient de le dire, la

fin de ce voyage marquera en même temps la fin de notre vie....

Il s'agit donc de le prolonger autant que possible et par tous

les moyens possibles.... Mais il y a encore autre chose; il faut

que nous pensions au sort de notre race et à la destinée de nos

enfants....

LE PAIN

Bravo! bravo!... La Chatte a raison!...

LA CHATTE

Écoutez-moi.... Nous tous ici présents, animaux, choses et

éléments, nous possédons une âme que l'homme ne connaît pas

encore. C'est pourquoi nous gardons un reste d'indépendance;

mais, s'il trouve l'Oiseau-Bleu, il saura tout, il verra tout, et

nous serons complètement à sa merci.... C'est ce que vient de

m'apprendre ma vieille amie la Nuit, qui est en même temps la

gardienne des mystères de la Vie.... Il est donc de notre intérêt

d'empêcher à tout prix qu'on ne trouve cet oiseau, fallût-il

aller jusqu'à mettre en péril la vie même des enfants....

LE CHIEN, indigné.

Que dit-elle, celle-là?... Répète un peu que j'entende bien ce

que c'est?

LE PAIN

Silence!... Vous n'avez pas la parole!... Je préside

l'assemblée....

LE FEU

Qui vous a nommé président?...

L'EAU, [au Feu.]

Silence!... De quoi vous mêlez-vous?...

LE FEU

Je me mêle de ce qu'il faut.... Je n'ai pas d'observations à

recevoir de vous....

LE SUCRE, [conciliant.]

Permettez.... Ne nous querellons point.... L'heure est grave....

Il s'agit avant tout de s'entendre sur les mesures à prendre....

LE PAIN

Je partage entièrement l'avis du Sucre et de la Chatte....

LE CHIEN

C'est idiot!... Il y a l'Homme, voilà tout!... Il faut lui obéir

et faire tout ce qu'il veut!... Il n'y a que ça de vrai.... Je ne

connais que lui!... Vive l'Homme!... A la vie, à la mort, tout

pour l'Homme!... l'Homme est dieu!...

LE PAIN

Je partage entièrement l'avis du Chien.

LA CHATTE, [au Chien.]

Mais on donne ses raisons....

LE CHIEN

Il n'y a pas de raisons!... J'aime l'Homme, ça suffit!... Si vous

faites quelque chose contre lui, je vous étranglerai d'abord et

j'irai tout lui révéler....

LE SUCRE, [intervenant avec douceur.]

Permettez.... N'aigrissons pas la discussion.... D'un certain

point de vue, vous avez raison, l'un et l'autre.... Il y a le

pour et le contre....

LE PAIN

Je partage entièrement l'avis du Sucre!...

LA CHATTE

Est-ce que tous ici, l'Eau, le Feu, et vous-mêmes le Pain et le

Chien, nous ne sommes pas victimes d'une tyrannie sans nom?...

Rappelez-vous le temps où, avant la venue du despote, nous

errions librement sur la face de la Terre.... l'Eau et le Feu

étaient les seuls maîtres du monde; et voyez ce qu'ils sont

devenus!... Quant à nous, les chétifs descendants des grands

fauves.... Attention!... N'ayons l'air de rien.... Je vois

s'avancer la Fée et la Lumière.... La Lumière s'est mise du parti

de l'Homme; c'est notre pire ennemie.... Les voici....

[Entrent à droite, la Fée et la Lumière, suivies de Tyltyl

et de Mytyl.]

LA FÉE

Eh bien?... qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous dans ce

coin?... Vous avez l'air de conspirer.... Il est temps de se

mettre en route.... Je viens de décider que la Lumière sera votre

chef.... Vous lui obéirez tous comme à moi-même et je lui confie

ma baguète.... Les enfants visiteront ce soir leurs grand-parents

qui sont morts.... Vous ne les accompagnerez pas, par discrétion....

Ils passeront la soirée au sein de leur famille décédée....

Pendant ce temps, vous préparerez tout ce qu'il faut pour l'étape

de demain, qui sera longue.... Allons, debout, en route et chacun

à son poste!...

LA CHATTE, [hypocritement.]

C'est tout juste ce que je leur disais, Madame la Fée.... Je les

exhortais à remplir consciencieusement et courageusement tout

leur devoir; malheureusement, le Chien qui ne cessait de

m'interrompre....

LE CHIEN

Que dit-elle?... Attends un peu!...

[Il va bondir sur la chatte, mais Tyltyl, qui a prévenu son

mouvement, l'arrête d'un geste menaçant.]

TYLTYL

A bas, Tylô!... Prends garde; et s'il t'arrive encore une seul

fois de....

LE CHIEN

Mon petit dieu, tu ne sais pas, c'est elle qui....

TYLTYL, [le menaçant.]

Tais-toi!...

LA FÉE

Voyons, finissons-en.... Que le Pain, ce soir, remette la cage à

Tyltyl.... Il est possible que l'Oiseau-Bleu se cache dans le

Passé, chez les grands-parents.... En tout cas, c'est une chance

qu'il convient de ne point négliger.... Eh bien, le Pain, cette

cage?...

LE PAIN, [solennel.]

Un instant, s'il vous plaît, Madame le Fée.... [Comme un orateur

qui prend la parole.] Vous tous, soyez temoins que cette cage

d'argent qui me fut confiée par....

LA FÉE, [l'interrompant].

Assez!... Pas de phrases.... Nous sortirons par là, tandis que

les enfants sortiront par ici....

TYLTYL, [avec inquiet.]

Nous sortirons tout seuls?...

MYTYL

J'ai faim!...

TYLTYL

Moi aussi!...

LA FÉE, [au Pain.]

Ouvre ta robe turque et donne leur une tranche de ton bon ventre.

[Le Pain ouvre sa robe, tire son cimeterre et coupe, à même

son gros ventre, deux tartines qu'il offre aux enfants.]

LE SUCRE, [s'approchant des enfants.]

Permettez-moi de vous offrir en même temps quelques sucres

d'orge....

[Il casse un à un les cinq doigts de sa main gauche et les

leur présente.]

MYTYL

Qu'est-ce qu'il fait?... Il casse tous ses doigts....

LE SUCRE, [engageant.]

Goûtez-les, ils sont excellents.... C'est de vrais sucres

d'orge....

MYTYL, [suçant un des doigts.]

Dieu qu'il est bon!... Est-ce que tu en as beaucoup?...

LE SUCRE, [modeste.]

Mais qui, tant que je veux....

MYTYL

Est-ce que ça te fait mal quand tu les casses ainsi?...

LE SUCRE

Pas du tout.... Au contraire; c'est très avantageux, ils

repoussent tout de suite, et de cette façon, j'ai toujours des

doigts propres et neufs....

LA FÉE

Voyons, mes enfants, ne mangez pas trop de sucre. N'oubliez pas

que vous souperez tout à l'heure chez vos grands-parents....

TYLTYL

Ils sont ici?...

LA FÉE

Vous allez les voir à l'instant....

TYLTYL

Comment les verrons-nous, puisqu'ils sont morts?...

LA FÉE

Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre

souvenir?... Les hommes ne savent pas ce secret parce qu'ils

savent bien peu de chose; au lieu que toi, grâce au Diamant, tu

vas voir que les morts dont on se souvient aussi heureux que

s'ils n'étaient point morts....

TYLTYL

La Luminière vient avec nous?...

LA LUMINIÈRE

Non, il est plus convenable que cela se passe en famille....

J'attendrai ici près pour ne point paraître indiscrète.... Ils ne

m'ont pas invitée.

TYLTYL

Par où faut-il aller?...

LA FÉE

Par là.... Vous êtes au seuil du «Pays du Souvenir». Dès que tu

auras tourné le Diamant, tu verras un gros arbre muni d'un

écriteau, qui te montrera que tu es arrivé.... Mais n'oubliez pas

que vous devez être rentré tous les deux à neuf heures moins le

quart.... C'est extrêmement important.... Surtout soyez exacts,

car tout serait perdu si vous vous mettiez en retard.... A

bientôt.... [Appelant la Chatte, le Chien, la Lumière, etc.] Par

ici.... Et les petits par là....

Elle sort à droite avec la Lumière, les animaux, etc., tandis que

les enfants sortent à gauche.

RIDEAU

TROISIÈME TABLEAU

LE PAYS DU SOUVENIR

Un épais brouillard d'où émerge, à droite, au tout premier plan,

le tronc d'un gros chêne muni d'un écriteau. Clarté laiteuse,

diffuse, impénétrable.

* * * * *

[Tyltyl et Mytyl se trouvent au pied du chêne.]

TYLTYL

Voici l'arbre!...

MYTYL

Il y a l'écriteau!...

TYLTYL

Je ne peux pas lire.... Attends, je vais monter sur cette

racine.... C'est bien ça.... C'est écrit: «Pays du Souvenir».

MYTYL

C'est ici qu'il commence?...

TYLTYL

Qui, il y a une flèche....

MYTYL

Eh bien, ou qu'ils sont, bon-papa et bonne-maman?

TYLTYL

Derrière le brouillard.... Nous allons voir....

MYTYL

Je ne vois rien du tout!... Je ne vois plus mes pieds ni mes

mains .. [Pleurnichant.] J'ai froid!... Je ne veux plus

voyager.... Je veux rentrer à la maison....

TYLTYL

Voyons, ne pleure pas tout le temps, comme l'Eau.... T'es pas

honteuse? .. Une grande petite fille!... Regarde, le brouillard se

lève déjà.... Nous allons voir ce qu'il y a dedans....

[En effet, la brume s'est mise en mouvement; elle s'allège,

s'éclaire, se disperse, s'évapore. Bientôt, dans une lumière

de plus en plus transparente, on découvre, sous une voûte de

verdure, une riante maisonette de paysan, couverte de

plantes grimpantes. Les fenêtres et la porte sont ouvertes.

On voit des ruches d'abeilles sous un auvent, des pots de

fleurs sur l'appui des croisées, une cage ou dort un merle,

etc. Près de la porte un banc, sur lequel sont assis,

profondément endormis, un vieux paysan et sa femme,

c'est-à-dire le grand-père et la grand'mère de Tyltyl.]

TYLTYL, [les reconnaissant tout à coup.]

C'est bon-papa et bonne-maman!...

MYTYL, [battant des mains.]

Qui! Qui!... C'est eux!... C'est eux!...

TYLTYL, [encore un peu méfiant.]

Attention!... On ne sait pas encore s'ils remuent.... Restons

derrière l'arbre....

[Grand'maman Tyl ouvre les yeux, lève la tête, s'étire,

pousse un soupir, regarde grand-papa Tyl qui lui aussi sort

lentement de son sommeil.]

GRAND'MAMAN TYL

J'ai idée que nos petits-enfants qui sont encore en vie nous

venir voir aujourd'hui....

GRAND-PAPA TYL

Bien sûr, ils pensent à nous; car je me sens tout chose et j'ai

des fourmis dans les jambes....

GRAND'MAMAN TYL

Je crois qu'ils sont tout proches, car des larmes de joie dansent

avant mes yeux....

GRAND-PAPA TYL

Non, non; ils sont fort loin... Je me sens encore faible....

GRAND'MAMAN TYL

Je te dis qu'ils sont là; j'ai déjà toute ma force....

TYLTYL et MYTYL, se précipitant de derrière le chêne.

Nous voilà!... Nous voilà!... Bon-papa, bonne-maman!... C'est

nous!... C'est nous!...

GRAND-PAPA TYL

Là!... Tu vois!... Qu'est-ce que je disais! J'étais sûr qu'ils

viendraient aujourd'hui....

GRAND'MAMAN TYL

Tyltyl! Mytyl!... C'est toi!... C'est elle!... C'est eux!...

[S'efforçant de courir au-devant d'eux.] Je ne peux pas

courir!... J'ai toujours mes rhumatismes!

GRAND-PAPA TYL, [accourant de même en clopinant.]

Moi non plus.... Rapport à ma jambe de bois qui remplace toujours

celle que j'ai cassée en tombant du gros chêne....

[Les grands-parents et les enfants s'embrassent follement.]

GRAND'MAMAN TYL

Que tu es grandi et forci, mon Tyltyl!...

GRAND-PAPA TYL, [caressant les cheveux de Mytyl.]

Et Mytyl!... Regarde donc!... Les beaux cheveux, les beaux

yeux!... Et puis, ce qu'elle sent bon!...

GRAND'MAMAN TYL

Embrassons-nous encore!... Venez sur mes genoux....

GRAND-PAPA TYL

Et moi, je n'aurai rien?...

GRAND'MAMAN TYL

Non, non.... A moi d'abord.... Comment vont Papa et Maman Tyl?...

TYLTYL

Fort bien, bonne-maman.... Ils dormaient quand nous sommes

sortis....

GRAND'MAMAN TYL, [les contemplant et les accablant de caresses.]

Mon Dieu, qu'ils sont jolis et bien débarbouillés!... C'est maman

qui t'a débarbouillé?... Et tes bas ne sont pas troués!... C'est

moi qui les reprisais autrefois. Pourquoi ne venez-vous pas nous

voir plus souvent?... Cela nous fait tant de plaisir!... Voilà

des mois et des mois que vous nous oubliez et que nous ne voyons

plus personne....

TYLTYL

Nous ne pouvions pas, bonne-maman; et c'est grâce à la Fée

qu'aujourd'hui....

GRAND'MAMAN TYL

Nous sommes toujours là, à attendre une petite visite de ceux qui

vivent.... Ils viennent si rarement!... La dernière fois que vous

êtes venus, voyons, c'était quand donc?... C'était à la

Toussaint, quand la cloche de l'église a tinté....

TYLTYL

A la Toussaint?... Nous ne sommes pas sortis ce jour-là, car nous

étions fort enrhumés....

GRAND'MAMAN TYL

Non, mais vous avez pensé à nous....

TYLTYL

Oui....

GRAND'MAMAN TYL

Eh bien, chaque fois que vous pensez à nous, nous nous réveillons

et nous vous revoyons....

TYLTYL

Comment, il suffit que....

GRAND'MAMAN TYL

Mais voyons, tu sais bien....

TYLTYL

Mais non, je ne sais pas....

GRAND'MAMAN TYL, [à Grand-Papa Tyl.]

C'est étonnant, là-haut.... Ils ne savent pas encore.... Ils

n'apprennent donc rien?....

GRAND-PAPA TYL

C'est comme de notre temps.... Les Vivants sont si bêtes quand

ils parlent des Autres....

TYLTYL

Vous dormez tout le temps?...

GRAND PAPA TYL

Oui, nous dormons pas mal, en attendant qu'une pensée des Vivants

nous réveille.... Ah! c'est bien bon de dormir, quand la vie est

finie.... Mais il est agréable aussi de s'éveiller de temps en

temps....

TYLTYL

Alors, vous n'êtes pas morts pour de vrai?...

GRAND-PAPA TYL, [sursautant.]

Que dis-tu?... Qu'est-ce qu'il dit?... Voilà qu'il emploie des

mots que nous ne comprenons plus.... Est-ce que c'est un mot

nouveau, une invention nouvelle?...

TYLTYL

Le mot «mort»?...

GRAND-PAPA TYL

Oui; c'était ce mot-là.... Qu'est-ce que ça veut dire?...

TYLTYL

Mais ça veut dire qu'on ne vit plus....

GRAND-PAPA TYL

Sont-ils bêtes, là-haut!...

TYLTYL

Est-ce qu'on est bien ici?...

GRAND-PAPA TYL

Mais oui; pas mal, pas mal; et même si l'on priait encore....

TYLTYL

Papa m'a dit qu'il ne faut plus prier....

GRAND-PAPA TYL

Mais si, mais si.... Prier c'est se souvenir....

GRAND'MAMAN TYL

Oui, oui, tout irait bien, si seulement vous veniez nous voir

plus souvent.... Te rappelles-tu, Tyltyl?... La dernière fois,

j'avais fait une belle tarte aux pommes.... Tu en as mangé tant

et tant que tu t'es fait du mal....

TYLTYL

Mais je n'ai pas mangé de tarte aux pommes depuis l'année

dernière.... Il n'y a pas eu de pommes cette année....

GRAND'MAMAN TYL

Ne dis pas de bêtises.... Ici il y en a toujours....

TYLTYL

Ce n'est pas la même chose....

GRAND'MAMAN TYL

Comment? Ce n'est pas la même chose?... Mais tout est la même

chose puisqu'on peut s'embrasser....

TYLTYL, [regardant tour à tour son grand-père et sa grand'mère.]

Tu n'as pas changé, bon-papa, pas du tout, pas du tout.... Et

bonne-maman non plus n'a pas changé du tout.... Mais vous êtes

plus beaux....

GRAND-PAPA TYL

L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux · 第 1 / 7 段