RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ

Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et

Prudence, informés par Boginski de ce qui s'était passé, employaient

leurs efforts réunis pour briser la porte on faire sauter la serrure

afin de délivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de détresse.

Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge,

qui monta précipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef

tourna, mais le verrou était mis; comment l'ouvrir? Coz, désespéré,

donna un si vigoureux coup d'épaule que la porte tomba: toute la ferrure

s'était brisée; ils se précipitèrent dans l'appartement, personne; ils

ouvrirent la porte de la chambre à coucher personne encore; mais

la porte du perron, restée ouverte, leur apprit l'enlèvement de la

malheureuse Simplifie.

Tous restèrent consternés,

--Je cours, dit enfin Boginski; Mâme Bonbeck emporté pauvre Mam'selle,

moi la rapporter.

Prudence pleurait. Innocent se désolait; Coz restait pensif, les bras

croisés, la tête baissée.

--Mâme Prude, dit-il d'un air résolu, moi vous aider. Moi courir chez

Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout

casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici.

PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait

plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamné et puis

chassé hors de France.

COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle

et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider?

PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-être nous la

ramènera-t-il.

COZ.--Et si pas ramener?

PRUDENCE.--Alors j'écrirai à M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma

pauvre petite maîtresse des griffes de cette femme abominable, et nous

retournerons tous à Gargilier.

COZ.--Dieu soit béni quand être à Gargilier!

Coz se résigna à attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent

pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait

d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait à faire pour

ravoir Simplicie.

Boginski courait à la rue de Godot, pendant que Simplicie courait à la

rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la séparait

de Mlles de Roubier; elle s'était promenée plusieurs fois aux Tuileries,

de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les

Tuileries comme une flèche, lorsqu'elle se sentit arrêtée; un sergent

de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui

s'échappait.

--Où courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent

diables à vos trousses.

--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre;

elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec détresse.

--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris.

--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape,

je suis perdue.

--Au contraire, la belle, vous êtes retrouvée.

--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne.

--Où est-elle votre bonne? Pourquoi vous êtes-vous sauvée?

--Je ne me suis pas sauvée, c'est ma tante qui ma volée; ma bonne, est

chez Mme de Roubier.

--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle?

--Oui, oui, 91: c'est là où je demeure, où je veux aller.

--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville à mi-voix elle n'a

pourtant pas mine d'appartenir à une bonne maison cette petite.

Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque

Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le

sergent de ville la laissa échapper, et elle reprit sa course avec plus

de vitesse qu'auparavant, criant:

--Au secours! Boginski, ramenez-moi!

Le sergent de ville courut après elle de toute la vitesse de ses jambes,

et parvenait à la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et

demi-morte dans les bras de Boginski.

La foule, qui s'était amassée autour d'eux pendant le premier

interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour

assister à la fin de cette scène étrange, se rassembla plus compacte,

et écouta avec, intérêt les explications de Boginski et les paroles

entrecoupées, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie.

--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son

émotion, Mme Prude là-bas, attendre désolée. Nous croire Mam'selle

chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment

Mam'selle ici?

--Je me suis sauvée pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai

couru, couru si vite, que j'étouffais. C'est que j'avais si peur de la

voir arriver!

Le sergent de ville se retira et fit faire place à Simplicie et à

Boginski, qui se dirigèrent vers le pont Royal et la rue du Bac.

Boginski rentra triomphant dans le petit appartement où l'attendaient

tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut

accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa à l'étouffer;

Innocent lui témoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait.

Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la

porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prévenir Mme de Roubier

de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fêter cet agréable

évènement par un bon repas; elle leur servit à dîner un gâteau

excellent, surmonté d'une crème vanillée et entourée d'une muraille de

fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour

célébrer la rentrée en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils

invitèrent Boginski à dîner; celui-ci prit sa large part du festin, puis

il retourna chez Mme Bonbeck.

Il ne restait qu'à préparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit

qu'il transporta dans la première pièce faisant salon.

--Et vous, où coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence.

--Moi coucher par terre; moi habitué, moi dormir partout.

--Mais vous aurez froid?

--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, très bon.

Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus

fort que jamais.

Trois jours se passèrent encore et l'on ne recevait aucune réponse ni de

M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquiétait de ce silence; Innocent

et Simplicie s'ennuyaient; Coz était triste: il craignait qu'on ne le

laissât à Paris; il redoublait de soins et d'activité pour se faire

accepter. Prudence l'élevait aux nues; Simplicie et Innocent ne

pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances

possibles de son engagement chez leur père.

Le quatrième Jour de l'arrivée d'Innocent, le facteur entra:

--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes.

Prudence paya, ouvrit la lettre; elle était de M. Gargilier. Les enfants

étaient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre.

--Lis tout haut, je t'en prie, s'écrièrent-ils. Prudence tut ce qui

suit:

«Ma chère Prudence,

«Ma femme et moi, nous avons été passer dix jours chez mon frère, et

hier, à notre retour, nous avons trouvé les lettres des enfants, la

vôtre et celle du maître de pension. Ne perdez pas un jour, pas une

heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison

où l'ont fait entrer son entêtement et ma faiblesse. Quant à Simplicie,

Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans

que nous vivons, ma soeur à Paris, moi à la campagne, il paraît que

son humeur violente a fait des progrès déplorables. J'accorde donc à

Simplicie comme à Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les

attends avec une impatience égalé à la leur. Je n'aurais jamais consenti

à la séparation qu'ils désiraient si ardemment si j'avais pu deviner les

peines et les souffrances qui en résulteraient pour eux et pour vous ma

pauvre Prudence, si dévouée, si attachée à mes enfants et à ma maison.

Je voulais partir moi-même pour les ramener, mais ma femme s'est donné

une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je

reste près d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus

tôt possible et tâchez de trouver un homme, sûr pour vous accompagner

jusqu'à Gargilier. C'est à vous de voir si la personne que Simplicie

nomme dans sa lettre mérite confiance. Adieu, ma bonne Prudence;

embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette

pas d'avoir cédé à leurs désirs, puisque la leçon a été bonne et

complète et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis.

Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte équipée,

et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalité qu'elle a bien voulu

accorder à ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne

Prudence, avec tout rattachement que vous méritez si bien. J'écris à ma

soeur pour la prévenir de ma détermination.

«Hugues GARGILIER.»

--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma

pauvre chère maman et mon pauvre papa!

Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son

attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux.

--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'êtes pas content des

bonnes nouvelles que nous donne Monsieur.

--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi

rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz...

--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit

que si l'homme indiqué par Mam'selle Simplicie mérite confiance, il

nous ramènera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramènerez à

Gargilier.

--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame

Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur!

Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, étouffait

Prudence, secouait les bras de Simplicie, écrasait les mains d'Innocent;

il était fou de joie; il demandait à partir tout de suite, de peur qu'on

ne changeât d'avis. Prudence eut quelque peine à lui faire comprendre

qu'il fallait attendre au lendemain.

--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle.

--Moi faire tout en une heure, répondit Coz.

PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux à Mme de Roubier, la remercier de

ses bontés.

COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous.

PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mêmes et à

une heure convenable de l'après-midi. Et puis, il faut que nous menions

les enfants dire adieu à leur tante.

--Ah! s'écrièrent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai

trop peur.

PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger.

SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour?

PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous

redemande et qu'il le lui a écrit.

SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est

heureusement notre dernière corvée à Paris.

Prudence, aidée de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux

de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emporté de chez Mme

Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait acheté avec les trente sous qui

lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du

reste, il ne possédait que les habits dont il était vêtu.

Après le déjeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de

Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le

changement qui s'était opéré en eux.

--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus

aujourd'hui les reproches que je vous ai adressés il y a quinze jours;

vous vous êtes corrigée de vos défauts, et je suis sûre que lorsque

nous vous reverrons à la campagne l'année prochaine, vous serez aussi

gentille, simple et bonne et aimable que vous l'étiez peu jadis. Il

en est de même pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi

à l'améliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir à la

campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien à gagner, vous; vous êtes

aussi bonne et aussi dévouée qu'il est possible de l'être.

--Madame est mille fois trop bonne, répondit Prudence, en faisant une

profonde révérence, et très flattée des éloges adressés par Mme de

Roubier à ses jeûnes maîtres et à elle-même.

--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui était

entré inaperçu.

Mme de Roubier sourit et tendit la main à ce brave garçon, dont elle

avait entendu faire un grand éloge par les domestiques. Coz, enchantée

crut bien faire de serrer la main qu'elle lui présentait, et avec une

telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et,

secouant sa main:

--Quelle vigueur de poignet, mon brave garçon! dit-elle en riant. Un peu

plus, vous me broyiez les os.

Prudence fit signe à Coz de s'éloigner, ce qu'il fit avec une

promptitude qui témoignait de son obéissance aux ordres de Prudence.

Après la visite à Mme et à Mlles de Roubier, Prudence et Coz menèrent

les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvèrent fort mécontente de la

fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son

frère. Elle reçut les enfants en colère, moitié riant; elle dit à Coz

qu'il était un ingrat de l'avoir quittée.

--Pardon Mâme Bonbeck; moi pas vouloir fâcher; mais moi aimer pauvre

Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre

Mam'selle et colère quand Mâme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de

Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en

Pologne domestique; lui, intendant.

--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien

faire; il me met en colère dix fois par jour; je lui donne des tapes,

des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air

calme et imbécile. «Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre

si fait plaisir!» comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille

bûche! Et ne voilà-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il

se couche, il prétend qu'il a mal à la tête. Aujourd'hui je ne l'ai

seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbécile; il n'a

pas déjeuné.

Coz alla voir et ne tarda pas à revenir, disant que son ami était

malade, qu'il avait la fièvre et mal à la tête. Mme Bonbeck s'inquiéta,

s'alarma, envoya chercher le médecin, s'établit près de son lit et le

soigna jour et nuit pendant une semaine entière. Coz était parti avec

Prudence et les enfants, le reste de la journée leur parut d'une

longueur insupportable. Le lendemain, à neuf heures, après avoir

déjeuné, Coz alla chercher une voiture, et tous y montèrent, le coeur

plein de joie,

Les deux nigauds · 第 50 / 53 题