Simplicie était restée seule à la maison; elle préparait l'appartement
pour la réception de son frère, dont elle attendait le retour avec
impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier.
«C'est Innocent, je reconnais son pas», dit Simplicie en courant
joyeusement ouvrir la porte. «C'est toi. Innocent! Ah!»
Et Simplicie, terrifiée, repoussa la porte et alla se cacher dans le
lavoir.
La porte ne tarda pas à se rouvrir; les mêmes pas se firent entendre
dans l'appartement, mais plus précipités; Simplicie entendait aller,
venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de
bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparaître
sa tante, accompagnée de Boginski.
MADAME BONBECK--Où diable a-t-elle passé? Cherchez donc, Boginski. Vous
êtes là comme un bonhomme de plâtre; regardez partout, ouvrez tout.
BOGINSKI.--Je vois rien, Mâme.
MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est
peut-être.
Boginski entra, aperçut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les
mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dénonçât pas, Boginski, qui
était bon garçon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa
tante la reprenait, fit un petit signe rassurant à Simplicie, eut l'air
de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une
marmite sur la tête de Simplicie, un balai devant ses jambes, il
accrocha un torchon à la marmite.
--Rien, dit-il, personne; c'est étonnant!
Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaçant du doigt:
--Je crois que tu me trompes, mon garçon; laisse-moi y aller voir
moi-même.
Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand
un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperçut
par terre Simplicie, que la peur et l'émotion veinaient de faire tomber
en faiblesse; la marmite avait dégringolé, le balai avait roulé, et
Simplicie apparut aux yeux courroucés de sa tante.
--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte
envers sa tante? Allons, sors de là, je te pardonne; mets ton chapeau et
viens avec moi.
--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi,
ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu'à l'arrivée de Prudence et
de Coz, qui sont allés chercher Innocent.
Mme Bonbeck s'élança vers sa nièce pour la saisir et l'emmener de force;
mais, Boginski se plaça devant Simplicie.
--Non; non, Mâme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre
enfant. Pas bien, ça, pas bien.
--Drôle, cria Mme Bonbeck, misérable ingrat!
Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa
doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne
bougea pas d'une semelle.
--Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Battre moi, ça fait rien, moi pas
faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a
peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser.
--Animal! dit Mme Bonbeck en s'éloignant, je te croyais plus plat.
J'aime mieux ça: je n'aime pas les gens qui me cèdent toujours. Vous
avez raison, mon ami, il faut laisser cette péronnelle. Qu'en ferais-je,
au total? Qu'elle aille au diable! ça m'est parfaitement égal.
Mme Bonbeck regarda Simplicie avec dédain, et, tournant les talons, elle
marcha vers la porte d'entrée.
--Ouvrez, dit-elle à Boginski.
Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer.
«Passez donc, puisque vous êtes là», continua-t-elle.
Boginski passa. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil, que Mme Bonbeck
poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers
Simplicie d'un air de triomphe:
--Te voilà prise, ma fille; pas moyen d'échapper à la vieille tante. Ce
que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera...
Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle à Boginski, qui
frappait à la porte. Oui, oui, tambourine, mon garçon, démène-toi. Ah!
Ah! ah! je les tiens à présent!
Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se
frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consternée, pâle comme une
morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni répondre aux cris de
Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire
moqueur; elle se plaça devant elle, les bras croisés; Simplicie recula
jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu'à ce que ses bras, qu'elle tenait
toujours croisés, touchassent à la poitrine de Simplicie.
--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lançaient des éclairs).
Je ne suis pas en colère; je yeux seulement te faire voir que je ne me
laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empêcher de
faire ce que je veux, et que s'il me plaît de t'emmener, je t'emmènerai.
Simplicie poussa un cri, auquel répondit un cri sauvage: elle reconnut
la voix de Coz.
--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi!
Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgré son âge, la poussa
dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte
qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne
dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du
perron, la tenant toujours et l'entraînant après elle, et courut à la
voiture qui l'avait amenée; elle y poussa Simplicie, y monta elle-même,
et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit,
et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son
désespoir fut terrible; son imagination lui représenta les scènes les
plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras.
--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherchée
partout le lendemain de la scène où je t'avais battue; je ne t'ai
pas trouvée puisque tu t'étais sauvée. Boginski et moi, nous t'avons
cherchée à la pension où l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier,
où l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgré tout ce que j'ai pu
faire, j'ai été fâchée de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre
protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en
retournant à la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture
Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demandée
poliment au concierge, il m'a indiqué ta porte et c'est toi qui m'as
ouverte Maintenant, écoute-moi: je ne veux pas que tu restes à la charge
de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois
demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas
de Prude, qui te gâte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux
pas de Coz, qui a aidé à ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui
est un sot. Je te promènerai moi-même, je te ferai travailler...
--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous!
--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voilà
arrivées; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher.
Mme Bonbeck, qui avait été si fine avec Boginski, le fut moins avec
Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tôt descendue de voiture, qu'elle
partit comme une flèche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck,
ébahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrêta.
--Mon argent, s'il vous plaît, bourgeoise.
--Je vous payerai tout à l'heure, mon ami...
--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis
on s'arrange pour disparaître sans payer.
--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nièce? la voilà qui tourne sur
le boulevard?
--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas déjà l'air si joyeux
quand vous l'avez jetée dans ma voiture comme un paquet de linge sale.
--Misérable! je te dis...
--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue,
mais je n'écoute pas tout ça, moi. Il me faut mes deux francs pour
l'heure, et je ne vous lâche pas que vous ne me les ayez versés dans la
main que voici.
Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui
présentait la main restée libre.
Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il était trop tard pour
courir après Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en
prenant à tout le monde de sa mésaventure, et se promettant de faire
repentir Boginski de la part qu'il y avait prise.