LE BAIN

A quatre heures, les élèves devaient aller au bain; la saison était un

peu avancée, mais il faisait encore très chaud, et c'était toujours une

grande joie quand on y allait: d'abord c'était du nouveau, ensuite il y

avait une grande heure d'étude de moins. Innocent avait désiré se donner

ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares

en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux élèves

répartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre

amis, de sorte qu'il se crut bien protégé. Oh se déshabilla, on revêtit

le caleçon, chacun accrocha ses vêtements au clou désigné, et on se

lança dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte

qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs élèves de

sa classe s'y trouvaient.

--Une passade à Gargilier! dit l'un d'eux.

--Hop! Il appuya ses mains sur la tête d'Innocent et le fit aller au

fond.

--Une passade à Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau.

--Une passade à Gargilier! dit un troisième.

Innocent s'enfonçait, se débattait, revenait sur l'eau cherchait à

reprendre ça respiration, replongeait de nouveau, à la quatrième

passade, il était haletant, il étouffait; il faisait des efforts inouïs

pour pousser un cri, un seul, espérant être entendu par ses amis,

mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne

voyaient pas le danger de ces passades multipliées, ne cessaient de

le faire plonger et replonger; son air de détresse, ses mouvements

convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, à une dernière

passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant

perdu connaissance. A ce moment les grands élèves arrivaient; Paul

sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le

pauvre Innocent les yeux fermés, les mains crispées.

--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noyé!

Vingt élèves et les maîtres arrivèrent, près de Paul et l'aidèrent à

ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine

des noyés, où les secours en usage lui fuient prodigués: frictions,

cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'après une demi-heure des soins les

plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientôt il ouvrit les

yeux, mais les referma aussitôt. Le médecin qui présidait au sauvetage

le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il était sauvé. Le

chef de pension, qu'on avait été prévenir et qui venait d'arriver, passa

de l'inquiétude à la joie; il ne tarda pas à voir Innocent revenir tout

à fait à la vie, parler et vouloir se lever. Le maître le fit envelopper

dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce

fut encore à l'infirmerie qu'on le déposa en rentrant à la pension.

Innocent songea avec bonheur que c'était sa dernière nuit à passer dans

cette maison qu'il avait tant désiré habiter, et qui avait été pour lui

un lieu de torture et de misère.

Il remercia Dieu de l'avoir sauvé de ce dernier danger, et, en

témoignage de sa reconnaissance, il résolut de rendre le bien pour le

mal et de ne nommer aucun des élèves qu'il avait parfaitement reconnus,

et qui avaient manqué le faire périr. Cette résolution lui coûta

beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et

le maître d'étude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et

le questionner sur accident dont il avait été victime, il répondit

vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment.

LE MAÎTRE.--Mais de plus jeunes élèves ont dit depuis avoir vu vos

camarades vous donner des passades, et les recommencer dès que vous

reveniez sur l'eau.

INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le

sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfoncé, j'étouffais, et

puis je me suis évanoui.

LE MAÎTRE.--Mais vous avez dû reconnaître ceux qui vous entouraient

quand vous avez enfoncé.

INNOCENT.--Je n'ai regardé personne; je m'amusait à nager et je ne

faisais pas attentions aux autres.

LE MAÎTRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien

généreux à vous vis-à-vis de ces mauvais garnements.

Innocent ne répondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donné

le courage de cette générosité. Le maître le quitta en lui serrant la

main.

Il avait passé une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le

médecin lui permit de se lever, de déjeuner et de se préparer à quitter

la maison. Quand Prudence et Coz arrivèrent. Innocent leur raconta

l'accident de la veille; Prudence faillit tomber à la renverse de

frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante régler ses comptes

avec le maître qui lui témoigna sa satisfaction de voir emmener

Innocent.

--J'étais désolé, dit-il, de ne pas vous l'avoir laissé emmener hier,

quand je l'ai vu encore une fois victime de la méchanceté de ses

camarades. Le voilà de nouveau hors d'affaire; gardez-le à la maison,

croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collège; il

y sera toujours le jouet des autres.

Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta

avec son jeune maître; Coz prit sa place accoutumée sur le siège, et,

quelques minutes après, de Roubier avait un hôte de plus.

Les deux nigauds · 第 46 / 53 题