Le portier s'empressa d'obéir, plein d'inquiétude pour le payement de sa
note, il ne fut pas longtemps à faire comparaître devant le maître celui
qu'il soupçonnait déjà d'avoir abusé de sa bonne foi.
--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet.
--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur,
peut-être... Attrape, se dit-il en lui-même; tu vas avoir une bonne
danse, et moi je te secouerai jusqu'à ce que j'aie retrouvé mes
trente-cinq francs et vingt-cinq centimes.
Ils entrèrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui
allait arriver et voulut payer d'audace.
--Monsieur m'a demandé? dit-il d'un air patelin.
M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour
éclaircir une affaire plus que désagréable pour| vous.
OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le père
Frimousse qui réclamé trente-cinq francs de Gargilier.
LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur.
OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer?
INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris
tout cela chez le père Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais
chargé et que c'est toi-même qui as tout mangé, si tu les as pris.
Oursinet sourit, et ne répondit pas.
M. DOGUIN.--Répondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte,
de Gargilier les objets portés sur la note du père Frimousse?
OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la
probité reconnue du père Frimousse, je puis répondre très nettement,
oui.
M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui était
pour vous, pour satisfaire votre gourmandise?
OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour
Gargilier.
M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dévorer comme un glouton et sans lui en
parler.
OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui
mangeait tout.
--Menteur! s'écria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne
t'ai seulement pas vu pendant que j'étais à l'infirmerie, et le reste du
temps je ne t'ai pas dit trois paroles.
OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le père Frimousse ne t'oblige pas à payer
tout de suite; il sait bien que nous autres élèves nous n'avons pas
toujours trente-cinq francs sous la main...
LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur.
OURSINET.--Et je suis fâché qu'il t'ait réclamé cette somme devant tout
le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous,
père Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela.
--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'écria Innocent
hors de lui. Restez, restez, père Frimousse; je prie, M. le chef
d'institution de s'informer auprès de l'infirmière et auprès de
mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des
friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas étonnés de voir
Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines à
chaque récréation. Au reste, je déclare à Monsieur le chef d'institution
que si le mensonge et la déloyauté d'Oursinet ne sont pas prouvés, je
suis prêt à tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux
pas que le pauvre père Frimousse perde à cause de moi une somme aussi
considérable.
--Vous êtes un brave garçon. Monsieur, s'écria le portier. Si c'est M.
Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me
paye, car je m'adresserai à ses parents.
--C'est moi qui me charge de débrouiller vôtre affaire, père Frimousse,
dit le maître; mais à l'avenir je vous défends expressément de faire
crédit, à aucun des élèves. Je vais m'occuper de l'enquête, Monsieur
Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi
tous ici.
Le maître sortit, laissant dans l'anxiété les acteurs de la scène.
Innocent avait peur que les élèves, par haine contre lui, ne rendissent
de faux témoignages. Oursinet tremblait que les élèves, n'étant pas
prévenus, ne disent l'exacte vérité, et que sa culpabilité ne fût par
là clairement démontrée. Le père Frimousse s'inquiétait encore de ses
trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet
pouvaient refuser le paiement. Prudence se désolait de voir son jeune
maître faussement accusé. Simplicie s'ennuyait d'être retenue si
longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colère
contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pièces, et contre
le portier insolent qui osait soupçonner la véracité d'Innocent. Ses
yeux exprimaient une telle fureur, que le père Frimousse et Oursinet
s'éloignèrent par instinct jusqu'au coin le plus reculé du parloir. Le
maître ne tarda pas à rentrer. Il était'grave et sévère.
--Monsieur Gargilier, approchez.
Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut.
--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc.
Oursinet s'approche lentement la tête inclinée, les yeux à demi baissés.
Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des éclairs.
--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a
été démontré que Félix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dévorer
des masses de friandises, et que vous ne devez rien au père Frimousses.
Coz se retire au fond de la chambre.
--Monsieur Oursinet, il m'est prouvé que vous êtes un menteur, un
voleur, un lâche calomniateur; que votre présence est une humiliation
pour vos camarades et une honte pour ma maison; en conséquence, je vais
vous faire conduire au cachot et je vais faire prévenir vos parents afin
qu'ils viennent vous chercher dès ce soir.
Coz se frotte les mains.
--Grâce! grâce! Monsieur, s'écria Oursinet tombant à genoux. Ne
dites rien à mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils
m'enfermeront...
--Lâche! dit le maître avec indignation, vous tremblez devant la
punition que vous avez si bien méritée, et vous n'avez pas craint de
faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre
terreur ne m'inspire aucune pitié.
--Dégoûtant! dégoûtant! dit Coz à mi-voix.
--Père Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui
porterez du pain et de l'eau pour son dîner.
Le père Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgré sa
résistance, il le mena au cachot désigné, sombre réduit à peine éclairé
par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une
couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement nécessaire
pour une si triste demeure.
--Madame, dit le maître à Prudence, j'ai écrit il y a peu de jours à M.
Gargilier pour l'engager à retirer son fils de chez moi; sa position
n'est plus tenable, les élèves l'ayant pris en grippe. Malgré la
plus grande surveillance, il est impossible d'empêcher des scènes
déplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je
crois dangereux pour lui de prolonger son séjour dans ma maison, et je
vous demande, dans son intérêt, de le retirer le plus tôt possible. La
scène d'aujourd'hui va s'ébruiter, va être interprétée méchamment pour
lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui
éclaterait un de ces jours.
--Je l'emmènerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de
répondre Prudence, terrifiée.
--Oh! ce n'est pas pressé à ce point, reprit le maître en souriant; il
sera temps demain; d'ici là, je ferai préparer son paquet.
--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce
qu'aujourd'hui nous devons, aller à l'école de natation; cela m'amusera
et me fera du bien.
--A demain donc, mon pauvre petit maître; prenez bien garde à vos
méchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, à
l'heure que vous voudrez.
--A midi, avant la récréation, dit Innocent.
--C'est bien; à midi nous serons ici.
Et l'on se sépara,