VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT.

SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent;

si nous allions lui faire une visite au collège?

PRUDENCE.--Très volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre.

Prudence alla prévenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet,

et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La

promenade était longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie

était contente de marcher et de respirer. Ils arrivèrent à la pension,

furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent.

Quand il entra, Prudence et Simplicie poussèrent toutes deux une

exclamation de surprise.

SIMPLICIE.--Ah! comme tu es changé! Est-ce que tu as été malade?

PRUDENCE.--Hélas! mon pauvre Monsieur Innocent, êtes-vous pâle et

maigre!

INNOCENT.--J'ai passé huit jours à l'infirmerie.

SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu?

INNOCENT.--Les élèves m'ont tant battu avec leurs règles, que j'étais

tout meurtri depuis les épaules jusqu'aux jarrets.

--Les misérables! s'écria Prudence.

SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laissé faire?

INNOCENT.--Comment pouvais-je les empêcher? Ils étaient plus de vingt

après moi.

SIMPLICIE,--Pourquoi le maître ne t'a-t-il pas secouru?

INNOCENT.--Il avait été obligé de sortir pour chercher le chef

d'institution; toute la classe s'est révoltée; ils ont manqué

l'assommer.

PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous défendre? Tous se sont

mis contre vous?

INNOCENT.--Au commencement, oui; après, quand ils m'ont entendu tant

crier, plusieurs, sont venus à mon secours et ils ont chassé les

méchants garçons qui me frappaient toujours.

PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester

dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit

maître; ils vous tueront. Il faut sortir.

INNOCENT.--J'ai écrit à papa pour le supplier de me faire revenir à

Gargilier; j'attends sa réponse. C'est étonnant que Je ne l'aie pas

encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es changée! Tu es très

maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi

les as-tu coupés?

Simplicie raconta à Innocent les événements qu'il ignorait et la fuite

de chez sa tante.

--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas été beaucoup plus

heureuse que toi; j'ai aussi écrit à maman de me faire revenir; si maman

le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai

contente de me retrouver près de maman!

Et elle se mit à pleurer.

--Et moi donc! Serai-je heureux d'être chez nous! dit Innocent, qui

pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur

de le voir fini!

Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amères,

la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier.

--Pourquoi tous pleurer? s'écria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme

Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire.

PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi,

hi, très heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien à faire.

COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz

pas bête; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir.

INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie à la pensée de

revenir bientôt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas?

--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux

comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi

toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer

Coz.

--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous

aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure.

--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! répondit

Coz.

--J'ai demandé à maman la permission de vous emmener, s'écria Simplicie

avec empressement.

--Vrai, Mam'selle? Alors moi content.

Et le visage de Coz s'éclaircit.

Le portier attendait à la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se

prolongeait, il fit: quelques pas et présenta à Innocent une feuille de

papier pleine de chiffres.

INNOCENT.--Que me donnez-vous là, père Frimousse.

LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consommé. Monsieur.

Faut-il pas que je sois payé à la longue?

INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets,

tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer.

LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a été consommé en

votre nom, et je réclame le payement, profitant de la présence de Madame

qui tient sans doute les cordons de la bourse.

INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous

payerai rien, par conséquent.

Il est très fort, celui-là. Et ça ne se passera pas comme ça, mon petit

Monsieur, dit le portier, le poing sûr la hanche. Vous me payerez

jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas

me plaindre à M. Doguin, qui vous régalera d'une salade de retenues de

récréation, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai

mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous

me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne

m'ait tout payé ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit

trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins.

--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je

payerai, dit Prudence à mi-voix.

INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au

contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pièce de

cinq francs.

--Seigneur! faut-il être méchant et menteur! s'écria le portier.

Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua

rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent

et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte!

--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai

si bien que ni toi ni tes maîtres vous n'en sortirez. Vous croyez que je

me laisserai voler sans dire gare! que des méchants provinciaux peuvent

venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparaître! Vous verrez

cela, vous verrez!

Avant que Coz eût pu abaisser le poing qu'il avait levé sur la tête du

portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui.

--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison

mauvaise, portier voleur, garçons méchants; pas bon, ça. Mme Prude et

moi emmener M. Nocent, c'est mieux.

--Que dira papa? On lui écrira que je me suis sauvé; il sera en colère.

--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colère, papa rien à dire, papa

trouver bon. Moi chercher habits, maîtres; Monsieur Nocent dire adieu et

puis partir.

Prudence trouvait bonne l'idée de Coz et donnait ses raisons à Innocent,

quand le maître entra.

--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier réclame l'argent que vous lui

devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger;

mais parce qu'on a eu tort d'acheter, ça ne veut pas dire qu'on ne doive

pas payer, et je m'étonne que vous refusiez un payement que la justice

vous oblige à faire.

INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier,

et que je n'ai acheté qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai

payés et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs.

M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette

devant Madame, qui pourrait en informer votre père, mais ce que vous

faites n'est pas honnête, et il faudra bien que vous payiez.

--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien

que je n'irai pas rapporter de lui à son papa; je lui ai offert de payer

l'argent que réclame votre portier, mais il a refusé, m'assurant qu'il

ne devait rien.

INNOCENT.--Voyez vous-même la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui

acheter des tartes quand j'étais malade, à l'infirmerie? Voyez, tous les

jours il y a une quantité de croquets, pommes, noix, tartes et je ne

pouvais ni bouger ni manger.

--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose

là-dessous. Holà! père Frimousse!

--Voilà, Monsieur, répondit le portier, accourant à l'appel et croyant

qu'il allait être payé par ordre du maître.

M. DOGUIN.--Père Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note

des objets achetés par M. Gargilier, et je suis sûr qu'il n'a pas bougé

de l'infirmerie pendant plusieurs jours.

LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non.

M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marquées sur

votre note?

LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-même que M.

Gargilier ait acheté mes friandises; c'est par procuration.

Les deux nigauds · 第 42 / 53 题