Simplicie dormit longtemps encore après le départ de Mme de Roubier; En
s'éveillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin
de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir
lire pendant qu'elle était seule. Prudence, qui était entrée dix fois
pour voir si elle s'éveillait, ne tarda pas à entr'ouvrir la porte et à
passer la tête.
--Vous voilà donc enfin réveillée. Mademoiselle: je me réjouissais de
vous voir si bien dormir. Voilà votre visage dégonflé et reposé: ces
demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous
dormiez; elles sont revenues après leur promenade, vous dormiez encore.
Voulez-vous que j'aille leur dire que vous êtes éveillée?
SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier
ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle.
PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce
n'est pas votre faute si votre tante vous a battue.
SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des
choses si désagréables de moi et que je vois bien qu'elle a raison.
PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme ça des choses
qu'on ne pense pas. C'était pour expliquer comme quoi elle ne voulait
pas être gênée pour les leçons de ces demoiselles.
SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tête et dans mon
coeur qu'elle a raison. Je vois à présent comme j'étais sotte de vouloir
venir à Paris, comme c'était mal pour pauvre maman et pour papa, de
bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller à Paris.
Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas dû l'écouter et
j'aurais dû rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas à
autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais été si malheureuse
que depuis que j'ai quitté maman. Le bon Dieu nous a envoyé une quantité
de malheurs. Et puis ma tante qui est si méchante! Si j'avais su cela,
je n'aurais jamais désiré venir à Paris. Je m'y ennuie à mourir; on y
est toujours enfermé; on ne peut pas se promener et courir à son aise;
les rues sont crottées et pleines de monde; on ne connaît personne.
Je veux écrire demain à maman pour la prier de me laisser revenir à
Gargilier. Veux-tu, Prudence?
PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi
qui m'ennuie à Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que
j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. Écrivez,
écrivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra
monter en voiture pour retourner là-bas! Je ne regretterai qu'une chose
à Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a été si utile et qui nous sert
si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer!
SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas?
PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le
connaît seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien à faire là-bas, il ne
serait bon à rien.
Coz avait entendu la conversation par la porte restée entr'ouverte; il
avait passé sa grosse tête rousse aux dernières paroles de Prudence,
et il était entré tout à fait pendant qu'elle donnait le détail de ses
qualités.
--Moi bon à tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner
chevaux, bêcher terre, faucher herbe, servir dans maison, écrire
comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout
dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer maître, moi vous aimer tous.
Prudence restait interdite; Simplicie riait.
SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera très utile. Si maman
veut bien nous faire revenir à Gargilier, nous emmènerons certainement
Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sûre.
COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais à vous et à frère; moi
aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer
Russes à Ostrolenka à Varshava, partout.
Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait.
COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dîner, dîner prêt; moi tout
préparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au
spectacle très joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants
dansent, courent sur chevaux; très joli, très joli.
Les yeux de Simplicie brillèrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit
à Prudence d'accepter la proposition de Coz.
PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous êtes fatiguée, vous êtes souffrante; il
faut vous coucher de bonne heure.
SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatiguée ni souffrante, dînons
vite et allons au spectacle.
Prudence soupira et céda. Simplicie mangea, pressa le dîner de Prudence
et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des
Champs-Elysées. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrière
elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de
voix furieuses leur fit tourner la tête. Quel fut l'effroi de Simplicie,
quand elle reconnut sa tante accompagnée de Boginski, et qui voulait à
toute force pénétrer au premier rang!
--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme
un oeuf; toutes les places sont occupées.
MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupées; j'ai pris deux
billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y
seraient.
LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le
dis.
MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se
trouveront sur mon chemin.
Et, enjambant sur le monsieur qui défendait le passage, elle allait se
jeter sur une dame placée devant, lorsque le monsieur tira si fortement
ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette
jambe pour prêter main-forte à son voisin; Mme Bonbeck se mit à jurer
comme un templier, à vouloir se faire jour à coups de coude et à coups
de genou. Le public, impatienté, cria: «À la porte!» On s'attendait à
une bataille en règle, lorsque, à la stupéfaction générale, Mme Bonbeck
resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les
épaules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux
effarés: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz.
--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable êtes-vous ici?
Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses à droite, à
gauche, devant, derrière, se retira au dernier rang avec Boginski, qui
suait à grosses gouttes, et continua à appeler de sa voix la plus douce
Simplette Prude et Coz,
Simplicie, terrifiée, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus
effrayée encore que sa jeune maîtresse, ne pouvait faire un mouvement
ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air féroce et
Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant
il était honteux de la scène qui venait de se passer. Mme Bonbeck
continuait à appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus élevé.
--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle
importunait.
MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre à
recevoir de personne. Je n'empêche personne de parler, et je veux parler
si cela me plaît.
LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez
pas le droit de troubler la représentation.
MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nièce, et je l'aurai.
LE MONSIEUR.--Quelle nièce? Vous êtes arrivée en tête-à-tête avec cet
infortuné qui sue sang et eau, tant il est honteux.
Mme Bonbeck se tourna vers Boginski.
--Venez ici, près de moi, mon garçon. Pas vrai, vous n'êtes pas honteux?
BOGINSKI.--Non, Mâme Bonbeck.
--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi!
MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbécile, de ne pas
répéter mon nom à chaque parole!
--Oui, Mâme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus
troublé.
MADAME BONBECK.--Encore?
BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.--Animal! tu mériterais...
BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck.
--Ah! ah! ah! continuèrent les voisins; la bonne pièce! c'est plus
amusant que les chevaux.
--Tas d'imbéciles! leur cria Mme Bonbeck.
Des éclats de rire furent la seule réponse que lui adressèrent ses
voisins. «Silence! criait-on de toutes parts! la représentation va
commencer!»
Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places étaient vides;
Coz avait profité de l'épisode de Boginski pour faire partir Prudence et
Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles étaient si tremblantes, qu'il
les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car à peine
le fiacre s'était-il éloigné de dix pas, que Mme Bonbeck parut à la
porte du théâtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda
de tous côtés, fit le tour du théâtre, et ne voyant pas ce qu'elle
cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant.
MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus.
BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mâme, B...?
MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de répéter à tout
propos: «Mâme Bonbeck, Mâme Bonbeck», a fait rire ces mauvais drôles; je
me suis fâchée, j'ai perdu de vue ma nièce et les autres, et ils se sont
sauvés pendant, que vous débitiez vos sottises.
BOGINSKI--Bien sûr, Mâme B... Mâme, moi pas recommencer.
MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois
encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens,
cette diable de Simplicie L'ai-je cherchée depuis ce matin!
Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine
à. la suivre. Ils furent arrêtés deux fois par des patrouilles; on les
prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisième fois, un
sergent de ville, ayant la même pensée, leur barra le passage, et ne
consentit à les laisser aller qu'à la condition de les accompagner
jusqu'à l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils étaient
réellement innocents de tout vol et de tout délit.
Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attristé de la vie à
laquelle il s'était condamné, et presque décider à faire comme son ami
Coz et à chercher un autre moyen d'être logé, nourri, habillé gratis.
Simplicie rentrait, de son côté, désolée d'avoir manqué le spectacle
dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agitée de la crainte d'être
retrouvées et enlevées par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauvé ses
protégées des vivacités de cette excellente furie. En rentrant, elles
apprirent que Mlles de Roubier étaient encore venues voir Simplicie et
avaient témoigné leur étonnement de la savoir sortie.
Simplicie se coucha et dormit profondément; Prudence en fit autant, Coz
mit son lit en travers de la porte d'entrée. Rassuré par cette mesure
contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas à ronfler jusqu'au
lendemain.
Plusieurs jours se passèrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles
de Roubier; elle devenait meilleure en leur société, et sentait de plus
en plus ses ridicules et ses défauts. Elle attendait avec anxiété une
réponse à la lettre qu'elle avait adressée à sa mère le jour même
qu'Innocent écrivait à son père, et qui était conçue dans les fermer
suivants:
«Ma chère maman,
«Je ne suis plus chez ma tante; je me suis échappée avec Prudence et
Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tête rouges
et enflés; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma
tante m'avait déjà donné plusieurs soufflets; elle est si colère et j'ai
si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauvées chez Mme
de Roubier, qui nous a donné un petit appartement où nous vivons seules
avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'étais méchante,
vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est
pourquoi, ma chère maman, je vous demande bien pardon d'avoir été si
méchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donné
beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est méchante
comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis très triste et
très malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chère
maman, faites-moi revenir près de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais
je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chère
maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je
ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire,
ainsi il sera très utile à papa. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse
de tout mon coeur| ainsi que papa.
«Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.»