LES ÉPREUVES D'INNOCENT

Innocent n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé chez sa tante et

de la fuite de sa soeur. Il continuait à la pension sa vie pénible et

accidentée par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades.

Paul, Jacques et Louis le protégeaient de leur mieux mais ils n'étaient

pas de sa classe et ils ne pouvaient prévoir ni empêcher les méchancetés

de détail dont il était la victime.

Un jour, pendant le silence de l'étude, une légère agitation se

manifesta sur les bancs. Une révolte avait été préparée par la majorité

de la classe pour se venger des maîtres de cette pension où les élèves

étaient rudement traités, mal nourris, mal couchés et sans aucune des

distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collèges;

c'était Innocent qui avait été désigné pour servir de prétexte à

l'émeute projetée On se poussait du coude, on riait sous cape, on se

risquait même à chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement

sur Innocent, dont l'air benêt et les vêtements démesurément longs et

et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le maître d'étude

avait plusieurs, fois levé des yeux courroucés sur ses élèves, mais ces

derniers semblaient deviner l'instant où le maître les regarderait, et

il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait

aussi, sans comprendre la cause de ce désordre; il souriait et ne

prenait aucune précaution pour s'en cacher, précisément parce qu'il

n'avait aucune part au complot. Il arriva que le maître surprit un

regard d'Innocent, qui tournait la tête à droite et à gauche pour

trouver le motif de la gaieté de ses camarades.

--Monsieur Gargilier, s'écria le maître, qui croyait avoir trouvé le

coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.

Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trébucha contre la

table; il se remit en équilibre, trébucha de nouveau, se débattit contre

un lien qui le retenait à son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le

signal d'un tumulte général, les uns se précipitèrent pour le relever,

d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de

place et faire du bruit sous prétexte de le secourir. Le maître tapait

sur son pupitre, criait: «En place, Messieurs!» mais ils faisaient

semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute

d'Innocent.

--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le maître... Deux cents vers

à copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par

terre.

Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus à son secours le

tiraient par les jambes, l'aplatissaient à terre, le roulaient sous le

banc sous prétexte de lui venir en aide. Enfin le maître d'étude, outré

de colère, arriva lui-même dispersa les élèves en s'aidant des pieds et

des poings, et donna une taloche à Innocent toujours étendu. Innocent

tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avança d'un

pas, toujours suivi du banc à la grande surprise du maître et à la

grande joie des élèves qui laissèrent échapper des rires contenus

jusqu'alors. Le maître se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent

avait été attachée au banc de la classe; les élèves l'ayant quitté,

Innocent entraînait le banc ainsi allégé.

--Messieurs, cria le maître irrité, vous êtes un tas de mauvais petits

drôles, de vrais Satans, d'affreux Méphistophélès, du gibier de

Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand

aurez-vous fini vos scélératesses à l'égard de ce jeune Innocent, dont

vous faites un martyr, dont vous êtes les bourreaux, que vous rendrez

imbécile, idiot, à force de tortures! Je consigne toute la classe

jusqu'à ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous

défends de rire, parler, de bouger, de respirer....

Le maître fut interrompu par des rires partis de tous les coins de

l'étude.

--A bas le pion! à bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.

--Messieurs...

--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse à son

capon!

--Messieurs...

Une foule compacte d'écoliers lui coupa la parole en se ruant sur lui;

en une seconde il se vit entouré d'une quarantaine de furieux; les uns

lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient

de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinçait, on le

secouait. La quantité devant à la longue l'emporter sur la qualité, le

maître jugea prudent de ne pas attendre; il se débarrassa de ses ennemis

comme il put, et à grand'peine il parvint à gagner la porte, l'ouvrit,

se précipita dehors, la referma à double tour et courut prévenir le

maître de l'émeute qui venait d'éclater. Le maître n'était pas dans son

cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le maître

d'étude l'eût rejoint et l'eut amené à la porte de la classe, les petits

misérables, excités par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait

tramé ce complot et qui avaient attaché la pauvre d'Innocent pour amené

le désordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la

punition de sa prétendue trahison.

Dès qu'ils furent enfermés, ils comprirent l'abîme dans lequel ils

s'étaient jetés, et le calme se rétablit subitement.

Innocent était encore attaché au banc et cherchait vainement à casser la

solide ficelle qui le retenait.

--Tire-toi de là si tu peux, mauvais capon! cria un des élèves, tu iras

nous dénoncer après.

--Il faut l'empêcher de sortir! cria un autre.

--Et le punir de ses caponneries, dit un troisième.

--Jugeons-le, procédons légalement.

--Oui, pour qu'il s'échappe pendant que nous le jugerons!

--La porte a été fermée par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre?

--Il sautera par la fenêtre.

--Nous saurons bien l'en empêcher.

--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le déclare

coupable et je le condamne à recevoir cinquante coups de règle sur les

reins.

--Moi aussi! moi aussi! crièrent, la plupart des élèves.

Une vingtaine des plus mauvais se jetèrent sur Innocent, qui les mains

jointes, l'air effaré, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir pitié

de lui et de ne pas lui faire de mal.

--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit,

je vous eu prie, mes amis, ayez pitié de moi.

--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu

vas être puni, toi aussi.

Et sans écouter ses supplications et ses cris, ils le jetèrent par

terre, lui arrachèrent sa redingote et tombèrent sur lui armés chacun

d'une règle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grâce;

les méchants garçons, s'animant les uns les autres, le frappaient

toujours.

Le groupe qui s'était abstenu de l'exécution commençait à murmurer et à

s'émouvoir.

--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas écoutée.

--Assez! répétèrent trois ou quatre voix.

--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succès. Le groupe

s'agita, se concerta un instant, et tous, s'élançant d'un commun accord

sur les méchants camarades, délivrèrent le malheureux Innocent, dont les

vêtements déchirés et les cris pitoyables témoignaient de l'animosité

ainsi que de la malice de ses assaillants.

Pendant que quelques élèves maintenaient de vive force les dix ou douze

qui avaient été les plus acharnés au supplice du pauvre Innocent,

les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; à peine

avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des

promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte

s'ouvrit et M chef d'institution, accompagné du maître d'étude et de

quelques hommes attachés à la maison, parut et parcourut du regard

les différents groupes qui, s'offraient à ses yeux. Dans un coin, un

demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses défenseurs;

à un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'étaient

abstenus à la fin et qui n'avaient pas lutté contre les libérateurs

d'Innocent. Au milieu de la salle éfait un groupe nombreux qui soutenait

Innocent et qui cherchait à mettre un peu d'ordre dans ses vêtements en

lambeaux. Son visage était couvert de sang par suite d'un rude coup de

poing qu'il avait reçu sur le nez.

D'un coup d'oeil le maître comprit ce qui venait de se passer. Il

commença par appeler deux domestiques:

--Prenez cet infortuné Gargilier, montez-le à l'infirmera et dites à

l'infirmière de voir si ces petits misérables ne lui ont pas fait un mal

sérieux.

--Prenez dans le coin, là-bas, les mauvais garnements qui se défendent

la règle à la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se

tiennent prêts à porter les lettres aux parents de ces élèves.

Puis, se tournant vers le maître d'étude:

--Pour les autres, tous coupables, mais à de moindres degrés grande

retenue jusqu'à nouvel ordre. Nous ferons une enquête et nous séparerons

les sots des méchants pour leur faire des parts différentes.

Les ordres du maître s'exécutèrent sans aucune opposition; les élèves

étaient tous plus ou moins consternés, selon qu'ils se sentaient plus ou

moins coupables, car aucun n'était innocent.

Le résultat de l'enquête fut l'expulsion de cinq élèves qu'on renvoya le

soir même à leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour

douze autres élèves, et la privation d'une sortie et d'une promenade

pour le reste de la classa Innocent contusionné, meurtri, resta quelque

jours à l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scène qui

l'avait occasionnée se répandit promptement dans toutes les classes;

elles témoignèrent une curiosité générale et chacun voulut visiter

Innocent et lui témoigner sa sympathie. Les plus charitables furent,

comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la

pension le jour de l'événement ils inspirèrent à Innocent une amitié qui

le disposa à la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour

obtenir de ses parents l'autorisation de venir à Paris et à la pension;

il un témoigna un grand regret; ses amis profitèrent de ses aveux pour

lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa

conduite avait été coupable et comme le bon Dieu le punissait par

l'accomplissement même de ses désirs.

--Si tu étais resté chez toi, tu aurais toujours regretté la pension; tu

n'en aurais pas connu les désagréments, tu aurais eu de l'humeur contre

ton père, dont tu ne savais pas apprécier la bonté.

--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; à présent, quand j'aurai le

bonheur de retourner à Gargilier, je ne demanderai à mon père qu'une

seule grâce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obéissant que

j'étais révolté, aussi studieux, que j'étais paresseux. Oui, mes amis,

grâce à vous je sais, je vois combien j'ai été coupable et combien je

dois remercier Dieu de m'avoir envoyé de si rudes châtiments.

En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un

excellent élève; quand il fut tout à fait rétabli, il écrivit à son père

la lettre suivante:

«Mon père, mon cher père, pardonnez-moi, car j'ai été bien coupable;

ayez pitié de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire

forcé, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes résistances à vos

ordres et à vos sages conseils, a vous séparer de moi en m'envoyant

dans cette pension dont je voulais si sottement et si méchamment porter

l'uniforme. J'ai entraîné Simplicie à faire comme moi, à bouder, à

pleurer, pour vous obliger, à force d'ennui et de contrariété, à me

donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison,

j'y suis si maltraité, que vous auriez pitié de moi si vous voyiez ma

tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les maîtres sont

assez bons, mais il y en a de bien durs; les élèves sont d'une

méchanceté que je n'aurais jamais soupçonnée; une fois ils m'ont presque

étouffé; J'ai été malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant

battu avec leurs règles, dans une révolte, qu'ils ont déchiré mes habits

et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai été obligé d'aller à l'infirmerie;

j'ai encore des plaques noires partout et je puis à peine m'asseoir: Je

n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas

pourquoi elles ne sont pas venues me voir.

«Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir près de vous et

gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir à Gargilier,

ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je

ne reviendrai plus dans ce Paris que je déteste! J attends votre réponse

avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez,

car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous

embrasse, mon cher papa et ma chère maman et je suis votre fils bien

repentant et bien malheureux.

«Innocent GARGILIER.»

Quand cette lettre fut écrite. Innocent se sentit le coeur soulagé; il

savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son

père ne vint immédiatement le chercher. Dans cet espoir, il écrivit à

Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui

venait de lui arriver et la demande qu'il avait adressée à son père.

Le chef d'institution écrivait de son côté à M. Gargilier:

«Monsieur,

«Je dois vous prévenir que monsieur votre fils a été pris en grippe

par ses camarades à la suite d'une dénonciation qu'il a faite, dans

l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux épreuves

dans lesquelles il a couru des dangers sérieux et sans que les maîtres

chargés de la garde des élèves aient pu l'empêcher. Il est sans cesse en

proie à des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son

intérêt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai obligé de me

délivrer le plus tôt possible de l'inquiétude dans laquelle je suis à

son égard!

«Héraclius DOGUIN.»

Ces deux lettres trouvèrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour

un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu'à leur retour qu'ils apprirent

la triste position de leur fils.

Les deux nigauds · 第 38 / 53 题