Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck
attendait au salon que Boginski eût revêtu les beaux habits qu'elle lui
avait fait faire; elle-même avait fait une toilette soignée; ses cheveux
gris étaient ornés d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe était en
soie brochée d'émeraude; ses mains ridées étaient cachées par des gants
blanc en peau de daim, et ses pieds étaient chaussés de bas chinés et
de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement.
Boginski entra, bien peigné, bien cravaté, bien habillé.
--C'est bien, mon ami, lui dit-elle après l'avoir inspecté, vous êtes
très bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prêtes et envoyez
chercher un fiacre.
Boginski revint la mine effarée.
Mâme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux.
MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! Où partis?
BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mâme Bonbeck. Trouvé personne, chambre vide.
MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai déjà dit de ne pas toujours répéter
Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence
Je vais lui laver la tête d'importance. A-t-on jamais vu une sotte
pareille, qui laisse courir cette péronnelle avec ce Polonais roux!
Boginski avait disparu aussitôt après avoir reçu l'ordre de chercher
Prudence; il rentra comme elle finissait de parler.
BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide!
MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misérable! Je lui
donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre à l'avenir! Ah! elles
croient qu'on peut se moquer de moi et me planter là comme une vieille
guenille! Elles croient quelles iront en soirée et que je resterai à
garder la maison! Et qu'allons-nous faire à présent, mon ami? Où aller
pour nous amuser?... Mais parlez-donc. Où voulez-vous que j'aille?
BOGINSKI--Moi peut mener Mâme, B.... (Boginski s'arrête à temps) au café
Musard. Très joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement...
MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme!
BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entrée.
MADAME BONBECK.--Je payerai, imbécile! Donne-moi le bras et viens.
Mme Bonbeck, écumant de colère, saisit le bras de Boginski terrifié,
descendit l'escalier quatre à quatre, traversa, les rues, longea les
trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter
contre un homme qui avait un cigare entre les dents.
«Doucement, la belle», dit l'homme en étendant les bras et lui barrant
le passage.
Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui était un peu pris
de vin et qui, dans l'obscurité, croyait reconnaître sa soeur qu'il
attendait, voulut l'attirer sous le réverbère pour se montrer à elle.
«Lâchez-moi!» cria Mme Bonbeck.
L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit
le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le
ruisseau en s'écriant:
«Gredin!»
Le réverbère éclairait en ce moment le visage furibond et la personne
étrange de Mme Bonbeck.
L'homme se recula épouvanté en criant:
«Le diable!»
--A ce cri, la foule ne tarda pas à s'amasser; Boginski, embarrassé de
l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller.
--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et
ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un
tas de lâches et de gredins!
Mme Bonbeck s'était reculée d'un pas sur le trottoir et s'était mise
en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'était
esquivé, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme.
--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose
m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous êtes de braves gens
Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous êtes de bons enfants.
Et Mme Bonbeck s'éloigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras,
laissant la foule ébahie et grandement amusée des allures et du langage
de la _vieille_.
--Rentrons à la maison, mon garçon, dit Mme Bonbeck; cette scène m'a
émue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux être là quand
cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun
leur paquet.
--Bonne Mâme, dit Boginski de son air le plus câlin, pas gronder fort
Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude;
lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mâme; lui triste,
triste, si Mâme gronder; lui souffrir pauvre Coz.
--Bien! bien! mon ami! répondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous
êtes un brave garçon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui
dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles
veulent sortir.
--Et vous pas dire trop fort à pauvre ami, bonne Mâme? reprit Boginski
en la regardant avec inquiétude.
--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire,
dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience.
Boginski jugea prudent de se taire; il se borna à serrer la main de sa
vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continuèrent leur route
silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit à
Boginski d'aller se coucher et resta seule à attendre Simplicie et
Prudence.
Elle marchait à grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son
irritation était au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle
marcha à la rencontre de Simplicie et de Prudence.
--Pan! pan! Aïe! aïe! Deux soufflets et deux cris furent le signal du
retour. Puis une rude poussée à Prudence stupéfaite, qui alla tomber sur
une chaise de l'antichambre.
--Insolentes! je vous apprendrai à me jouer des tours, à courir la
prétentaine, à me laisser droguer à la maison, à débaucher mes Polonais,
à prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les maîtresses! Vous
croyez pouvoir vous moquer de moi!
Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colère, saisit les cheveux frisés de
Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lança hors de
la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le
bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre
Simplicie. Toutes deux criaient à ameuter la maison; Boginski redoutant
pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colère
de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz
parvint enfin à se dégager de l'étreinte de son camarade et entra
dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck écumant de colère, les yeux
étincelants, les lèvres, tremblantes, le visage affreusement contracté,
les poings crispés, haletant et suffoquant.
--Oh! Mâme Bonbeck!
--Tais-toi! hurla-t-elle.
--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence?
--Tais-toi! répéta-t-elle.
--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous
méchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre,
vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui
fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et
vous battre, punir comme si Mme Prude méchante! Pas bien, Mâme Bonbeck,
pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant,
femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout.
A mesure que Coz parlait, la colère de Mme Bonbeck tombait; elle finit
par être honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz:
--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi
comme une bête brute... J'étais en colère contre vous aussi, mon pauvre
Coz.
COZ.--Moi? Moi rien fait pour fâcher! Pourquoi colère sur Coz?
MADAME BONBECK.--Parce que vous étiez parti avec Simplette et Prude
sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et
Boginski chez Mme de Roubier.
COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller
seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission à
vous.
MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et
Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique...,
que je leur demande pardon, puisque ai eu tort.
Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper à
la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne répondit. Il frappa
encore; même silence.
--Mam'selle! Madame Prude! Mâme Bonbeck vous demander; venir au salon
tout de suite.
Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on
continua à ne pas répondre.
--Mam'selle et Mme Prude pas répondre, vint dire Coz, consterné, à Mme
Bonbeck, dont il redoutait la colère.
--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'après
elle-même. Demain elles seront calmées et je leur demanderai pardon, car
je dois avouer que je les ai menées un peu rudement. Bonsoir mon ami; il
est près de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant.
Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait
avec inquiétude le résultat des reproches hardis de son ami. Quand il
sut le retour de Mme Bonbeck et le succès évident de Coz, il fut content
et dit, en se frottant les mains:
--Bon ça! Mâme Bonbeck colère, furieuse, mais pas méchant. Mais dis pas
trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fâcher Mâme Bonbeck; elle bonne pour
nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin.
Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous égal
les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: «Méchant, pas
bon.»
COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme
excellent. Moi pas aimer lâche, pas aimer colère.
BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fâche et chasse nous?
COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa,
maman, bons; moi là-bas travailler, servir; moi pas aimer à faire
musique; moi aimer courir, travailler à terre, à chose qui fait remuer.
BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dîner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck
très bon. Toi partir si veux moi rester.
Coz ne répondit pas, se déshabilla et se coucha; Boginski en fit autant,
et tous deux ne tardèrent pas à ronfler.