UNE SOIRÉE CHEZ DES AMIES

Quelques jours après la scène de police correctionnelle, Mme Bonbeck

dit à Simplicie de s'habiller pour aller passer la soirée chez Mme de

Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut

appeler Prudence.

--Vite, Prudence que je m'habille.

PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre?

SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas à carreaux.

PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle?

SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pensé à la coiffure. Je n'en ai

pas.

PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien

pommadés, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte.

SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire à Coz d'aller

m'acheter une couronne de fleurs.

PRUDENCE.--Oui, Mam'selle.

Prudence courut chercher Coz, qui courut à son tour faire l'emplette

demandée par Simplicie. Un quart d'heure après il rentra tout essoufflé,

apportant une magnifique couronne de pivoines rouges.

SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces énormes fleurs? C'est beaucoup trop gros,

trop grand.

PRUDENCE.--Le marchand a dit à Coz qu'on les portait comme ça, que

c'était la grande mode.

SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma

tête. Prudence.

PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte;

ce sera magnifique.

Prudence, ne sachant pas employer les épingles à cheveux, se mit à

coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le désir d'être belle

tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle

regarda Simplicie avec admiration.

--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait

voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tête

de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle.

Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs

qui surmontait sa tête déjà trop grosse et acheva de s'habiller.

SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur.

PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester à

l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle.

SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est

sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre

sous à mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de

l'autre jour.

La pauvre Prudence, un peu mortifiée et chagrine mais toujours dévouée à

ses maîtres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix

minutes, parée comme une châsse. Un grand bonnet breton, une croix à la

Jeannette un châle en foulard de coton, plissé à la bretonne, une robe

de laine rayée rouge un tablier en laine noire, des souliers à boucles,

des bas à côtes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie

l'examina des pieds à la tête, et fut contente, son amour-propre était

satisfait.

--C'est bien, dit-elle; dis à Coz d'aller chercher une voiture.

Peu d'instants après, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le

faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'éleva entre

Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz

à l'antichambre. Claire laissa échapper un: «Ah!» involontaire à

l'apparition de cette toilette singulière. L'exclamation de Claire fit

retourner une douzaine de cousines et d'amies qui étaient réunies dans

le salon, et chacune répéta le «Ah!» de Claire; un sourire général

succéda à ce premier moment de surprise. Simplicie avança pour dire

bonjour à ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une

révérence à chacune d'elles. A la cinquième, Sophie s'écria:

--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en cérémonie comme à une

présentation; Claire, mène la dire bonjour à maman.

Claire, étouffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon à côté.

--Maman, dit-elle...

--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner

CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour.

MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu!

quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu déguisé si ridiculement

cette pauvre fille?

CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver.

MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette!

Quelle idée bizarre! Ma pauvre Simplicie, à Paris il n'est pas d'usage

de se déguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore

loin. Ôtez tout cela, et gardez les vêtements que vous avez sous cette

robe de grand'mère qui ne vous va pas du tout.

SIMPLICIE.--Mais, Madame...

MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule.

CLAIRE, _riant_.--Mais, maman...

MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le

monde rit de votre déguisement.

Simplicie rougit et parut agitée; elle venait de comprendre le ridicule

de sa mise.

MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? Êtes-vous

souffrante?

Simplicie ne répondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui

où étaient les enfants; elle les trouva riant tous aux éclats; le rire

gagna Claire, malgré ses efforts pour garder son sérieux; Marguerite

et Sophie chuchotaient et riaient à se tordre. Simplicie, honteuse,

désolée, restait debout, tête baissée, plus ridicule encore par le

contraste de ses pivoines énormes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa

mine piteuse et ses yeux larmoyants.

CLAIRE.--On s'est moqué de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et

vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ôter ces fleurs horribles; vous

serez déjà moins drôle.

MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret;

ce ne sera pas long.

Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire

une pivoine.

SIMPLICIE.--Aïe vous m'arrachez les cheveux.

SOPHIE.--J'ai à peine tiré; je n'ai touché qu'une pivoine, une belle,

par exemple.

Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie.

MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc à ces pivoines? On ne peut pas les

détacher des cheveux!

--C'est cousu! s'écria Sophie.

--Cousu! répétèrent les enfants, en se poussant pour voir,

SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux!

Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputèrent la

tête de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines.

Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien

que, peu d'instants après la couronne de pivoines put être enlevée; mais

hélas! avec un accompagnement formidable de cheveux,

Claire poussa un cri. Simplicie leva la tête et vit les pivoines avec

une frange de ses cheveux.

SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux!

Et, se levant avec précipitation, elle courut à une glace, où un

spectacle déplorable s'offrit à ses regards; sa tête ressemblait à une

tête de loup: ses cheveux, coupés en brosse, se dressaient de tous

côtés; partout des mèches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait

immobile et consternée. Se retournant enfin avec colère:

--Vous êtes des méchantes, Mesdemoiselles; c'est exprès que vous m'avez

rendue affreuse et ridicule.

MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'êtes pas plus qu'avant, Mademoiselle;

et ridicule, vous l'êtes moins que vous ne l'étiez.

SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abîmé mes fleurs et mes

cheveux.

VALENTINE.--C'est par charité pour qu'on ne se moque pas de vous toute

la soirée.

SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous où l'on se moque de moi; à Gargilier

et chez ma tante, personne ne s'en moque.

SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin

de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons été vous chercher?

SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invitée?

MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous

consoler de votre aventure de l'autre jour.

CLAIRE.--Écoutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes très fâchées

de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de

peigne, il ny paraîtra pas.

SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez

le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera.

CLAIRE--Où est votre bonne?

SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me

recoiffer.

Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se

rendre à l'appel de sa jeune maîtresse. Elle poussa un cri d'effroi en

voyant la tête hérissée de Simplicie, dépouillée de ses belles pivoines.

SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont

fait par jalousie de mes pivoines.

PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles

demoiselles! Pas possible!

SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coupés.

--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle

Simplicie! Je n'aurais jamais cru...

CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie

que nous avons coupé si maladroitement les cheveux de votre pauvre

Simplicie; nous avons été maladroite en voulant la débarrasser de sa

couronne de pivoines, qui était ridicule.

PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'était pourtant bien joli; je les avais

cousues bien solidement, et ça faisait bon effet sur la tête de

Mam'selle.

Tout en parlant, Prudence défaisait les nattes de sa jeune maîtresse;

on lui avait apporté un peigne et une brosse. Quand tout fut défait, il

n'en resta pas le quart sur la tête de Simplicie; presque tout était

coupé. Simplicie pleurait, Prudence se désolait, les enfants étaient

consternés, quoique Simplicie n'inspirât pas beaucoup de compassion.

--Que faire? s'écria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander

à maman de venir voir.

Claire courut raconter à sa mère ce qui était arrivé. Mme de Roubier ne

fut pas fâchée de cette leçon donnée à la vanité de Simplicie; elle alla

juger par elle-même, avec ses soeurs, A et amies, de l'étendue du dégât;

elle sourit de la figure étrange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur

seul pouvait trouver un remède à l'ouvrage de ces demoiselles. Elle

sonna, dit à un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et

consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer à la Caracalla,

avec les cheveux courts et frisés partout. Le coiffeur arriva sourit,

coupa les mèches restantes, retailla les cheveux mal coupés, mit les

fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frisée comme

un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa

bonne humeur. La soirée se passa à plaisanter sans méchanceté de la

mésaventure de Simplicie, quelques pointes lancées par Marguerite et

par Sophie piquèrent légèrement Simplicie, mais elle ne les comprit

pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gâteaux, du thé des sirops

terminèrent la soirée. Quand Simplicie prit congé de Mme de Roubier,

celle-ci lui dit:

--Ma chère enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez

habillée simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est

pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement,

de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier

soi-même, et ne pas chercher à être mieux que les autres. Je suis fâchée

que vos cheveux soient au panier au lieu d'être restés sur votre tête,

mais la faute en est à votre mauvais goût et à votre vanité.

Simplicie rougit, ne dit rien, mais se révolta dans son coeur contre

le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondément sur une

banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une

chaise. On eut de la peine à réveiller le pauvre Coz; il courut chercher

un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au

domicile de Mme Bonbeck. Simplicie était loin de s'attendre à l'orage

qui avait grondé en son absence et qui devait éclater au retour sur sa

tête frisée à la Caracalla.

Les deux nigauds · 第 32 / 53 题