POLONAIS RECONNAISSANTS

Ils se dépêchèrent si bien qu'ils arrivèrent à la maison juste à temps

pour dîner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz

et Prudence, qui avaient longtemps couru à la recherche des enfants,

étaient rouges et suants; il allèrent chacun chez soi pour changer de

linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela

et il accourut dans la salle à manger; où Mme Bonbeck se mettait à table

avec Boginski et les enfants.

MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous

avez! Plus rouge que vos cheveux! Où avez-vous été pour vous mettre en

cet état?

COZ.--Moi pas rouge, Mâme Bonbeck; moi pas état, moi comme toujours.

MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous

êtes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir

pourquoi vous êtes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir

pourquoi vous êtes rouge.

COZ.--Moi peux pas savoir, Mâme Bonbeck.

MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie,

qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises.

SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce

qu'il a chaud probablement.

MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud?

SIMPLICITÉ.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait

chaud.

MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus?

SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.

MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la même réponse: «Je ne sais pas,

ma tante». Innocent, mon garçon, tu n'es pas dissimulé, toi; et tu vas

me dire pourquoi Coz est si rouge.

INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a

tellement serré sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.

MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbécile, veux-tu lâcher

ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!

Coz ne répondit pas, il était stupéfait de l'invention d'Innocent et il

n'éprouvait, nullement le besoin de dénouer sa cravate.

--Entêté! coquet! s'écria Mme Bonbeck en se levant de table et se

dirigeant vers Coz, attends, mon garçon, je vais te faire respirer

librement.

Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dégager, tira

en arrière; la cravate se dénoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck;

on vit alors, à la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de

chemise et qu'au bas de la cravate était attaché un morceau de papier

formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperçut la première du dénûment

du malheureux Polonais.

--Pauvre garçon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous

manquiez de linge? Et vous, Boginski, êtes-vous aussi pauvre que Coz?

Boginski ne répondit pas, rougit et baissa la tête. Mme Bonbeck examina

sa cravate et vit qu'elle avait également un morceau de papier comme

celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la

mangea en silence. Le reste du dîner fut sérieux. Mme Bonbeck servit

les Polonais plus abondamment que de coutume. Après dîner, elle appela

Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la

main quelques pièces d'argent, rentra dans le salon, donna à Coz de la

musique à graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne

s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusèrent à examiner les outils à

graver et la manière dont Coz s'en servait, et fut assez agitée pendant

une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernière revint

portant un gros paquet, qu'elle remit à Mme Bonbeck. Le paquet fut

ouvert, examiné.

MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voilà pour vous

apprendre à venir dîner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en

leur jetant à la tête deux paquets dont ils eurent quelque peine à se

dépêtrer.

Ils ramassèrent les effets épars sur le parquet, virent avec bonheur que

chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois

de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisèrent à

plusieurs reprises, avec affection et respect.

--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec émotion; et une

autre fois, quand vous manquerez du nécessaire, venez me le dire. Je ne

laisserai pas dans le besoin des créatures humaines chassées de leur

pays par un abominable Néron.

Boginski et Coz essuyèrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de

mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgré eux; Mme

Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette:

--Allons, allons, s'écria-t-elle avec gaieté, nous voici à même de

trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je

veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens

heureux.

--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie à mi-voix.

--Ni la mienne, ajouta Innocent de même en soupirant.

MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez là-bas, vous autres?

Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde

soit heureux.

INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je

ne suis pas heureux parce que je vis éloigné de vous dans cette horrible

pension où je m'ennuie à mourir.

MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garçon? tu as voulu

faire à ta tête, et voilà. C'est bien tout de même, ce que tu dis là.

Nous arrangerons cela; j'écrirai à mon frère Gargilier; nous te tirerons

de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la

moue?

SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.

MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus

impatientante. «Je ne sais pas, ma tante.» Pourquoi ne dis-tu pas comme

ton frère? A la bonne heure, celui-là. Il parle et parle très bien.

Tiens, j'ai une furieuse démangeaison de te donner une paire de claques.

Va-t'en. Vrai je ne réponds pas de moi; la main me démange.

Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se

soustraire aux envies fâcheuses de sa tante et courut se jeter sur une

chaise dans sa chambre; elle réfléchit tristement à la vie qu'elle

menait à Paris: pas un plaisir, pas même de repos, et beaucoup de

contrariétés, de peines et d'ennuis. Elle commença à reconnaître le vide

que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur

tendresse; leur dévouement lui apparut sous son vrai jour; elle se

trouva ingrate et méchante; elle sentit combien elle les avait blessés,

chagrinés; elle pensa avec effroi au temps considérable qui lui restait

encore à vivre loin d'eux et près d'une tante qu'elle redoutait; Après

quelques hésitations elle se décida à écrire à sa mère et à la prier de

la laisser revenir à Gargilier.

Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le

garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut chargé de le ramener au collège,

où il fut reçu par l'annonce d'une retenue de récréation pour n'être pas

rentré la veille. Il eut beau réclamera le maître d'étude lui répondait

toujours: «C'est le règlement! je n'y puis rien changer». Il se soumit

en pleurant et, de même que Simplicie, réfléchit avec douleur aux

douceurs de la vie de famille dont il s'était privé, et aux ennuis

pénibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il

réfléchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure

matinale du lever, à la nourriture mauvaise et insuffisante, à la

tyrannie des élèves, à la longueur des leçons, aux punitions infligées

pour la moindre négligence, et il se repentit amèrement d'avoir forcé

son père à l'envoyer dans cette maison d'éducation.

Les deux nigauds · 第 28 / 53 题