Innocent partit enchanté de se retrouver avec les siens. Il n'attendit
pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre à quatre l'escalier de
sa tante Et se précipiter dans le salon, où elle jouait sur son violon
une symphonie de Beethoven, accompagnée par la flûte de Boginski.
--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'écria Innocent en se
jetant à son cou, sans égard pour la symphonie, le violon et l'archet.
MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon
violon; tu as manqué briser mon meilleur archet, et tu nous as
interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la
bémol.
INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'étais si content de vous voir!
MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me
connais à peine.
INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai
regrettée plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.
MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garçon,
mais que tu détestes la pension. Te voilà donc sorti?
INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journée avec vous.
MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empêcher ma
musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie
et reviens pour dîner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante
pianissimo, con amore, maestoso_!
A peine eut-elle tiré quelques sons du violon, qu'une nouvelle
interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha
sans voir sur la queue du chat, à demi-couché sur le ventre du chien. La
douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les
griffes de ses quatre pattes s'enfoncèrent dans la peau du chien, qui,
bondissant à son tour, s'élança sur le chat, puis sur Innocent: le chat
le reçût à coups de griffes, Innocent à coup de pied. La tante s'élança
sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle
lança l'amour des chats à l'autre bout de la chambre et d'un coup de
poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le
chat se blottit sous un canapé, le chien se réfugia derrière un rideau,
et Mme Bonbeck revint près de Boginski, son archet cassé à la main,
jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tâchant de le
remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en réserve, et pestant
contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski
ne disait rien, mais cherchait à la calmer en l'approuvant du geste,
du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon état
l'archet cassé. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaçait, Innocent
et Simplicie demandèrent à Prudence de sortir à pied pour se promener et
pour éviter la tante jusqu'au dîner. Prudence, toujours aux ordres de
ses jeunes maîtres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois
accompagnés du fidèle Coz.
Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz,
qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur
dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchantée de se donner une
si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les
enfants.
Ils marchèrent longtemps et toujours droit en avant. Ils étaient arrivés
sans le savoir aux Champs-Elysées; c'était pour eux un spectacle
magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux
divers, les Guignols et autres théâtres leur causaient une admiration
telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la
foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de
vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrêtaient, regardaient! Ils
s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle
et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur
demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se
retournèrent pour en demander à Prudence. Point de Prudence, ils étaient
seuls.
--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent.
--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si
vous n'avez pas de quoi les payer?
--Nous croyions que ma bonne était avec nous.
--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promène avec sa bonne!
Tout cela est bel et bon, mon brave garçon, mais il me faut mes six
sous, et je saurai bien vous les faire dégorger.
Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule
les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour
les enfants. La femme les tarabustait, les menaçait de les faire arrêter
comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent
par pleurera et appeler é leur secours Coz et leur bonne.
--Ça n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne
femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de
quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles!
--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils
n'ont pas d'argent, ils ont des vêtements; ceux du garçon sont assez
grands pour en vêtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour
mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote.
Voyons, mon garçon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien
tranquille pendant que je vais tailler ma calotte.
--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se
sauvant de chaise en chaise.
--Au secours! répétait Simplicie courant après son frère.
--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte.
--Ils veulent me voler six sous! cria la femme.
--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent.
--Rendez à cette femme les six sous que vous lui avez volés, mauvais
garnements, dit le sergent de ville.
--Nous n'avons pas volé; nous n'avons pas d'argent pour payer ses
chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue.
Après quelques informations prises de droite et de gauche, le servent
de ville déclara à la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa
protection.
--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants
ont sans doute leurs parents à Paris; en sachant leur adresse, vous
rentrerez toujours dans vos six sous. Où demeurez-vous, mon garçon?
--Je loge à la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma
tante, Mme Bonbeck.
Le sergent de ville sourit; la foule éclata de rire à nom significatif,
--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs à la bonne femme.
--Où demeure votre tante? demanda le sergent de ville.
--Rue Godot, répondit Innocent
--Quel numéro?
--Je ne sais pas, j'ai oublié.
--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le
sergent de ville.
--Mous reconnaîtrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un
fiacre qui nous y mènera.
--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmènera, mais
ne vous mènera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent.
--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'écria Innocent éclatant en
sanglots.
Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de
vérité, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux,
et qu'il les mènerait lui-même rue Godot.
--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai
pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les
jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui réponds des six
sous qu'on vous doit.
Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener
Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut
séparée violemment, et une femme éperdue, suivie par un homme à mine
étrange, s'élança dans le cercle au milieu duquel se tenaient le
sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de
chaises, fit trébucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras.
--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes maîtres, faut-il que j'aie eu
ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous étiez
accusés de vol par une méchante créature qui...
--Qu'est-ce à dire, méchante créature? interrompit la loueuse avec
colère. Créature vous-même, et mauvaise créature, encore!...
--J'ai retrouvé mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du
tout, répondit Prudence avec majesté.
--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse
d'enfants, coureuse, de promenades!
--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modération, dit le
sergent.
--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes maîtres! pardonnez-moi ma
distraction; Je ne sais où j'avais la tête d'avoir pu vous perdre de vue
une seule minute! Je n'ai pas cessé de courir et de vous appeler depuis
que je vous ai perdus.
Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus à
la loueuse de chaises, ni à ses injures; elle questionnait les enfants,
écoutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule
s'attendrissait et laissa éclater un murmure de désapprobation quand la
loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda impérieusement
ses six sous.
--Quels six sous? que voulez-vous encore?
--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon.
Le sergent de ville expliqua à Prudence la réclamation de la loueuse.
Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre
à la femme, en lui disant avec sévérité:
--Les voilà, ces six sous pour lesquels vous avez insulté mes pauvres
jeunes maîtres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le
prédis.
La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha
sans répondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une
main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour
retourner à la maison, non sans avoir remercié encore le sergent de
ville de la protection qu'il avait accordée à ses jeunes maîtres. Le
Polonais était honteux d'avoir si mal rempli son rôle.
--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire à tante
et à camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oublié regarder
enfants, avoir regardé chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait.
Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie
rien dire du pauvre Coz.
PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes
maîtres non plus, c'est ma faute plus que la vôtre, moi la bonne, moi
qui les ai élevés, C'est moi qui suis coupable.
INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus
coupables que toi; nous marchions, nous nous arrêtions sans penser à toi
et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas à
ma tante; elle serait probablement, en colère.
SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation.
COZRGBRLEWSKI.--Et moi chassé; et n'avoir plus chambre ni dîner; garder
seulement trente sous, donnés par le gouvernement; c'est pas assez pour
tout acheter, tout payer.
PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade
ne sauront pas un mot de l'affaire. Dépêchons-nous pour ne pas être en
retard. Mme Bonbeck n'aime pas à attendre.