Après dîner. Innocent s'était retiré tristement dans un coin de la cour,
lorsqu'il entendit appeler:
«Monsieur Gargilier, au parloir!»
Ses yeux brillèrent, et il s'élança vers la porte qui menait au parloir.
En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de
Cozrgbrlewski.
--Simplicie, Prudence, s'écria-t-il avec un accent de joie qui les
surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz.
Comment allez-vous vous? Comment va ma tante?
SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te
prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir?
INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste
d'être seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intéresse à
vous!
SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous êtes près de cent ici.
INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant
on est comme si on était seul.
COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous
pas aimer être sans soeur et sans bonne femme?
INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul.
SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir à Paris et
en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va?
INNOCENT.--Tu as ma tante, toi.
SIMPLICIE.--Oui, c'est agréable, ma tante! Elle me donne des soufflets,
elle me gronde. Je la déteste.
INNOCENT.--Tu as Prudence.
SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma
société.
INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime,
SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute.
INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure.
SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner à Gargilier, comme je
serais contente!
INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu?
SIMPLICÏE.--A rien; je m'ennuie.
INNOCENT.--Et toi. Prudence?
PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas.
Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide à la
cuisine, je promène Mam'selle.
INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie.
SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien?
INNOCENT.--Rien.
SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait
beaucoup en pension.
INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce
que j'ai été malade.
PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent.
INNOCENT.--Ils m'ont pressé, j'ai manqué étouffer je suis tombé sans
connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont délivré.
PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui?
Innocent, enchanté d'exciter la compassion, raconta longuement la
poussée dont il avait été victime et le renvoi des trois élèves qui
avaient excité les autres et qui avaient dirigé la presse. Simplicie
admirait plus le courage des défenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait
son frère. Quand il eut fini son récit. Prudence pleurait à chaudes
larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air féroce, serrait les
poings et répétait:
--Si moi là, moi aurais tué tous, comme à Ostrolenka. Brigands,
scélérats, bêtes brutes!
Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: «Voilà ce que
c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu être en pension!... et voilà
ce que tu as gagné à ton pensionnat.»
INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces
garçons étaient si méchants!
PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces
mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pièces.
INNOCENT.--Le maître a chassé les trois plus méchants; les autres
n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me défendront contre les
grands.
COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela.
INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe.
COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lâches! lâches!
Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux élèves de la grande
classe entrèrent au parloir. Coz s'élança vers eux:
--Vous, quelle classe? petit ou grand?
--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards.
--Ah! vous grande! vous lâches! vous presser M. Nocent? Voilà pour
grands, voilà pour lâches, voilà pour presser.
Et chaque voilà fut accompagné d'un moulinet de bras et de jambes qui
terrassa les élèves avant qu'ils eussent pu se reconnaître. Prudence
applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait ébahi; Coz, les poings
menaçants, regardait avec un sourire satisfait les deux élèves étendus à
ses pieds, se relevant lentement et avec effroi.
Quand ils furent debout, ils jetèrent à Coz un regard menaçant et
quittèrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait à
grands pas en long et en large dans le parloir.
INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont être furieux contre moi.
COZRGBRLEWSKI.--Eux lâches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits
faire peur aux grands.
--Certainement que vous avez très mal fait. Monsieur Coz, reprit
Simplicie avec aigreur, ces jeunes élèves ont l'air très bon et vous
avez été très grossier pour eux.
COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir
lâches, grands comme petits.
SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui
dimanche.
COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups,
c'est mieux.
--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les.
épaules.
--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit
Prudence après une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous
dînerez, et le soir Coz vous ramènera.
INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchanté; mais il faut une
permission.
PRUDENCE.--Et comment faire?
INNOCENT.--Je vais aller, la demander au maître. Attendez-moi, je vais
revenir.
Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond
dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie répétèrent ce cri, Innocent
était noir comme un nègre; sa tête, son visage, ses habits, ses mains
étaient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continuèrent tous
quatre à crier pendant que la porte, restée ouverte, laissait voir des
têtes d'élèves qui apparaissaient et se retiraient aussitôt; les éclats
de rire de la cour répondaient aux cris de détresse du parloir.
Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit
précipitamment pour aller chercher les maîtres. Ils ne tardèrent pas à
accourir et témoignèrent leur colère en voyant cette nouvelle méchanceté
des élèves. Les deux grands que Coz avait si bien rossés avaient pris
conseil de leurs camarades et avaient décidé que Coz ou Innocent
recevrait le grand baptême; ils étaient allés accrocher un pot de
cirage à une ficelle au-dessus de la porte, de façon que la porte, en
s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui
sortirait la première. Ils étaient bien sûrs que ce serait Innocent
ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se
vengeraient ainsi de la volée de coups que Coz leur avait donnée.
Les maîtres emmenèrent Innocent dans la cuisine, où on le savonna à
l'eau chaude des pieds à la tête. Prudence avait voulu le suivre et
donner ses soins à son jeune, maître. Simplicie et Coz étaient restés
au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excité la
colère des élèves en les injuriant et en les battant sans aucun motif.
Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les
accusations malveillantes de Simplicie.
Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptême au
cirage, et vêtu de sa plus belle redingote traînante, de son plus large
pantalon à la mamelouk,, de sa plus longue cravate à cornes menaçantes,
et de ses bottes vernies à grands talons. Prudence était fière de la
toilette de son jeune maître; Innocent était si content de sortir avec
ses plus beaux vêtements, qu'il ne songeait plus à sa teinture si
récente. Le maître, qui pensait à l'honneur de sa maison, restait sombre
et mécontent; il dit à Prudence et à Simplicie de ne pas s'alarmer
du tour qu'on avait joué à Innocent, qu'il punirait sévèrement les
coupables afin que chose pareille ne recommençât pas. Simplicie balbutia
quelques paroles de remerciement, Prudence fit révérence sur révérence,
Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent.
Le maître entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et
demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule réponse
de la classe,
--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le maître,
toute la classe est consignée jusqu'à ce qu'ils se soient déclarés; pas
de récréations, pas de promenades. Le maître se retira: Les élèves se
regardèrent avec, anxiété, et tous entourèrent Grégoire et Honoré, les
deux meneurs.
--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest
joliment aimable ce que vous faites là! Nous allons tous être enfermés
parce qu'il vous plaît de vous faire rosser et de vous venger sur ce
grand dadais de Gargilier. Ce garçon est un porte-malheur. Il nous a
donné plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions
eu dans toute l'année.
GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu
noirci! Il n'a pas eu ce qu'il méritait je déteste ce Gargilier.
LES ÉLÈVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui
nous a fait consigner.
GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honoré et moi nous
avons parlé du grand baptême.
UN ÉLÈVE.--Oui, mais nous n'avons pas attaché le pot de cirage.
UN AUTRE ÉLÈVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas
se mettre en guerre avec vous.
LES ÉLÈVES.--Vous allez vous déclarer, et dès ce soir, avant la
récréation; sinon, vous aurez les petites et les grandes misères,
soyez-en sûrs.
Grégoire, et Honoré s'éloignèrent pour se consulter, pendant que
les élèves continuèrent à s'agiter et à délibérer sur les vexations
auxquelles seraient soumis les coupables. On décida que leurs pupitres
seraient bouleversés, leurs copies déchirées, leurs livres tachés
d'encre, leurs lits inondés, leurs chaussures enlevées, leurs brosses à
cheveux brûlées, leurs provisions de bouche saupoudrées de terre et de
cendre, leurs cheveux tirés, leurs oreilles, allongées, leurs habits
déchiquetés, et quelques autres inventions aussi méchantes. Quand on
rentra dans les salles d'étude, Grégoire et Honoré, qui avaient appris
par leurs camarades la décision prise contre eux, jugèrent prudent de
se déclarer, et ils prièrent le maître d'étude d'aller dire au chef de
pension qu'ils étaient les seuls coupables du tour joué à Innocent.
Le maître d'étude les engagea à y aller, eux-mêmes et leur donna une
permission de sortie de classe.
--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'étude? leur
demanda rudement le maître en les voyant entrer.
Les deux élèves présentèrent leur permission et balbutièrent une phrase
pour expliquer que c'étaient eux qui avaient accroché le pot de cirage à
la porte du parloir.
--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vérité; votre
punition en sera plus légère. Au lieu de vous renvoyer de ma maison,
comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre
aveu, je me borne à vous mettre en demi-retenue de récréation pendant
trois jours, et à vous priver de la promenade au bois de Vincennes,
jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez à M. Hervé ce papier qui
lève la retenue de la classe.
Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce
jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pénibles et
moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des
sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent à souffrir, et
que nous aurons encore occasion de signaler.