INNOCENT AU COLLÈGE

Deux jours après, Simplicie eut sa robe. Prudence avait passé presque

toute la nuit à la terminer, et le lendemain, elle eut à supporter une

bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillât à cause

de la chandelle ou de l'huile qu'on brûlait. Simplicie, qui s'était

ennuyée pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regretté ses

parents à la campagne, fut enchantée de s'habiller pour aller voir

Innocent à la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne

s'arrêta pas à toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait,

n'eut pas à faire taire des gamins ni à dissiper des attroupements. Ils

arrivèrent sans aventure à la pension et demandèrent Innocent; on les

fit entrer au parloir, et ils attendirent.

Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent

avait passé ses premiers jours avec ses nouveaux camarades.

Quand le maître de pension ramena Innocent dans la cour où jouaient les

élèves, il les appela tous:

--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la

charité envers ce nouveau camarade que je vous amène; vous l'avez déjà

bousculé et maltraité. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui

nuisent à la bonne renommée de ma maison,

--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons joué entre nous,

s'écrièrent les élèves.

--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tiré ma redingote,

vous m'avez jeté à terre, vous avez enfermé Prudence, Simplicie et le

Polonais dans la cour.

--Tu mens, dit un grand élève, ce n'est pas nous, qui avons fait cela.

INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous

étiez le délégué du maître.

LE MAÎTRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Léon. qui vous êtes rendu

coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma

maison et les personnes qui m'avaient amené un élève?

LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi.

INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence,

Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnaîtront bien

aussi.

LE MAÎTRE.--Monsieur Léon, je vois à votre mine que vous êtes coupable;

et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vérité.

LEON.--Mais, M'sieu...

LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Je dis que c'est vous et que

vous serez privé de sortie dimanche prochain.

LEON.--Mais, M'sieu...

LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Vous ne sortirez pas.

Le maître se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses

ennemis.

--Rapporteur! capon! dit Léon en lui allongeant un coup de poing sur

l'épaule.

--Méchant! langue de pie! dit un autre élève eu lui tirant les cheveux,

--Mouchard! crièrent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux,

en lui assénant des coups de pied, des coups de poing.

--Aïe, aïe! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils

me griffent! cria Innocent en se débattant.

Le maître d'étude, habitué à ces cris et à ces combats dans cette

pension mal tenue et mal composée, n'y fit aucune attention, jusqu'à ce

que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le

groupe, se fit jour jusqu'à Innocent qu'il dégagea des mains et des

pieds de ses ennemis. Il le retira échevelé et sanglotant.

--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lâcheté! Tomber

cinquante à la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se

défendre. Vous êtes tous au piquet, messieurs.

--Mais M'sieu, il a rapporté; il a fait punir Léon; il mérite d'être

puni lui-même.

--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connaît pas les usages

de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'à

la fin de la récréation.

La résistance était inutile: les élèves s'aliénèrent contre le mur,

laissant Innocent maître du champ de bataille, il remit en ordre ses

vêtements, ses cheveux, regarda les élèves d'un air de triomphe, et se

promena de long en large derrière eux. Quand il les approchait de trop

près, il recevait un coup de pied lestement détaché; d'autres lui

tiraient la langue, lui lançaient de petits cailloux, du sable, lui

décochaient des injures et des menaces.

--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Léon.

--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre.

--Je me mettrai près du maître, répondit Innocent.

--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas.

--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du maître d'étude, ils

m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore.

LE MAÎTRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne

les agacez pas, ils ne vous diront rien.

INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promène.

LE MAÎTRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre

air moqueur et insolent?

INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas!

LE MAÎTRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous préviens que si vous

continuez comme vous avez commencé ils vous rompront les os, ils vous

écorcheront vif, sans que je puisse les en empêcher.

INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller

chez ma tante.

LE MAÎTRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous êtes ici,

vous y resterez; nous répondons de votre personne, et personne n'a le

droit de venir vous reprendre.

INNOCENT.--J'écrirai à papa, à maman; je ne peux pas rester ici pour

avoir les os rompus et la peau arrachée. Les méchants garçons! Je les

déteste!

LE MAÎTRE.--Détestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les

taquinez pas; c'est dans votre intérêt que je vous le dis.

Le maître d'étude s'éloigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de

la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous

les cornes.

Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver,

un moyen de défense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que

pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il

réfléchissait.

--En classe. Messieurs! en classe! cria le maître d'étude.

Les élèves quittèrent leur mur avec une vive satisfaction et se

dirigèrent deux par deux vers la classe, ils défilèrent devant Innocent,

et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinçon, une claque,

un coup de pied. Innocent, au lieu de s'éloigner, resta en place comme

un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le maître d'étude lui

assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres

nécessaires.

Le voisin d'Innocent lui pinça les parties charnues.

--Laisse-moi, méchant! Ne me touche pas!

--Silence, là-bas! dit te maître d'étude.

Quelques instants après, même agacerie, même réclamation d'Innocent.

--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points.

INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Taisez-vous, Monsieur...

INNOCENT.--M'sieu, c'est lui...

LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour

Gargilier.

INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma

faute.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier.

INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au maître; ce n'est pas juste.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Deux cents vers à copier. Monsieur Gargilier, pour

insubordination et impertinences.

Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est

vilain de se réjouir du malheur d'un camarade.

PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous!

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Ça vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il

soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'êtes jamais, vous

autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainéants!

QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu...

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers à

copier.

La menace fit son effet; le silence le plus absolu régna dans la salle;

on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des

plumes grinçant sur le papier, et les sanglots d'Innocent.

LE MAÎTRE.--Aurez-vous bientôt fini vos gémissements douloureux,

Gargilier! Cest assommant, ça. Si j'entends encore un sanglot ou un

soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents.

Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il

commença son pensum tout en pestant contre le maître, les élèves, et en

regrettant déjà de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents

désirs depuis plusieurs mois.

--Je mènerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en

répandant quelques larmes silencieuses, De méchants camarades, des

maîtres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit à tort, et l'on

ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la

pension fût si désagréable, je n'aurait jamais demandé à y entrer.

Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentèrent

plus et le laissèrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui

fut facile; n'ayant pas de devoir à faire de la classe précédente, il

employa les deux heures d'étude à faire son pensum.

Quand la cloche sonna la classe, Innocent présente son cahier au maître

d'étude, qui l'examina, et le trouva bien.

--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points.

--Merci, Monsieur, vous êtes bien bon, répondit Innocent enchanté.

Le maître d'étude, qui n'était pas habitué aux politesses et aux

compliments de ses élèves, parut très satisfait, et, sans en rien dire

effaça les vingt mauvais points qu'il avait marqués précédemment.

La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le maître

fat ennuyeux, sévère, parfois injuste; les élèves furent bruyants,

indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent

était ébahi; il eut de la peine à comprendre la leçon, tant il y eut

d'interruptions, de tumulte sourd, de réclamations. Deux élèves furent

renvoyés de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et

honteux; il fut surpris de les entendre, à la récréation, rire de leur

renvoi et raconter qu'ils avaient réussi à le cacher au maître de

pension.

--Comment avez-vous fait? demanda Innocent.

LES ÉLÈVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en étude, nous

sommes restés au parloir à nous reposer et à nous amuser. Et quand les

camarades sont rentrés, nous nous sommes mêlés à eux comme si nous

n'avions pas quitté les rangs.

INNOCENT.--Et si quelqu'un était entré au parloir?

LES ÉLÈVES.--Bah! personne n'y entre à cette heure; et si même quelqu'un

était venu, nous nous serions fourrés sous la table, qui est couverte

d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus.

INNOCENT.--Et si le professeur dit au maître qu'il vous a renvoyés?

LES ÉLÈVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense

plus, et il ne voit pas souvent le maître.

--Dis donc, Gargilier, s'écria un élève, est-ce que tu ne manges rien

avec ton pain?

INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec.

L'ÉLÈVE.--Et pourquoi n'achètes-tu pas quelque chose?

INNOCENT.--Quoi?

L'ÉLÈVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes,

etc.

INNOCENT.--Où?

L'ÉLÈVE.--Chez le portier, imbécile; il vend de tout.

INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire.

L'ÉLÈVE.--As-tu de l'argent? Je t'achèterai ce qu'il te faut, moi.

INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt

sous.

--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir.

L'élève courut chez le portier:

--Père Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien fraîche?

LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez.

L'ÉLÈVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et

deux tartes. Combien le tout?

LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes;

les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total,

deux francs quinze centimes.

L'élève ne prit pas la peine de vérifier le compte du portier; il ne

s'aperçut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop.

L'ÉLÈVE.--Tenez, voici toujours un franc à compte; mettez le reste sur

le mémoire de Gargilier.

PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crédit à l'inconnu.

L'ÉLÈVE.--C'est le nouvel élève arrivé ce matin; son père est

immensément riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de

danger que vous perdiez avec lui.

LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de même, Je ne serais pas fâché

d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas payé; je fais du bruit.

L'ÉLÈVE.--Vous serez payé demain, c'est moi qui vous le dis.

LE PORTIER.--Avec ça que vous êtes de bonne paye, vous qui n'avez jamais

un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous.

L'ÉLÈVE.--Qu'est-ce que ça vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez

jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi.

LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voilà que vous avez

mangé la moitié des provisions de votre protégé. Comment l'appelez-vous,

ce brave garçon?

L'ÉLÈVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bête comme il n'y en a

pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse.

LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de

même ne mangez pas tout.

L'ÉLÈVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moitié; le reste est pour

lui.

L'élève partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent

cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte.

L'ÉLÈVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te régaler; j'en ai pris beaucoup, tu

en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze,

que j'ai payés pour toi.

INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose!

L'ÉLÈVE.--Tu appelles ça peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets...

INNOCENT.--Pas déjà si beaux, et secs comme des pendus.

L'ÉLÈVE.--Une pomme magnifique...

INNOCENT.--Petite et ridée, tu appelles cela magnifique!

L'ÉLÈVE.--Dix noix, une tarte excellente!

Innocent goûta la tarte et dit, en faisant la grimace:

--La cuisinière de maman en faisait de meilleures; ça sent le rance et

la poussière!

L'ÉLÈVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achète toi-même et choisis à

ton idée; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi

mes vingt-trois sous.

INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en étude; j'ai mis

mon argent dans mon pupitre.

L'élève, satisfait de son premier succès, n'insista pas. Innocent goûta

à tout et y goûta tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le

lendemain. En rentrant à l'étude, il donna à l'élève infidèle une pièce

de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie.

--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai à la première occasion.

-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pièce de cinq francs:

--Tenez père Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs.

Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous

donnera de temps en temps une ou deux pièces de cinq francs. De cette

façon, vous êtes payé d'avance, et vous êtes bien sûr de n'y rien

perdre.

Le portier enchanté de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire

des gains considérables, remercia l'élève qui lui valait cette bonne

pratique et témoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de

chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie.

Les deux nigauds · 第 20 / 53 题