AGRÉMENTS DIVERS

Prudence, étonnée de ce brusque départ, pleura un peu; Simplicie se

sentit aussi un peu émue. Le Polonais proposa de retourner à la maison.

Ils rentrèrent chez Mme Bonbeck. après une absence de quatre heures.

--Où diable avez-vous été tout ce temps? leur dit la tante en les voyant

entrer.

Prudence raconta les événements de la journée et l'entrée d'Innocent au

pensionnat.

--Petit animal! s'écria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garçon! Et tout

cela pour porter une espèce d'uniforme qui n'a ni queue ni tête! Coz,

courez vite porter les effets de ce garçon, et ne soyez pas en retard

pour le dîner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous préviens. A six

heures précises, comme à l'ordinaire, nous nous mettront à la table;

tant pis pour les absents.

Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientôt prêt; il

le chargea sur son dos, marcha d'un pas accéléré en allant, courut en

revenant, et rentra dans le salon au moment où six heures sonnaient.

--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle être exact! C'est bien, ça!

J'aime les gens exacts s'écria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le

dos fatigué du pauvre Coz. A table, à présent! Simplette, tu mangeras,

tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis.

--Oui, ma tante, répondit tristement Simplicie.

--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris

donc! je n'aime pas les visages allongés, moi.

Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifié contrastait

tellement avec ce sourire forcé, que Mme Bonbeck éclata de rire, et que

les Polonais même ne purent s'empêcher de prendre part à sa gaieté.

Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand

Croquemitaine apporta le potage, tous riaient à ne pouvoir lui répondre.

--A la bonne heure! C'est bon, ça! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie.

Mangeons, à présent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.

--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!

--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fâche pas et va nous

chercher le plat de viande et la salades.

A la soupe succéda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et

puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se léchaient les lèvres

après avoir avalé tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un

peu rassurée par la gaieté de sa tante, passa une soirée assez agréable

à écouter d'abord les récits bizarres des Polonais, les plaisanteries de

Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soirée. Boginski était

réellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flûte, et trouva

moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux,

discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck

était ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de

la peine à le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit

précédente.

Quand Simplicie eut dit adieu à sa tante et se fut retirée dans sa

chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise

et, se mit à pleurer amèrement.

PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous

déjà assez de Paris?

SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive,

je n'aurais jamais demandé de venir à Pans, répondit Simplicie en

sanglotant.

PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il

en sera de même pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la

pension, vous verrez ça.

SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de

pleurer et de bouder pour qu'on nous mène à Paris; c'est lui qui ma dit

que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce

matin; un monde énorme qui vous empêche d'avancer, une boue affreuse qui

abîme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empêche de

s'entendre! Cest bien amusant, en vérité!

PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle, à présent que le mal est fait, à quoi

sert de se désoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si méchante

qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris;

d'ailleurs, ne suis-je pas là, moi, pour vous consoler?

SIMPLICIE.--Je voudrais retourner à Gargilier.

PRUDENCE.--Ça, c'est impossible; votre papa m'a défendu de vous ramener

avant qu'il en donne l'ordre.

SIMPLICIE.--J'écrirai demain à maman que je m'ennuie et que je veux

revenir.

PRUDENCE:--Écrivez, Mam'selle: J'écrirai aussi moi comme votre papa me

l'a ordonné.

Simplicie allait répliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur;

sa tante couchait dans la chambre à côté.

--Allez-vous bientôt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez

la bougie; je n'aime pas qu'on brûle mes bougies inutilement.

Simplicie et prudence se regardèrent avec frayeur et se déshabillèrent

promptement. Cinq minutes après une obscurité complète régnait dans la

chambre; elles firent leur prière se couchèrent à tâtons et ne tardèrent

pas à s'endormir. Simplicie était fatiguée; elle dormit tard. Prudence

s'était levée de bonne heure, avait tout préparé pour la toilette de

Simplicie et avait déjà écrit la lettre suivante:

«Monsieur et Madame,

«J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrivée. Nous avons eu tout

plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du

tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honnêtes; ils vous rient

au nez, vous éclaboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous

font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas

de bonnes manières. En diligence, un vaurien de chien a dévoré le beau

morceau de veau rôti que j'avais préparé pour mes jeunes maîtres;

heureusement qu'un brave Polonais a jeté par la fenêtre le chien et la

dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tué beaucoup de

Russes, parce qu'ils avaient les jambes dévorées de vermine; ils ont

tout de même été très bons; ils nous ont menés dans une maison très

laide, toute noire, où nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises

qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de

Monsieur n'est pas très méchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, à

preuve que Mam'selle en a peur tout à fait. M. Innocent est entré à la

maison des _savants_ après que les bons soldats nous ont nettoyés et

débarbouillés; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le

Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de même sauvé; ce

n'était pas gentil. Il nous a ramenés en voiture; elles ne sont pas

belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien

sûr; c'est maigre, c'est sale, ça ne ressemble pas à la belle carriole

bleue de Monsieur, ni à son char à bancs rouge et vert. Mam'selle a bien

ri à dîner, parce que Madame était en colère, comme toujours, ce qui a

bien fait plaisir à Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en

se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent

a des camarades qui me font l'effet d'être des diables, et qu'ils nous

ont enfermés dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais

roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gardés et

qu'ils mangent comme des affamés, et M. Boginski fait de la musique avec

Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et

M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; ça fait une drôle

de musique dont Madame est si contente que ça fait rire. C'est après que

Mam'selle, qui dort, a pleuré. J'ai dépensé pas mal d'argent que m'a

donné Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je présente bien

mes respects à Monsieur et à Madame; je puis dire que Mam'selle se

repent déjà de son voyage et que la leçon de Monsieur commence son

effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et

que Monsieur n'aura plus à s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien

respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitiés à Florence,

à Rigobert, à Chariot et à Amable.

«Votre dévouée servante pour la vie, «PRUDENCE CRÉPINET.»

Elle finissait d'écrire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier à

Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'éveilla en demandant s'il faisait

jour.

--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a déjà demandé deux fois si

Mam'selle était prête.

--Ah! mon Dieu! s'écria Simplicie en sautant à bas de son lit. Pourquoi

ne m'as-tu pas éveillée. Prudence?

--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur.

--Vite de l'eau, du savon!

--Voilà, voilà, Mam'selle; tout est prêt.

Simplicie se débarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart

d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prière, lorsque

la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut:

--Quelle diable d'habitude avez-vous là, vous autres! Comme des

princesses! A peine habillées à neuf heures! Mon café qui m'attend

depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas ça, moi; j'aime qu'on soit

exact. Entends-tu, petite?

--Pardon, ma tante; j'étais si fatiguée que j'ai dormi plus longtemps.

Je ne savais pas... je ne croyais pas...

--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre

le café; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne

t'avalent.

Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de

Simplicie. Les Polonais saluèrent; on se mit à table, et ils mangèrent,

comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit.

Mme Bonbeck donna ensuite à Cozrgbrlewski de la musique à graver; elle

lui apporta les outils nécessaires et l'établit à son travail jusqu'au

second déjeuner. Boginski fut employé à ranger la musique, à accorder le

piano et à nettoyer les violons et flûtes, Simplicie s'ennuya, bâilla,

fut grondée, et se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère.

Les deux nigauds · 第 15 / 53 题