La pension était située dans une des rues qui avoisinent le jardin du
Luxembourg; ils mirent près de deux heures pour arriver parce que les
enfants et Prudence s'arrêtaient avec admiration devant chaque boutique,
et ne pouvaient se lasser de regarder les étalages. Leurs cris de
joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de
Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud
d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tapé du
Polonais excitaient les moqueries et les quolibets.
--Drôles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un
autre.--Des échappés de Charenton! s'écriait un troisième.--Combien
paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille
à montrer à la foire! etc., disaient des gamins en éclatant de rire.
Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien:
Prudence commençait à comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle
crut que c'était du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois
compagnons étaient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec
inquiétude quelques gamins s'obstiner à les suivre; d'autres gamins
grossissaient leur cortège à mesure qu'ils avançaient. Ils arrivèrent
ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux
huées; Prudence et les enfants s'aperçurent enfin que c'était eux qu'on
suivait, que c'était d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrêta tout
court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte:
--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de
drôle?
--Ha! ha! ha! répondirent les gamins.
--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas
qu'on se moque de mes jeunes maîtres, entendez-vous?
--Ha! ha! ha! répondirent encore les gamins.
--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins.
--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup.
--Faites comme à votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur.
Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indignée.
--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour défendre
mes jeunes maîtres. Arrière, gamins!
Les gamins ne reculèrent pas; mais l'air résolu de la pauvre Prudence
prenant la défense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un
d'eux s'écria:
--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les
provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond
hurlèrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe
aux petits!
Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entourés par, les
gamins et escortés, malgré leurs supplications et leur résistance. Le
Polonais effaré courait après eux muet de terreur; Prudence suppliait
en vain qu'on la laissât avec ses jeunes maîtres; les enfants se
révoltaient, mais les rires des gamins étouffaient leurs paroles. Le
Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portât secours;
aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'éloignaient de ce
groupe devenu très considérable; enfin un soldat, auquel le Polonais
exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste
voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne
jugèrent pas prudent de les attendre ils se sauvèrent dans toutes les
directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous
trois se relevèrent pleins de crotte et terrifiés. Le Polonais les
rejoignit essoufflé et pâle de frayeur. Les soldats arrivèrent pour
porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blessées.
Prudence leur expliqua ce qui était arrivé, elle accepta l'offre caporal
qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la
boue dont ils étaient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les
enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient
sur leur passage des réflexions peu agréables:
--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrêter.
--Une bande de voleurs, sans doute.
--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.
--Les petits ont l'air de scélérats.
--La femme a l'air féroce tout à fait.
--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.
--Peut-être bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.
--Le garçon a-t-il l'air bête!
--Et la fille, est-elle grasse et laide!
--Et quels oripeaux elle a sur elle!
--L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été
assassiné.
--Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte
bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!
--Il est pâle tout de même.
--C'est qu'il a peur.
--Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons
furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être
des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils
s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour
enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie
pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait
contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait
leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait
d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats,
qui le prenaient pour un fou.
Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il
courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y
plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes
savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux
soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres
provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche.
Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher
leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea
prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais
son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses
remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé
le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement.
Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la
paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de
revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné.
On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du
Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra,
sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire
étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M.
Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers,
étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des
chuchotements.
Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la
pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.
--C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la
bande. Que demandez-vous?
--Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M.
Jonathas Gargilier.
--Que dit cette lettre? répondit l'écolier, dont l'audace; n'allait pas
jusqu'à ouvrir la lettre destinée à son maître:
--M. Gargilier, mon maître, désire placer dans votre estimable maison
mon jeune maître que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le
délégué du chef et ses estimables collègues.
Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.
Au nom de mes estimables collègues et de M. le chef de pension, dont je
suis le délégué, dit l'élève en retenant avec peine un, éclat de rire
prêt à lui échapper, je reçois dans mon estimable maison le jeune
provincial que voilà, et je vous reçois tous avec lui, car tous vous me
paraissez dignes de cet honneur.
--Monsieur est bien honnête, monsieur est trop honnête; mais je dois
ramener Mlle Simplicie, que voici, à sa tante, Mme Bonbeck et je dois
dire à Monsieur que je ne manque jamais à mon devoir.
--Gloire à vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous
attendre la réception définitive de votre honorable maître.
Et marchant devant eux, suivi de tous les écoliers chuchotants et
enchantés, il se dirigea vers une petite cour isolée.
Après avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma
la porte au nez d'Innocent ébahi.
Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades,
recevoir les honneurs dus à tout nouveau venu.
Et, entraînant Innocent dans la grande cour de récréation, il le plaça
au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent à danser une ronde
effrénée autour de lui: Chacun à son tour se détachait du cercle et,
s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote,
démesurément longue en chantant sur l'air des _Lampions_: «Le cordon,
s'il vous Plait». Innocent ne comprenait rien à cette étrange réception;
il avait des inquiétudes sur sa redingote, que les saccades répétées
menaçaient de mettre en pièces. Il voulut s'échapper; toute issue lui
était fermée. La peur commençait à la gagner; il s'élança contre un
groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba
à la renverse en criant comme un possédé.
--Tais-toi, imbécile! lui dirent à mi-voix les pensionnaires, qui
voyaient approcher le maître d'étude.
Et ils se dispersèrent, ne laissant près d'Innocent que quelques-uns
d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.
--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi
a-t-on crié?
--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombée; il était venu avec
sa famille, qui est allée chercher M. le chef, d'institution, et en
jouant il est tombé et nous le ramassons.
Innocent allait parler mais un des collègues, se baissant près de son
oreille, lui dit:
--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une poussée.
Le maître d'étude regarda ses élèves avec méfiance, Innocent avec un air
moqueur, et lui demanda où était sa famille.
--Là-bas! répondit Innocent en montrant du doigt la petite cour où
étaient enfermées Prudence et Cie.
--Comment, là-bas! s'écria le maître d'étude en jetant autour de lui un
regard menaçant. Qui est-ce qui les a menés là?
INNOCENT.--C'est le délégué.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Quel délégué? Délégué de qui?
INNOCENT.--Délégué du maître.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE--Ah ça! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous jouée
là? Lequel de vous a osé prendre le titre de délégué de M. le chef de
pension?
Silence général. Personne ne bougea.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _à Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces
messieurs qui s'est dit délégué de M. le chef du pensionnat.
Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne
répondit pas.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.
Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force
excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez étonnés de leur
longue attente et du lieu où on les faisait attendre. Le maître d'étude
salua, s'excusa et proposa à Prudence de la mener à M. le chef de
pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir évident. Après quelques
minutes passées dans une salle du parloir, le maître de pension entra,
salua, se nomma, reçut la lettre que lui présentait Prudence, la lut et
souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils
avaient traversé la cour de récréation et il demanda s'il était prêt à
entrer en pension.
INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prêt, quand vous voudrez.
LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voilà, pourquoi
n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre père me demande de vous recevoir
le plus tôt possible.
INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont
restés à la maison.
LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer.
INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce
soir, tout de suite en rentrant.
PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne à envoyer, Monsieur Innocent.
INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien
m'apporter un paquet, n'est-ce pas?
COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus après
Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.
LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voilà l'affaire arrangée, mon ami. Votre
père me donne les renseignements nécessaires sur vous, ainsi que sur son
banquier pour l'argent à toucher. Et vous voilà reçu.
INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de défendre à mes camarades de me
tourmenter; ils m'ont tiraillé, jeté par terre; ils ont presque déchiré
ma redingote.
CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations nécessaires, mon ami;
faites vos adieux à votre famille. Je vais vous présenter à vos maîtres
et à vos camarades.
Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans témoigner le moindre
chagrin de la séparation, et suivit le maître avec une satisfaction
visible.