PREMIÈRE PROMENADE DANS PARIS

La pension était située dans une des rues qui avoisinent le jardin du

Luxembourg; ils mirent près de deux heures pour arriver parce que les

enfants et Prudence s'arrêtaient avec admiration devant chaque boutique,

et ne pouvaient se lasser de regarder les étalages. Leurs cris de

joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de

Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud

d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tapé du

Polonais excitaient les moqueries et les quolibets.

--Drôles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un

autre.--Des échappés de Charenton! s'écriait un troisième.--Combien

paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille

à montrer à la foire! etc., disaient des gamins en éclatant de rire.

Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien:

Prudence commençait à comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle

crut que c'était du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois

compagnons étaient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec

inquiétude quelques gamins s'obstiner à les suivre; d'autres gamins

grossissaient leur cortège à mesure qu'ils avançaient. Ils arrivèrent

ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux

huées; Prudence et les enfants s'aperçurent enfin que c'était eux qu'on

suivait, que c'était d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrêta tout

court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte:

--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de

drôle?

--Ha! ha! ha! répondirent les gamins.

--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas

qu'on se moque de mes jeunes maîtres, entendez-vous?

--Ha! ha! ha! répondirent encore les gamins.

--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins.

--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup.

--Faites comme à votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur.

Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indignée.

--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour défendre

mes jeunes maîtres. Arrière, gamins!

Les gamins ne reculèrent pas; mais l'air résolu de la pauvre Prudence

prenant la défense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un

d'eux s'écria:

--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les

provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond

hurlèrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe

aux petits!

Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entourés par, les

gamins et escortés, malgré leurs supplications et leur résistance. Le

Polonais effaré courait après eux muet de terreur; Prudence suppliait

en vain qu'on la laissât avec ses jeunes maîtres; les enfants se

révoltaient, mais les rires des gamins étouffaient leurs paroles. Le

Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portât secours;

aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'éloignaient de ce

groupe devenu très considérable; enfin un soldat, auquel le Polonais

exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste

voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne

jugèrent pas prudent de les attendre ils se sauvèrent dans toutes les

directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous

trois se relevèrent pleins de crotte et terrifiés. Le Polonais les

rejoignit essoufflé et pâle de frayeur. Les soldats arrivèrent pour

porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blessées.

Prudence leur expliqua ce qui était arrivé, elle accepta l'offre caporal

qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la

boue dont ils étaient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les

enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient

sur leur passage des réflexions peu agréables:

--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrêter.

--Une bande de voleurs, sans doute.

--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.

--Les petits ont l'air de scélérats.

--La femme a l'air féroce tout à fait.

--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.

--Peut-être bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.

--Le garçon a-t-il l'air bête!

--Et la fille, est-elle grasse et laide!

--Et quels oripeaux elle a sur elle!

--L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été

assassiné.

--Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte

bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!

--Il est pâle tout de même.

--C'est qu'il a peur.

--Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons

furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être

des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils

s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour

enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie

pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait

contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait

leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait

d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats,

qui le prenaient pour un fou.

Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il

courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y

plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes

savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux

soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres

provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche.

Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher

leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea

prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais

son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses

remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé

le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement.

Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la

paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de

revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné.

On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du

Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra,

sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire

étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M.

Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers,

étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des

chuchotements.

Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la

pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.

--C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la

bande. Que demandez-vous?

--Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M.

Jonathas Gargilier.

--Que dit cette lettre? répondit l'écolier, dont l'audace; n'allait pas

jusqu'à ouvrir la lettre destinée à son maître:

--M. Gargilier, mon maître, désire placer dans votre estimable maison

mon jeune maître que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le

délégué du chef et ses estimables collègues.

Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.

Au nom de mes estimables collègues et de M. le chef de pension, dont je

suis le délégué, dit l'élève en retenant avec peine un, éclat de rire

prêt à lui échapper, je reçois dans mon estimable maison le jeune

provincial que voilà, et je vous reçois tous avec lui, car tous vous me

paraissez dignes de cet honneur.

--Monsieur est bien honnête, monsieur est trop honnête; mais je dois

ramener Mlle Simplicie, que voici, à sa tante, Mme Bonbeck et je dois

dire à Monsieur que je ne manque jamais à mon devoir.

--Gloire à vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous

attendre la réception définitive de votre honorable maître.

Et marchant devant eux, suivi de tous les écoliers chuchotants et

enchantés, il se dirigea vers une petite cour isolée.

Après avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma

la porte au nez d'Innocent ébahi.

Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades,

recevoir les honneurs dus à tout nouveau venu.

Et, entraînant Innocent dans la grande cour de récréation, il le plaça

au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent à danser une ronde

effrénée autour de lui: Chacun à son tour se détachait du cercle et,

s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote,

démesurément longue en chantant sur l'air des _Lampions_: «Le cordon,

s'il vous Plait». Innocent ne comprenait rien à cette étrange réception;

il avait des inquiétudes sur sa redingote, que les saccades répétées

menaçaient de mettre en pièces. Il voulut s'échapper; toute issue lui

était fermée. La peur commençait à la gagner; il s'élança contre un

groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba

à la renverse en criant comme un possédé.

--Tais-toi, imbécile! lui dirent à mi-voix les pensionnaires, qui

voyaient approcher le maître d'étude.

Et ils se dispersèrent, ne laissant près d'Innocent que quelques-uns

d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.

--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi

a-t-on crié?

--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombée; il était venu avec

sa famille, qui est allée chercher M. le chef, d'institution, et en

jouant il est tombé et nous le ramassons.

Innocent allait parler mais un des collègues, se baissant près de son

oreille, lui dit:

--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une poussée.

Le maître d'étude regarda ses élèves avec méfiance, Innocent avec un air

moqueur, et lui demanda où était sa famille.

--Là-bas! répondit Innocent en montrant du doigt la petite cour où

étaient enfermées Prudence et Cie.

--Comment, là-bas! s'écria le maître d'étude en jetant autour de lui un

regard menaçant. Qui est-ce qui les a menés là?

INNOCENT.--C'est le délégué.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Quel délégué? Délégué de qui?

INNOCENT.--Délégué du maître.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE--Ah ça! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous jouée

là? Lequel de vous a osé prendre le titre de délégué de M. le chef de

pension?

Silence général. Personne ne bougea.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _à Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces

messieurs qui s'est dit délégué de M. le chef du pensionnat.

Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne

répondit pas.

LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.

Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force

excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez étonnés de leur

longue attente et du lieu où on les faisait attendre. Le maître d'étude

salua, s'excusa et proposa à Prudence de la mener à M. le chef de

pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir évident. Après quelques

minutes passées dans une salle du parloir, le maître de pension entra,

salua, se nomma, reçut la lettre que lui présentait Prudence, la lut et

souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils

avaient traversé la cour de récréation et il demanda s'il était prêt à

entrer en pension.

INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prêt, quand vous voudrez.

LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voilà, pourquoi

n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre père me demande de vous recevoir

le plus tôt possible.

INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont

restés à la maison.

LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer.

INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce

soir, tout de suite en rentrant.

PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne à envoyer, Monsieur Innocent.

INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien

m'apporter un paquet, n'est-ce pas?

COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus après

Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.

LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voilà l'affaire arrangée, mon ami. Votre

père me donne les renseignements nécessaires sur vous, ainsi que sur son

banquier pour l'argent à toucher. Et vous voilà reçu.

INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de défendre à mes camarades de me

tourmenter; ils m'ont tiraillé, jeté par terre; ils ont presque déchiré

ma redingote.

CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations nécessaires, mon ami;

faites vos adieux à votre famille. Je vais vous présenter à vos maîtres

et à vos camarades.

Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans témoigner le moindre

chagrin de la séparation, et suivit le maître avec une satisfaction

visible.

Les deux nigauds · 第 13 / 53 题