«M. Vingtras!... Si vous parlez encore d'argent, nous nous
fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?
--Une redingote...»
Une redingote?... M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils
se consultent des yeux.
J'ai peur d'avoir été trop loin.--J'aurais dû demander un
pet-en-l'air.
Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me
viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.
«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»
Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour
les _têtes_ chez Turquet--mais il faut moins de drap pour les
basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit
est taillé comme pour un nain.
M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un
grand poids.
«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!... une
redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux,
mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose
dans le genre de ceci...»
On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une
tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance
grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier...
On me donne le drap à choisir.
Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et
compte des billets de banque.
Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le
connaisseur.
À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le
sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par
conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en
choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis
des lunettes bleues.
«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit
M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante
ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure
d'un cercueil!»
Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas
rater ta pelure!»
Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal
aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte
dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté
et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air
d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de
ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je
commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde
mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!--mais ça _date_.» Sa
femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais
comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas--je ne sais
pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir
l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu
trop, répètent-ils.--Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme
un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses
idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une
étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de
plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai
toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la
figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va--ou bien il
reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une
épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.
«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?
--Parfaitement.
--Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four
avec le pardessus.
Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître
rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma
vie sédentaire.
«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous
choisir pour moi?
--Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être
mécontent...
--Je comprends, mais je vous dis... l'habitude de penser...
Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine...
--Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»
M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se
décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un
pardessus.
«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»
Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il
faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on
se renfonce la tête.
«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»
Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas
emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis,
comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés
comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il
m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.
Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de
ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes
faites.
«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»
De même couleur!... oh! de même couleur! Mes derniers pantalons
étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des
jambes!... De même couleur! Je le demanderais à genoux!
Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai
failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans
le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le
derrière.
J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.
«Vous ne dites pas pour le fond?
--Ah! c'est vrai!»
Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec
fatigue... M. Caumont insiste:
«Aimez-vous serré... la boucle en haut?... la boucle en bas?...»
Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de
quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!
«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur
Caumont.»
On passe à la jaquette.
«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»
L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un
os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes--voilà
la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je
réponds:
«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un
sourire grave et hochant la tête).--C'est que je vis du travail
de la pensée!»
Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un
bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me
pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça
me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un
peu gros.