On ne cerne pas! _Où cerne-t-on?_

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cerné;

je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à tous

ceux que je rencontre si l'on a vu cerner.

«A-t-on seulement aperçu une manifestation?

--Plaît-il?

--Avez-vous vu une manifestation?»

Je fais un cornet avec mes mains pour qu'on entende mieux.

On n'a rien vu!...

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des

échappés, avoir des nouvelles; quitte à reprendre l'omnibus pour

retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de la

banlieue, je la déterrerai peut-être!

J'apprends à l'hôtel que les fuyards avaient raison.

On a vraiment cerné et arrêté; mais pas du côté où j'étais.

«Et tenez, les voici qui viennent!...

--Combien sont-ils?

--Presque un bataillon. Ils descendent! Regardez donc!»

Je regarde.

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je

reconnais les camarades.

Je m'élance! on me retient.

«Qu'est-ce que vous voulez faire?

--Aller délivrer mes frères!

--Tu es donc devenu fou? me dit tout bas Alexandrine, qui vient

de rentrer et me tire par les basques de ma redingote,--et tout

haut elle ajoute:

--Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu'on en fait, de ceux qui

veulent délivrer leurs frères!»

Elle me montre une chose qui a l'air d'un torchon et qui a voulu

délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un des

locataires,--ce qui reste du moins de la tête de Championnet,

enveloppée dans des serviettes comme un pain qu'on veut garder

frais.

Il ne peut pas parler; on lui a recousu la langue au galop--un

point en attendant;--mais ceux qui l'ont amené ont conté son

histoire.

C'était au parc aux Moutons, à l'endroit où la police s'est jetée

sur la manifestation.

Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les

fenêtres, et s'élançant au-devant du brigadier qui commandait:

«Savez-vous bien ce que vous allez faire?

--Parfaitement!» et, se tournant vers les agents, le brigadier

leur a dit: «Pilez-moi cet homme-là!»

On a pilé Championnet.

Je lui demande si le récit est exact; les serviettes se remuent

pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme,

Championnet demande par signe qu'on le recolle et paraît décidé à

ne plus vouloir essayer de déposer.

Je voudrais savoir pourtant!

Championnet ne peut pas parler.

Veut-il écrire?

Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de

somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie sont

tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop

démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.

Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de

Championnet en réponse à des questions (que je pose d'ailleurs

avec la prudence d'un médecin qui ne permet pas au juge

d'instruction d'aller trop loin), il semblerait établi qu'on a

crié sous la fenêtre d'un monsieur qui n'était pas Michelet, qu'on

s'est trompé, et que quand on s'est aperçu de l'erreur il n'en

restait plus pour Michelet; Michelet a eu une petite ovation très

enrouée où perçait beaucoup de mauvaise humeur.

Peu à peu cependant le jour se fait,--les renseignements

arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si

je suis arrêté.

«Ah! vous avez eu bon nez! Vous nous l'aviez bien dit!»

Je triomphe,--triomphe douloureux en face des torchons

ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à

cause de l'arrestation de Matoussaint.

«A-t-il été blessé?

--Non! Ils se sont mis à cinq pour le prendre!»

Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas

toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu'on

ménage dans ces bagarres! Il faut un corps à l'accusation, et si

on présentait un corps pétri par le bout comme celui de

Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie.

Matoussaint chef, s'il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou

fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet

que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et

doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante,

un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il

est politique d'arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est

bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l'idée qui me

vient! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde

ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à

cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.

Ce n'est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une

dizaine des nôtres.

«Frères, aux charcuteries!»

J'ai toujours vu que, quand quelqu'un était arrêté, on lui

envoyait du saucisson.

Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de

chimie un adversaire inattendu.

«Du saucisson! dit-il, toujours du saucisson!... N'est-il donc pas

temps de songer aux rafraîchissements, citoyens?...»

Il convoque les amis et propose qu'un comité spécialement élu

s'occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature,

mais de leur donner une direction intelligente.

«Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, ... le laitage

débiliterait.--Et même... Ah! que diraient nos ennemis!» (Vive

émotion.)

On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibération et

se distribue les rôles. L'un ramassera les cotisations en argent,

l'autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.

Ce fut un de ceux de l'hôtel qui fut chargé des fromages,--pour

le malheur de l'hôtel! car il empesta la maison avec des produits

trop _faits_, et je lui trouvai toujours, à lui personnellement

dans la suite, une petite odeur de Camembert.

Il paraît qu'ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au

Dépôt.

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n'en était point

triste, et il disait en se grattant:

«Ces insectes laisseront des germes républicains dans les jeunes

têtes, et les punaises s'écraseront plus tard--en gouttes de

sang--sur le front de Bonaparte!»

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté; on

garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de

Matoussaint?

On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a laissé

le temps de boucaner autour de son arrestation: il nous revient

consacré par la souffrance.

«Comme Lazare, nous dit-il au punch qu'on lui offrit le soir;

comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle

de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice! Ils ont cru

m'abattre, ils m'ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que

je n'ai pas faibli!»

Il est même un peu plus _boulot_ qu'auparavant, il me semble. Je

le lui fais remarquer avec plaisir.

«Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la

tête;--c'est _soufflé, _tiens, tâte, c'est _soufflé! _Pourvu que

ça ne me gêne pas pour la lutte!»

Un groupe particulier a pris place à nos côtés: celui qui avait

pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au

front large, aux beaux yeux gris.

Ils m'ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j'ai,

sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui

applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans cette

bagarre.

Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont

partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de

l'amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à

dîner avec nous--à la fortune du pot!

«Disons, m'écriai-je en faisant allusion à la résurrection de

Matoussaint et à son image biblique: _Au Lazare de la

fourchette!... _Le calembour n'empêche pas les convictions! Qu'en

dis-tu, Béret rouge?... On se tutoie, n'est-ce pas? Vive la

Sociale!»

9

La maison Renoul

Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa bande!

Le Béret rouge s'appelle Renoul. Son père est un professeur de

faculté de province qui connaît Béranger; gloire dont le fils a le

reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m'éblouit pas assez,

paraît-il.

Quand on m'a parlé, je n'ai pas eu l'air bouleversé.

«Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger l'a

fait sauter sur ses genoux quand il était petit.

--Oui, j'entends bien.»

On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on

regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On

répète:

«Béranger l'a fait _sauter sur ses genoux!..._

--Et après?»

Renoul n'aurait pas été bercé _sur les genoux de cette tête

vénérée_, comme dit Matoussaint, que je n'en aimerais pas moins sa

tournure de garçon franc, loyal et droit,--un peu grave quand il

parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à la

farce et qu'il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque

blague joyeuse.

Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m'ont

terrifié.

Quand j'étais sur le carré, à la première visite que je lui ai

faite, j'ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui

prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé

pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je

trouvais qu'il sentait la fève. Après nous être très difficilement

débarrassés l'un de l'autre, nous avons reconnu en nous redressant

qui nous étions: lui Renoul, moi Vingtras.

Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de

corne!

Eh bien! moi, je vous dis que c'est la faute de Béranger!

Il y a une autre raison à l'air _propriétaire_ de Renoul. Renoul

n'est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu--le mien aussi,

mais _en garni._

Celui de Renoul bat _dans ses meubles_, et ces meubles sont

époussetés, cirés, vernis par la main d'une compagne, avec

laquelle il vit depuis qu'il est à Paris. Ils sont dans leurs

meubles! Ils font leur cuisine chez eux!! Ils mettent le pot-au-feu

le dimanche!!!

Ces révélations jettent d'abord une ombre et comme un discrédit

sur la réputation révolutionnaire de Renoul.

Un béret rouge dans la rue,--chez lui une douillette!

Que signifie ce double masque?

Cependant la stupeur fait place à la réflexion; et à l'inquiétude

que donnait la douillette succède même--en y pensant--une

sorte de respect pour ce jeune républicain qui, ayant des meubles

et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mêlée

tout comme un autre.

Je n'ose pas dire qu'il ne me reste pas un peu de défiance! Je

n'ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une

tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d'homme une

certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un

appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l'on est

roi!

Roi!--Mon Dieu! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur,

l'égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me

ramèneraient aux idées monarchiques?

Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des

reflets luisants et une odeur de cire! Sur le lit, une

courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui

tamisent le jour. Je n'ai jamais vu cela depuis que je suis libre!

Je ne l'ai vu qu'autrefois en province, et seulement sous les

toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune

républicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent!...

Puis, la saison est belle,--le printemps est venu plus tôt cette

année,--et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les

meubles et sur nos têtes.

Je garderai longtemps le souvenir d'une de ces plaques d'or qui se

teintait de rouge en traversant les grands rideaux; c'était la

poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants

sur les dalles, et le charme intime et doux d'une chambre d'ami;

mes regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et

cette clarté.

Dans toutes les maisons que j'ai habitées jusqu'ici,--dans

l'hôtel même du père Mouton,--les chambres n'ont qu'un lit

pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo

ébréché. Les _réduits_ de dix francs donnent sur la cour, on

croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil

vient, c'est tant pis! il sert à chauffer le plomb; si la brise

entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hôte des odeurs

de friture et de graisse.

Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s'ouvre pas sur une rue

boueuse, mais sur un espace planté d'arbres tout couverts de

pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent

des oiseaux en liberté.

Je n'ai rencontré jusqu'à présent que des oiseaux qui sentaient la

vieille femme, la suie ou le cuir:--pies, perroquets, merles,

avec des becs qu'on dirait faits à la _grosse._ Ici j'ai l'oreille

chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous

d'ailes!...

La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l'une,

meublée par un lit assez grand, l'autre par une bibliothèque toute

petite.

Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que

moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des

souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que

Matoussaint, en levant les bras, _pour faire comme Danton_,

s'expose à renverser l'étagère où il y a de petits bibelots de

foire:--un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge

--mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le

temps; on n'est pas tribun éternellement, on est un peu _farce_

aussi; et après le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit

ans que nous sonnons à toute volée!

C'est le grésil du rire après les tempêtes d'éloquence.

Puis, on fait le café.

Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en

grain qu'on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là,

l'odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères

plébéiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents

pour la société mal faite; ou tout au moins il y a trêve--on met

du sucre.

Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et

moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit--puis l'on se remet

en colère et l'on remonte sur les chaises comme à la tribune.

«Pas sur celle-là! crie la maîtresse de la maison en s'arrachant

les cheveux; là-dessus si vous voulez!»

Et elle indique un tabouret infirme d'où l'on est sûr de tomber

chaque fois qu'on y grimpe.

On salit beaucoup le dessus des chaises.

Quelqu'un propose d'ôter ses souliers chaque fois qu'il y aura une

discussion un peu chaude. On vote.

«Non, non!»

C'est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a levé

les deux mains--je présidais, je l'ai bien vu.

Elle préfère encore qu'on garde ses souliers et que l'on abîme ses

chaises.

Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi? lui qui n'est

pas pour les préjugés. C'est une faiblesse, voyons! mais il s'en

explique.

«Si j'ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus

les remettre, ils ne tiennent qu'avec des ficelles par dessous; ce

n'est pas des semelles, c'est du crochet.»

Ah! les bonnes heures, les belles soirées!--avec le soleil, la

brise, les colères jeunes, les rires fous; avec le tabouret qui

boite et le café qui embaume!

Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes!... Les

oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la campagne!

Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.

J'ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.

Je ne me figurais un intérieur qu'avec un père et une mère qui se

disputaient et se raccommodaient sur le derrière ensanglanté de

leurs enfants. Je croyais qu'on ne pouvait être dans ses meubles

que si l'on avait l'air chagrin, _maître d'école_, que si l'on

paraissait s'ennuyer à mort, et si l'on avait des domestiques pour

leur faire manger les restes et boire du vin aigre.

Chez Renoul on ne s'ennuie pas, on ne fouette personne--du moins

je n'ai rien surpris de pareil--on ne se dispute pas, on ne fait

pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n'y a pas de

domestiques, d'abord.

Le bachelier · 第 16 / 86 题