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Reste pour dépenses imprévues
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Revoyons cela!
TABAC.--Trois sous à fumer par jour.
JOURNAUX.--_Le Peuple_, de Proudhon, tous les matins.
CABINET DE LECTURE.--Si je rayais cet article, ce ne serait pas
seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j'économiserais,
puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en
rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non! C'est là le
plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les
volumes défendus au collège, romans d'amour, poésies du peuple,
histoires de la Révolution! Je préférerais ne boire que de l'eau
et m'abonner chez Barbedor ou chez Blosse.
BLANCHISSAGE.--Mon blanchissage de gros ne me coûtera rien. Tous
les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la
diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère
et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à
mes faux cols; je voudrais qu'ils ne me fissent qu'une fois, mes
parents voudraient deux. Vingt sous pour _le fin_, ce n'est pas
trop.
ENTRETIEN.--Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou
d'aiguilles.
CHAMBRE.--C'est six francs.
NOURRITURE.--21 francs. C'est assez.
Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut
toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On ne
sait pas ce qui peut arriver.
J'étouffe de joie! j'ai besoin de boire de l'air et de fixer
Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte:
elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j'ai bien fait
d'ouvrir un compte pour le casuel!
Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des petits
tas, sur lesquels je pose une étiquette: _Tabac, savon de
Marseille, Entretien._
Il faut de l'ordre, pas de virements.
J'ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C'est lui qui a le
plus de pièces et de romans.
«Je veux un abonnement.
--C'est trois francs.
--Les voilà.
--Et cent sous pour le dépôt.»
Malheureux, je n'avais pas songé au dépôt!
J'ai dû balbutier, me retirer... Faut-il remonter chez moi et
prendre sur les autres tas?
J'entrerais là dans une voie trop périlleuse! Mieux vaut attendre
et tâcher d'amasser pour ce petit cautionnement.
Ces cent sous me firent bien faute! Je dus vivre sur mon propre
fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dépôt,
avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que
j'eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à mes
plaisirs; j'économisais aussi sur la chandelle; mais je ne
pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce
premier capital.
4
L'avenir
Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire?
Ce que je vais faire? Mais le journaliste, que j'ai connu avec
Matoussaint, n'est-il pas là, pour me présenter comme apprenti
dans l'imprimerie du journal où il écrivait?
Je cours chez lui.
Il me rit au nez.
«Vous, ouvrier!
--Mais oui! et cela ne m'empêchera pas de faire de la révolution
--au contraire! J'aurai mon pain cuit, et je pourrai parler,
écrire, agir comme il me plaira.
--Votre pain cuit? Quand donc? Il vous faudra d'abord être le
saute-ruisseau de tout l'atelier; à dix-sept ans, et en en
paraissant vingt! Vous êtes fou et le patron de l'imprimerie vous
le dira tout le premier! Mais c'est bien plus simple, tenez!
Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y!»
Nous y sommes allés.
Il avait raison! On n'a pas voulu croire que je parlais pour tout
de bon.
L'imprimeur m'a répondu:
«Il fallait venir à douze ans.
--Mais à douze ans, j'étais au bagne du collège! Je tournais la
roue du latin.
--Encore une raison pour que je ne vous prenne pas! Par ce temps
de révolution, nous n'aimons pas les déclassés qui sautent du
collège dans l'atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique
un caractère mal fait, ou qu'on a déjà commis des fautes... Je ne
dis point cela pour vous qui m'êtes recommandé par monsieur, et
qui m'avez l'air d'un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez
dans le milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde.»
Là-dessus, il m'a salué et a disparu.
«Que vous disais-je? a crié le journaliste. Vous vous y prenez
trop tard, mon cher! Des moustaches, un diplôme!... Vous pouvez
devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non! Je
suis forcé de vous quitter. À bientôt.»
Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.
Eh bien non! je n'ai pas lâché prise encore! et dans ce quartier
d'imprimerie j'ai rôdé, rôdé, comme le jour où je cherchais
Torchonette.
J'ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau; dans
les escaliers, le nez contre les murs; il a fallu que deux patrons
imprimeurs m'entendissent!
Ils m'ont pris, l'un pour un mendiant qui visait à se faire offrir
cent sous; l'autre pour un poète qui voulait être ouvrier pendant
quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.
Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu!
Quel autre métier?--Celui de l'oncle menuisier, celui de Fabre
cordonnier? Je me suis gardé d'en rien dire au journaliste ni à
Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes
m'asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de
l'ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J'ai lié
connaissance, j'ai payé à boire, j'ai dérangé mon budget, crevé
mon bilan, quitte à ne pas manger les derniers du mois!
Tous m'ont découragé.
L'un d'eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les
cheveux gris, m'a écouté jusqu'au bout, et puis, avec un sourire
douloureux, m'a dit:
«Regardez-moi! Je suis vieux avant l'âge. Pourtant je n'ai jamais
été un ivrogne ni un fainéant. J'ai toujours travaillé, et j'en
suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre.
C'est mon fils qui m'aide. C'est lui qui m'a acheté ces souliers-là.
Il est marié, et je vole ses petits enfants.»
Il parlait si tristement qu'il m'en est venu des larmes.
«Essuyez ces yeux, mon garçon! Il ne s'agit pas de me plaindre,
mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir être ouvrier!
«Commençant si tard, vous ne serez jamais qu'une mazette, et à
cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si révolté
que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège pour
vous plaire avec les ignorants de l'atelier; vous ne leur plairiez
pas non plus! vous n'avez pas été gamin de Paris, et vous auriez
des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis: au bout de la
vie en blouse, c'est la vie en guenilles... Tous les ouvriers
finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs
fils...
--À moins qu'ils ne meurent à la Croix-Rousse!
--Avez-vous donc besoin d'être ouvrier pour courir vous faire
tuer à une barricade, si la vie vous pèse!... Allons! prenez votre
parti de la redingote pauvre, et faites ce que l'on fait, quand on
a eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là.
Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou les
professeurs dont vous parlez! Si vous tombez, bonsoir! Si vous
résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un
défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à
prendre! Ne soyez pas trop sage pour votre âge! Ne pensez pas
seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre _pain cuit_,
qui roulerait tous les samedis dans votre poche d'ouvrier... C'est
un peu d'égoïsme cela, camarade!... On ne doit pas songer tant à
son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le coeur!»
Il s'arrêta, il m'étreignit la main et partit.
Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être mourut-il
le lendemain. Je ne l'ai pas revu.
C'est lui qui a décidé de ma vie!
C'est ce vieillard me montrant d'abord le pain de l'ouvrier sûr au
début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis
accusant ma jeunesse d'être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim;
c'est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d'un métier. Je
rentrai parmi les bacheliers pauvres.
.....................
J'ai été triste huit grands jours, mais c'est l'automne! Le
Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les
camarades sont si insouciants et si joyeux! Je laisse rire et
rêver mes dix-sept ans!
Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de
querelles à tout propos, de soupe à l'oignon et de vin de quatre
sous!
Le vin à quat' sous,
Le vin à quat' sous.
«Comme il est bon!» disait Matoussaint en faisant claquer sa
langue.
Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son rôle de
chef de bande il faisait entrer l'insouciance du jeûne, comme des
punaises, et la foi dans les liquides bon marché.
Il n'était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre sous!
Comme j'ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la rue de la
Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriques sur champ, et
qui était devenu notre café Procope; où l'on entendait tomber le
vin du goulot et partir les vers du coeur; où l'on ne songeait pas
plus au lendemain que si l'on avait eu des millions; où l'on se
faisait des chaînes de montre avec les perles du petit bleu
roulant sur le gilet; où, pour quatre sous, on avait de la santé,
de l'espoir et du bonheur à revendre. Oui, j'ai été bien heureux
devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides!
Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et nos
masques de bohèmes se dénouaient; nous redevenions _nous_, sans
chanter l'avenir, mais en ramenant silencieusement nos réflexions
vers le passé.
À dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d'heure
après, la chanson elle-même agonisait, et l'on causait--on
causait à demi-voix du pays!--On se mettait à deux ou trois pour
se rappeler les heures de collège et d'école, en échangeant le
souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants,
presque graves comme des hommes, on n'était pas poète, artiste ou
étudiant, on était _de son village._
C'était bon, ces retours du petit cabaret où l'on vendait du vin à
quatre sous.
Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin, un
muscat qu'on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore la
langue et qu'on nous reprocha bien longtemps.
Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi. Boire du
muscat, c'était filouter, trahir!
Nous fûmes traîtres pour deux verres.
Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n'y a plus à
avoir confiance en personne.
Voilà le seul _extra_, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
Paris, depuis que j'y suis.
Il y a aussi l'achat d'un géranium et d'un rosier, puis d'une
motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois
que j'avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie--sans
voler (c'était assez du remords du muscat)--chaque fois,
j'allais au Quai aux fleurs _cueillir du souvenir_. Pour mes trois
sous j'emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l'odeur
du Puy ou de Farreyrolles; j'emportais cela en cachette, entre mon
coeur et ma main, comme si je devais être puni d'être vu! tant
j'avais envie--et besoin aussi--dans cette boue de Paris, de
me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première
jeunesse!
Un malheur!
Mon petit cabinet de l'hôtel Riffault m'a été pris un mois après
mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et
l'on a renversé mon échelle, profané ma retraite; on a fait un
grenier de ce qui avait été mon paradis d'arrivant... J'ai dû
partir, chercher ailleurs un asile.
Je n'ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent,
montent!
J'ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé
de chacune par l'odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je
voulais le calme dans le trou où j'allais me nicher. Je suis tombé
partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.
Je n'ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre
donnait sur le grand air! J'étais bien seul et je voyais tout le
ciel; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais
passer pour rentrer: ce qui m'obligeait à revenir le soir avant
que l'estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec
les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur
flamme au moment où il fallait partir. C'était une véritable
souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon
logis, sortir de l'hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et
m'éreinter à battre le pavé jusqu'à ce que le café ouvrît l'oeil
et laissât tomber ses volets.
J'étais bien las de ma rôderie nocturne, et j'avais la tristesse
pesante et gelée de la fatigue. J'avais, en plus, à soutenir le
regard de la patronne qui m'avait attendu un peu, malgré tout--
qui attendait même ma _quinzaine _quelquefois!...
Elle avait l'air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé
et traînant la jambe, que je trouvais bien de l'argent pour passer
les nuits, que je ferais mieux d'en trouver pour payer ma chambre.
Elle avait l'habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si
je me permettais d'avoir des bouquets lorsque je restais à devoir
encore 4 ou 5 francs.
Son mari était malheureusement un brave homme.
Malheureusement! Oui, car je l'aurais battu s'il avait été comme
elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes bouquets
jetés dans les plombs.
Notre avenir doit éclore! etc., etc.
Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes
fleurs.
J'aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient
les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que
la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une
chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais
je ne me croyais pas le droit d'engager le nom de mon père pour
avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus!
Si petite qu'elle fût, j'ai pourtant partagé une de mes chambres
de dix francs.
Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d'un ancien
cuirassier--qui _attendait de l'argent._ C'était sa profession;
il devait nous faire des avances à tous avec cet argent; il avait
promis à Matoussaint d'éditer son _Histoire de la Jeunesse_ à
laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.
«C'est écrit avec des balles», avait-il dit.
Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des
détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante une
attaque de barricade en Juin trente-neuf.
Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au
hasard de notre fourchette.
Il manqua de logement à un moment--il lui en fallait un
cependant--pour _faire adresser l'argent._
«Tu comprends, c'est à toi de le prendre, m'a dit Matoussaint.
Royanny et les camarades ont tous des femmes... ils ne peuvent pas
faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j'ai Angelina. Mets-toi
à ma place.»
À sa place, non.--Angelina était trop maigre!
C'était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à
la communauté: je n'ai pas osé refuser.
Oh! quel supplice! Toujours ce grand cuirassier avec moi! Il a dit
au propriétaire qu'il était mon frère, pour expliquer notre
concubinage.
Que dirait ma mère chargée d'un autre fils?--accusée d'avoir un
enfant que mon père ne connaît pas!
Oui, c'est du concubinage! Ce cuirassier se mêle à mes pensées,
entre dans ma vie, m'empêche de dormir, si j'en ai envie, de
marcher si ça me prend; ses jambes tiennent toute la place! Il a
une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur, dégarni
du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de singe. Il me
tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche... je me
suis levé plusieurs fois pour prendre l'air; j'avais envie de
l'assassiner!
Mais, un beau matin, je n'ai plus senti son grand cadavre près de
moi. Il était parti! parti en emportant mes bottines. J'ai dû
attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à _l'hôtel
Lisbonne_, j'avais l'air d'un pèlerin,--d'un jeune marin qui
avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en
bas de laine, à sainte Geneviève.
J'étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des
raisons!
D'abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je
reste celui qui ferait les plus longues courses et les
commissions.
«Toi, tu n'as pas une femme qui t'attend, toi! tu n'as que toi à
nourrir. Un homme, pourvu qu'il ait un pantalon! mais quand il
faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie! Va
chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à
cause de son épouse. Angelina en est jalouse... Et ci, et ça!»
Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées, mes
sous étaient perdus pour la colonie! L'hôtel Lisbonne ne voudrait
pas d'un autre couple, il n'y avait pas de place: d'ailleurs le
propriétaire en avait assez. Puis je m'entendais jusqu'à présent à
peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le
monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.
La femme d'un petit gros qui venait quelquefois nous voir était la
plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois qu'une
rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu à
quelque plaisanterie et excitait des craintes.
«Mais qu'est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne
me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où étant seuls,
nous parlions de ça, faute de mieux.
--Ça me fait peut-être quelque chose», dit-elle avec un sourire
et en baissant les yeux.
J'ai eu l'air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points
sur les i.
«Et Adolphe? Si Adolphe savait! ...
--Pourquoi voulez-vous qu'il sache, est-ce vous qui lui direz»,
et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc comme du
lait--le cou de la Polonie! et de ses doigts doux comme de la
soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.
J'ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n'est pas
mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.
Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du
jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.
«Tiens, sais-tu pourquoi je t'aime! Je t'aime parce que tu aurais
fait un beau bouvier.»
Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j'éprouvais à
l'écouter et à l'embrasser le plaisir que j'éprouvais à sentir
l'odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.
Je vais quelquefois au bal, je m'y bats toujours. Une fois lancé,
dès que je ne veille plus sur moi, j'arrive à la sauvagerie des
gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli,
je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve
une joie bestiale, j'entre dans le tas comme un ours fou de
raisin. C'est la revanche des écrasements paternels, de
l'emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de
toute la force de ma haine contre les roulées que j'ai reçues par
respect filial, contre les avanies que j'ai subies de disciples à
maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur
dans ces bals.
Au fond d'une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l'on
danse aussi et où Matoussaint m'a amené, j'ai laissé mon paletot,
ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui
j'ai voulu tenir tête. On m'avait appelé provincial et enfoncé mon
chapeau sur les yeux. Provincial, c'est que j'en avais l'air sans
doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c'était de la
honte dans la fureur! ce coup pour la honte, celui-ci pour la
fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s'en
mêlaient aussi, on s'était roulé dans la poussière!
On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et
les os,--point le coeur, je ne pense pas! mais je trouve je ne
sais quelle joie féroce à m'aligner avec les fanfarons de vigueur.
À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie:
«Mais vous ne savez donc pas que j'ai dû me laisser rosser pendant
dix ans... que les commandements de Dieu et de l'Église le
voulaient... Je m'en serais bien moqué, mais si j'avais crié trop
fort, on aurait destitué papa... Allons, rangez-vous, que je le
corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des
mains paternelles!... J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du
sang de paysan dans les veines, l'instinct de révolte... Je ne
voudrais pas être méchant, mais j'ai à faire sortir les coups que
j'ai reçus... Ne me touchez pas! Prenez garde!... Laissez-moi,
vous dis-je! j'ai trop d'avantage sur vous!»
Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté,
avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup
de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.
J'ai nommé Matoussaint le chef de notre clan--et, sans être
enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis
comme un séide. J'ai lu qu'il fallait _s'entendre_, être un
_cénacle. _Je l'ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j'ai
accepté le rôle de Porthos des _Mousquetaires_, presque le rôle de
Baptiste dans la _Vie de Bohème:_ parce que je suis nouveau, parce
que mon enfance n'a rien vu, parce que je me sens gauche et
ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier
évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.
J'ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande
guerre entre_ calicots_ et _étudiants_. Il paraît qu'il faut
tomber sur les _calicots_, que les calicots sont des bourgeois et
des _réac_,--et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et
je mets ma gloire à passer pour l'hercule de la bande.
Je ne fais rien: paresse dont je rends mon éducation responsable!
Il faut que je batte l'air de mes bras quelque temps encore, avant
de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête
trop calottée.
Je ne fais rien,--pardon! je gagne dix sous cinq fois par
semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J'ai ainsi, avec
mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par
semaine. Je ne dépense pas un radis de plus!
5
L'habit vert
Un camarade m'a conduit dans une crémerie où se trouve une fille
dont tout un cénacle est amoureux.
Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je
n'ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette,
une impression pareille à celle que m'a donnée le froissement de
sa jupe. Puis elle me regarde d'un oeil si gai, avec un sourire
qui montre de si belles dents blanches!
Elle me regarde encore, toujours--avec une persistance qui
commence à me flatter.
Ai-je le charme, décidément? Elle rit.--Voilà qu'elle éclate!
«Pardon, monsieur, oh! je vous demande bien pardon; c'est que vous
avez l'air si drôle avec votre habit vert et votre gilet jaune!»
Et elle repart d'un rire fou qui lui fait venir les larmes aux
yeux et serrer les genoux.
Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure
mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d'un empalé
qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers
frémissements... Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche,
une, deux,--sans oser les fixer sur rien ni sur personne... Il
me passe dans le cerveau l'idée que je suis un jeu de foire, où
l'on envoie des palets, une boule, et j'ai l'air de dire: Visez
dans le _mille_.
Enfin, la gaieté de la demoiselle s'est calmée, et elle vient me
retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui garde, un
moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.
«Vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas? C'était plus fort que
moi.»
Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les
doigts dans les siens:
«Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver
que vous n'êtes pas fâché...»
Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes, pour
indiquer mes intentions de marionnette indulgente; j'avance et
retire ma main, je fais «oui» avec ma tête--comme l'infâme Golo,
au théâtre des marionnettes, à la _Foire au pain d'épice._
C'est mon habit et mon gilet qui m'ont valu cela!
Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de Nantes
ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.
Moi qui croyais que j'avais l'air très comme il faut avec ce
costume!
Le collet m'inquiétait bien un tantinet; il me semblait qu'il
montait beaucoup pour l'époque; le gilet me paraissait de quelques
doigts trop long; mais je me rappelais les théories du _cossu_ si
souvent exprimées par ma mère, et j'étais sorti, point faraud,
point fat, point avec l'intention d'humilier les autres, mais avec
la pointe d'orgueil qui est permise à un jeune homme bien élevé,
qui étrenne une jolie toilette.
C'est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous
où l'on ne se voit pas.
Si j'avais pu me voir!... Je n'ai pas mauvais goût, allons! Je
sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l'est pas! En attendant,
j'ai été ridicule jusqu'à la racine des cheveux.
J'ai envie d'aller me jeter à l'eau, de quitter la France!
Si c'était un homme qui s'était moqué de moi!... Je le
souffletterais... un duel!
Mais pas un de ceux qui étaient là ne m'a insulté. D'ailleurs,
comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n'ai pu rien
voir.
Je vais donc me jeter à l'eau ou quitter la France!
Me jeter à l'eau?... Disons plutôt adieu à la patrie!... Et
encore, non!
J'ai l'air de fuir la conscription, de me refuser à payer l'impôt
du sang! C'est mal.
Je m'endors là-dessus.
Je suis réveillé par le facteur.
«Une lettre, monsieur Vingtras!»
..........................
_En croirai-je mes yeux!_
Avec Matoussaint, j'ai tellement pris l'habitude de la solennité
qu'au lieu de dire: «Bah! est-ce possible!» je dis quelquefois:
_En croirai-je mes yeux!_
Voyons cette lettre!
«Hôtel des Quatre-Nations.
«Cher monsieur,
«Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse!... J'ai peur
de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous
m'aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu
là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.
«Faites-moi donc l'amitié, pour me montrer que vous ne me gardez
pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures. Nous
sommes seules avec maman. Il n'y a pas encore les pensionnaires,
et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dînerez
ensuite avec nous, et c'est moi qui vous invite pour ma pénitence.
«ALEXANDRINE MOUTON.»
Elle a été charmante.
Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m'ait pas envoyé
cet habit vert et ce gilet jaune.
L'Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon coeur en
tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en
jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette.
C'est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle
du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et
des cerises à l'eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au
comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère
apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.
Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui
mène dans la chambre de la mère et de la fille--oh! cette
chambre! mais tais-toi, mon coeur...
Je l'aime!
Comment cela est-il venu? Je ne sais plus!
Je sais seulement que le soir de ce qu'elle appelait la
_pénitence_, où, pour se punir, elle voulait m'avoir à dîner, et
pour se punir davantage encore, me tenir près d'elle; je sais que
ce soir-là je n'essayai pas de jouer au poète, ni au _bohème_, ni
même au républicain (pardonnez, morts géants!); je n'essayai pas
d'avoir l'air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni
rien de ce qu'on essaye de paraître quand on est près d'une femme
et qu'on a dix-sept ans.
Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air
bête, et de mon envie de me jeter à l'eau, remplacée par ma
résolution de quitter la France; je contai que ce n'était pas la
première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec
des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je_ la _fis
rire encore--mais pas si fort que l'autre fois--rire d'un rire
doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d'une petite
larme. Une de mes histoires d'enfance avait détaché cette perle de
ses yeux attendris.
«Oh! je m'en veux bien plus de ce que j'ai fait», dit-elle, et
elle prit ma main comme celle d'un enfant, et la serra.
Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette main-là
avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les
coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.
À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire
nos lèvres; nos doigts se quittèrent, mais nos coeurs se
joignirent...
Je vins là tous les soirs; j'y vins prendre mon café, puis mes
repas; un matin, j'apportai ma malle! C'est elle qui le voulut.
Je passe à l'hôtel du père Mouton une vie bien heureuse, entre
l'amour et la politique, entre la tête brune d'Alexandrine et le
buste de la Liberté.
La mère Mouton espère-t-elle que j'épouserai sa fille, le père
Mouton croit-il à mon avenir?...
Ils me font crédit. Ils m'ont même proposé à un Russe, qui est
leur locataire, comme professeur de français.
Ce Russe me donne trente francs par mois.--Je ne lui apprends
pas beaucoup le français, mais je lui écris en style enflammé une
lettre tous les deux jours pour une actrice des _Délassements_
dont il est fou.
Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.
J'ai soixante-dix francs!... J'en donne cinquante au père Mouton,
qui est content et paye encore la goutte. J'en garde vingt pour
mon blanchissage, mon tabac et mes folies! Sur ces vingt-là, il
faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à
mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et
sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait _à la
charité._
Je gagne ma vie, je suis aimé, et j'attends la Révolution.
6
La politique
J'aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le
sens--et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je
pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.
Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c'est la foi
politique, le feu républicain.
Nous sommes un noyau d'_avancés_. Nous ne nous entendons pas sur
tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.
«93, CE POINT CULMINANT DE L'HISTOIRE; LA CONVENTION, CETTE
ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS!»
Quand je dis que nous sommes d'accord, nous avons failli nous
battre plus d'une fois: j'ai, un jour, appelé Robespierre un pion
et Jean-Jacques un «pisse-froid».
«Pisse-froid» a failli me brouiller avec toute la bande.
On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à
_discuter ça_ plus tard, mais «pisse-froid» appliqué à Rousseau
était trop fort.
Que voulais-je dire par là? Quand on lance des mots pareils, il
faut les expliquer... Que signifiait «pisse-froid»?
Eh! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j'ai entendu toujours
appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n'étaient pas
francs du collier--qui avaient l'air sournois, _en dessous!_
_«_Alors, Jean-Jacques était _en dessous?»_
J'ai eu bien du mal à m'en tirer et j'ai dû faire quelques
excuses, j'ai dû retirer pisse-froid. Je l'ai fait à contrecoeur
et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est
pincé, pleurard; il fait des phrases qui n'ont pas l'air de venir
de son coeur; il s'adresse aux Romains, comme au collège nous nous
adressions à eux dans nos devoirs.
Il sent le collège à plein nez.
Pisse-froid, oui, c'est bien ça!
Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.
«Voltaire?» crie Matoussaint.
Il me lance à la tête les vers d'Hugo...
... Ce singe de génie!
Je laisse passer l'orage et maintiens mon dire, en aggravant
encore mes torts; le Voltaire qui me va, n'est pas le Voltaire des
grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire
gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au
diable, et s'en va blaguant tout...
«ALORS TU ES UN SCEPTIQUE??» dit Matoussaint, s'écartant de deux
pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.
J'ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens _sceptique_
pour moi.
«Et tu te prétends révolutionnaire!...
--Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m'ennuie,
Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n'aime pas
qu'on m'ennuie; si pour être révolutionnaire il faut s'embêter
d'abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez
mes parents.»
«Tu fais donc de la révolution pour t'amuser?» reprend Matoussaint
en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où
j'en suis tombé.
Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon
embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à
la fin quelque chose à répondre, me déclare qu'il sait «que j'ai
été plus loin que je ne voulais, que ce n'est pas moi qui
traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le
drapeau de nos pères comme un jouet...
«Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t'y trouves
pris quelquefois, dame!» et il rit d'un air de vainqueur
indulgent.
On trouve généralement que je n'ai pas d'enthousiasme pour deux
sous.
Pas d'enthousiasme! Que dites-vous là?
À l'heure où la _Voix du peuple_ paraît, je vais frémissant la
détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand
de vin; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais
d'acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant
que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à
travers les lignes flamboyer une baïonnette.
Pas d'enthousiasme? Ah! qu'on soulève un pavé et vous verrez si je
ne réponds pas _présent_ à l'appel des barricadiers, si je ne vais
pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait
écrit: _Mourir en combattant!_
Pas d'enthousiasme! Mais je me demande parfois si je ne suis pas
au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un
moinillon de la révolte, un petit esclave _perinde ac cadaver_[5]
de la Révolution.
Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion?
Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre? Je
subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au
refrain de la _Marseillaise..._
Ils trouvent à l'hôtel Lisbonne que je n'ai pas la foi! Ils m'en
veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres.--J'ai peur
d'y croire trop encore! Il me semble qu'il se mêle à mon
enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir
l'insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent
aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de
canon.
Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce
que donnera la victoire? Pas trop. Mais je sens bien que ma place
est du côté où l'on criera: _Vive la République démocratique et
sociale! _De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a
suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait
saigner sous les coups de l'humiliation, tous les professeurs que
le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont
affamés!...
Nous, de ce côté.
De l'autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la
routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants
gras!
J'ai assez des cruautés que j'ai vues, des bêtises auxquelles j'ai
assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que
le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à
coups de fusil... Pas d'enthousiasme de commande, non! Mais la
fièvre du bien et l'amour du combat!
L'hôtel Mouton a remplacé l'hôtel Lisbonne. L'hôtel Lisbonne est
mort; c'est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au
marchand de vins _mastroquet_, et qui a pris pour lui toute la
maison.
Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets
particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets
marengo et des filets aux truffes; les buissons d'écrevisses--
emblème du recul--fleurissent où hurlaient des hommes d'avant-garde!
Cette maison, où l'on cassait la coquille aux préjugés, a pris
pour enseigne: _À la renommée des escargots._
L'hôtel Lisbonne est mort.
Chacun est allé de son côté; Royanny a pris pour maîtresse la
fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans
le coin de la rue Madame.
Voilà ce qu'est devenu Royanny! Ainsi s'en vont les tapageurs
d'antan! Du reste Royanny voulait être notaire; il n'était
échevelé que par complaisance, et se promettait bien d'être
chauve, au besoin,--ses examens une fois passés,--si cela lui
était utile pour avoir une étude achalandée.
Matoussaint, lui, s'est attaché au tombeau d'un philanthrope, d'un
homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa
famille veut élever une statue; elle a pensé qu'un livre, où
seraient les _anas_ de sa bonté, aiderait à consolider la gloire
du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller
dans une soupe d'auvergnat, et c'est Matoussaint qui a été chargé
de tremper le bol. Il s'en acquitte consciencieusement, écumant
les_ bonnes actions_, les _traits de charité_ qui surnagent dans
la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.
Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu'on est
obligé de manger la soupe à tous les repas--par respect pour la
mémoire du philanthrope--ce qui lui fait venir du bedon.
Matoussaint le cache en vain; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup
d'étrangeté à sa physionomie.
Du reste, il est entré carrément _dans le pot du bonhomme_; il a
le vêtement arrondi des sages--comme en portent aussi les
baillis dans les pantomimes; il a un chapeau bas et des souliers
lacés.
Je crois qu'Angelina l'a quitté et trompé. Il prétend qu'elle est
en villégiature chez une parente; mais cette parente-là a des
moustaches et un chapeau pointu, à ce qu'il paraît.
La coiffure nouvelle de Matoussaint _soupophore_ a semblé à
Angelina une bassesse et l'habit de bailli une trahison.
«Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n'avait plus que des
gestes d'homme qui écume le pot-au-feu.»
Mais non; Matoussaint n'a pas trahi, et quoiqu'il ait cette odeur
de soupe et ces habits ronds, il n'en reste pas moins attaché aux
idées avancées--de toute la longueur de ses cheveux, qu'il n'a
pas sacrifiés, mais qu'il coiffe en rouleaux tombant sur un col
blanc, large comme une assiette.
Il a fait connaissance d'un poète.
Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et
l'oeil à lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais.
Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui
ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il
produit sur nous un grand effet. C'est drôle! Nous parlons de la
jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs
cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être
pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs,
le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est
grand homme, le _vates_ du cénacle.
Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois; on met ce
jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier
tiennent beaucoup de place et gênent sous la table--pendant le
dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de
réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de
petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu'on ne peut
accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il
en vers attendris qu'il aimait à dormir sur l'herbe, Matoussaint
appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller.
Est-ce la pêche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient
le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre
le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l'ablette
l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit
âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui
pétarade sur sa chaise.
Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son
pays--ça n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce
Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier
est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait
rimer Tournus et Bacchus.
«Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse»,
dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles
de Matoussaint.
Je n'aime pas ce Boulimier-là, mais j'aime le Boulimier des pièces
à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui
sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le
peuple et la révolte.
Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-là! les vers
sonnent comme des coups de tambour.
Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On
boit à la Révolution, l'on trinque à 93. On en a pour huit jours
après à boire de l'eau parce qu'on s'est ruiné dans cette heure de
trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a
empourpré les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.
Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'hôtel; et il faut
la situation exceptionnelle que m'a créée mon amour pour que nous
puissions faire le tapage que nous faisons, les jours
d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la
_Marseillaise_--en basse d'abord--mais bientôt les voix
grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.
Un soir, on s'est battu et l'on nous a menés au poste. En route,
Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l'homme à la
soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.
Il se vengea, a-t-on dit.
Des bruits ont couru qu'il était descendu en cachette à la cuisine
et avait déshonoré la soupe--déshonoré! comment? de quelle
façon?--Il ne s'en ouvrit jamais à personne; on sait seulement
que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la
famille du _Petit Gilet bleu_.
Collège de France.
Depuis que Matoussaint est libre, on n'entend que nous dans le
quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.
Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les
jeudis, on monte vers le Collège de France.
On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des
jésuites, qu'on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans
la rue Saint-Jacques.
Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues
vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis; tout cerné de
bouquinistes misérables qu'on voit au fond de leur boutique noire,
éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.
Collège! c'est bien un collège, quoique les écoliers aient des
moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules
silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s'attend à
voir passer le proviseur causant avec l'économe, puis croisé par
l'aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l'appelaient, et
qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.
C'est triste! Matoussaint refuse d'en convenir:
«Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y eût des
haricots avec des fleurs rouges?
--J'aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair
quelquefois!
--Alors, riposte-t-il d'une voix sourde et avec un rire de pitié,
_Zoïle_ n'a pas encore été content de lui à sa dernière leçon?...»
Content? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s'il n'y
avait pas l'esprit de corps, l'esprit de discipline, ce serait à
lui flanquer des gifles! Content!--Eh si! je suis content! Je
sais bien que Michelet est des nôtres et qu'il faut le défendre.
L'avant-dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas à moitié assommé un
réac qui disait juste comme moi--à cette différence près que,
lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux; moi, j'en
étais triste, parce que j'aurais préféré que ce fût moins élevé,
plus _terre à terre_.--Oui, Matoussaint--plus terre à terre.
Je me figure qu'il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre
que moi dans cette foule...
Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne
comprennent pas.
On attend toujours pour applaudir.
Quand ce n'est pas tout indiqué par l'intonation ou le geste du
maître, deux grands garçons--un qui a de longs cheveux, un autre
qui n'en a pas--donnent le signal; pas seulement pour
l'applaudissement mais pour le rire aussi; pas seulement pour le
rire mais pour le_ ricanement._
J'ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui
a produit un très mauvais effet: les voisins qui avaient ricané
d'après moi, _de confiance, _croyant que j'obéissais au signal du
_Chauve_ ou des _Longs cheveux_ m'en veulent beaucoup et me le
montrent.
Aussi j'attends maintenant que le ricanement soit absolument
adopté; que le rire soit indiscutable; que le bravo soit bien le
bravo qu'il faut, avant de faire n'importe quoi qui indique
l'enthousiasme, ou la joie, ou l'amertume. Je ne pars jamais avant
les autres.
Je pars après quelquefois!
Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me
compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui
semble se moquer du monde.
J'y mets de l'orgueil; je n'ose pas avoir l'air de n'être qu'un
écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à
pousser de petits cris.
«Mais taisez-vous donc! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête,
cet animal-là!»
Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences?
J'ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait,
c'était clair et c'était chaud. Je partais quelquefois dans ma
chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d'un feu de
sarment.
Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme,
qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il
m'envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à
la face. Mais souvent, bien souvent, il _tisonnait_ trop et
voulait faire trop d'étincelles: cela soulevait un nuage de
cendres.
Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.
À moi, il me semble que ce n'est pas honnête et que c'est
hypocrite de mentir pour rien; de s'aveugler et d'aveugler ainsi
le maître. Ce n'est pas la peine de crier contre les jésuites.
Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu! Cette
face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile
comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur
d'argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l'air si
vivant!
Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins; il a
contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau; il
égratigne le ciel de sa main blanche.[6]
Les journaux s'en sont mêlés, on a reproduit des passages de
quelques leçons--passages à mine ridicule. Le professeur a
protesté, il a _rebouté_ les citations, refait le nez de ses
phrases.
Pourquoi?
Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je
voudrais qu'il me parlât de choses que je n'entrevois point, qu'il
me jetât à la tête des idées que j'emporterais--même pour les
trouver mauvaises, sans en rien dire à personne--mais auxquelles
je penserais en me couchant.
«Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes
leçons et les dénaturent.»
Tous ceux, dans la salle, qui n'ont pas de barbe, qui ont le teint
un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et
des souliers noués; ceux-là sont fouillés d'un oeil menaçant et
soupçonnés d'être des échappés du séminaire, qui viennent faire le
jeu de l'ennemi. L'orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est
question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d'eux:
«_Rat d'église, punaise de sacristie, mange bon Dieu! tête de
cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins!»_
Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une
main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.
«Celui-là?...
--Où, où donc?
--Au troisième banc.
--Ce grand?
--Oui... quelqu'un vient de dire qu'il était toujours avec les
prêtres.»
C'est tombé dans l'oreille d'un _pur_, qui s'est levé, a demandé
ce que faisait l'homme là-bas, l'homme à lunettes...
«Il prend des notes.»
Il y en a bien d'autres qui en prennent--et des Micheletiers
enragés--mais le vent est au soupçon.
«À bas le preneur de notes!--Fouillez-le--Sa carte d'étudiant!
sa carte! Qu'il montre sa carte!...»
Il n'a pas de carte, moi, non plus! Sur les deux mille individus
qui sont là, qui donc a sa carte? Personne! Mais tout le monde
demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu'on lui
veut, qui croyait d'abord qu'on parlait d'un autre.
À la fin on lui explique. Il se lève et répond.
«Je m'appelle Émile Ollivier, le frère d'Aristide Ollivier, tué en
duel, l'autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain.»
Il avait bien l'air d'un jésuite, pourtant!
7
Les écoles
Un matin, une rumeur court le quartier.
«Vous savez la nouvelle? On a interdit le cours Michelet. C'est au
_Moniteur_.»
Nous l'apprenons à l'hôtel Mouton, où se produit tout de suite une
agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries
environnantes.
On sait que l'hôtel est républicain, on connaît nos crinières; sur
le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier; nous
avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de
trois petites rues.
On vient nous trouver.
«Que faire? Que dit Matoussaint?
--Et vous, Vingtras?
--Que faire? mais _protester_, parbleu! Allons, Matoussaint,
mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande
au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se
casser le nez à l'heure du cours.
--À qui enverra-t-on la protestation?
--ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE.»
L'idée m'est venue tout d'un coup. Elle fait sensation. (Oui!
oui!)
Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.
«Aide-moi! dit-il.
--Eh bien! est-ce fait?» demande-t-on au bout d'un moment.
Non.--Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes
en_ ment_ qui font très vilain effet.
Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d'un
trait quatre lignes, pas plus.
«Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de
la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen
Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils
transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune.»
«Ajoute: _À la face de la nation._
--Si tu veux.
--Citoyens! la protestation est ainsi conçue!»
Il lit.
«Bien! bien!»