Les quarante francs y ont passé.
On s'est bien amusé pendant dix jours, et je n'ai pas songé une
minute au moment où l'on n'aurait plus le sou.
Ce moment est arrivé; il ne reste pas cinquante centimes à
partager entre l'hôtel Lisbonne et l'hôtel Riffault.
Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n'ai
mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais
j'ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon
taudis.
Il n'est que huit heures.
La soirée sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'être seul;
j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
d'écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour
les autres depuis que je suis là; il ne me reste, le soir, qu'un
murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force
d'avoir parlé; elle me brûle et me pèle à force d'avoir fumé.
Ce verre d'eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le
café noir de l'hôtel Lisbonne; mes idées sont fraîches, je vois
clair devant moi, oh! très clair!
C'est la misère demain.
Matoussaint assure que ce n'est rien.
Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misère,
et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des
maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l'herbe, en se
moquant des bourgeois?
Je n'ai pas encore dîné sur l'herbe; je n'ai presque pas dîné
même, pour bien dire.
Pauvre mère Vingtras, elle m'a prédit que je regretterais son
pot-au-feu! Peut-être bien...
Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l'hôtel
Riffault, dans une chambre très propre. J'avais ajouté que j'avais
fait connaissance de gens qui pourraient m'être très utiles (!).
Je veux parler de Matoussaint, d'Angelina, de Royanny.--Ils
m'ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent
me donner l'adresse de tous les monts-de-piété du quartier.
Ma mère m'a répondu.
Il tombe de sa lettre un papier rouge. _Bon pour quarante francs_,
écrit en travers. C'est un mandat de poste!
Un mot joint au mandat:
«Ton père t'enverra quarante francs tous les mois.»
Quarante francs tous les mois!
Je n'y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père
Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.
Quarante francs!...
On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à
la sauce, et même aller voir _la Misère_ à la Porte-Saint-Martin
avec quarante francs par mois!...
J'ai eu de l'émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.
J'avais peur qu'on me prît pour un faussaire.
Non! j'ai reçu huit belles pièces de cinq francs!...
Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j'ai
fait des comptes.
J'ai établi mon bilan.
DÉPENSES
indispensables
fr. c.
CAPITAL
mensuel
fr. c.
Tabac
4 50
40 00
Journaux
1 50
Cabinet de lecture
3 00
Chandelle
1 50
Blanchissage
1 00
Savon de Marseille
0 20
Entretien (fil, aiguilles)
0 10
Chambre
6 00
Total:
17 80
17 80
_Reste:_
22 20