Il me pousse dans le corridor et appelle le _dix de trèfle._

Il n'y a plus qu'à aller du côté de l'amoureuse à Matoussaint.

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom.

Matoussaint l'avait baptisée _Torchonette._

Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et

cherchant les fruitières: il y en a deux ou trois. Je me plante

devant les choux et les salades en regardant passer les femmes;

toutes me voient rôder avec des gestes de singe, car je fais des

grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme

quelqu'un qui pense à des choses vilaines... je dois tout à fait

ressembler à un singe.

Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire:

«Avez-vous une nièce qui s'appelle Torchonette et qui aimait

M. Matoussaint? Avez-vous un parent qui se soûlait tous les jours

à la Bastille?»

Je ne puis qu'attendre, continuer à marcher en me traînant devant

les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.

J'ai eu cette bêtise, j'ai eu ce courage, comptant sur le hasard,

et je suis resté des heures dans cette rue, toisé par les sergents

de ville; mon attitude était louche, ma rôderie monotone,

inquiétante.

Il y avait justement une boutique d'horloger et des montres à la

vitrine voisine. Si dans la soirée on s'était aperçu d'un vol dans

le quartier, on m'aurait signalé comme ayant fait le guet ou pris

l'empreinte des serrures. J'étais arrêté et probablement condamné.

À l'heure du déjeuner, j'ai eu vingt alertes, croyant vingt fois

reconnaître l'amoureuse à Matoussaint, et vingt fois faisant rire

les filles sur la porte de l'atelier ou de la crémerie.

«Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le monde?»

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge

jusqu'aux oreilles.

Je m'enfuyais dans le voisinage, j'enfilais des ruelles sales qui

sentaient mauvais; où des femmes à figures violettes, à robes

lilas, à la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient

par la manche dans des allées boueuses. Je leur échappais en me

débattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant

de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

Il y en a qui m'ont pris pour un mouchard.

«_C'en est un_, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.

--Il est trop jeune.

--Va donc! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans la Mobile,

n'est-il pas de la _rousse_ maintenant?»

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l'ordure à la bouche des

égouts et pourrissait les épluchures de choux dans le ruisseau. Il

montait de cette rue piétinée et bordée de fritures une odeur de

vase et de graisse qui me prenait au coeur.

J'avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m'avait

saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un flot de plomb

fondu.

Je quittai mon poste d'observation pour courir où il y avait plus

d'air et j'allai m'affaisser sur un banc du boulevard, d'où je

regardai couler la foule.

J'arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vous

connaissent. Ici les gens roulent par centaines: j'aurais pu

mourir sans être remarqué d'un passant!

Ce n'était même plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire

d'où je sortais.

Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse; c'était le

sang de Paris qui courait au coeur et j'étais perdu dans ce

tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonné sur une place.

J'ai faim!

Faut-il entamer les sous qui me restent?

Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé

Matoussaint? Où coucherai-je ce soir?

Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et creuse; j'ai

des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons

chauds.

Allons! le sort en est jeté!

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d'un sou où je

mords comme un chien.

Chez le marchand de vin du coin, je demande un _canon de la

bouteille._

Oh! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de

sang!

J'en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le coeur agrandi.

Cela m'entra comme du feu dans les veines. Je n'ai jamais éprouvé

sensation si vive sous le ciel!

J'avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu'à la

cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller

les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon

retour. Oui, cette lâcheté m'était passée par la tête, sous le

poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de

ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le

torrent d'hommes qui roule!

Un accident vient d'arriver. On court. Je m'approche. Un cheval

s'est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon, hueho!

Ils n'y arrivent pas. Je m'avance et me glisse sous le timon.

Il m'écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai pas!--

et la charrette se relève.

Ce qu'il m'est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage

de ne pas lâcher quand je croyais que j'allais être tué sur place

sans bruit, sans gloire, je ne puis l'écrire et quand à côté de

moi ensuite on eut l'air de croire que c'était mon coup d'épaule

qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie

et fisse l'hypocrite, je crus que j'allais étouffer d'orgueil.

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l'après-midi.

J'ai les pieds qui pèlent, je n'ai pas aperçu Torchonette chez les

fruitières.

Que devenir?

Dans l'une des ruelles que j'ai traversées tout à l'heure, j'ai vu

un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j'aille là, avec

ces filles, au milieu des souteneurs et des filous? Il y avait une

odeur de vice et de crime! Il le faudra bien.

Et demain? Demain, je serai en état de vagabondage.

Encore un verre de vin!

C'est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus!

«Un _autre_ canon de la bouteille», dis-je au marchand d'un air

crâne, comme s'il devait me prendre pour un viveur enragé parce

que je _redoublais_ au bout d'une halte d'une heure; comme s'il

pouvait me reconnaître seulement!

Je donne dix sous pour payer--une pièce blanche au lieu de

cuivre; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pièces

blanches.

«Cinquante centimes: Voilà six sous.» L'homme me rend la monnaie.

«Je n'ai pris qu'un verre.

--Vous avez dit: _Un autre..._

--Oui.... oui...»

Je n'ose m'expliquer, raconter que je faisais allusion au verre

d'avant; je ramasse ce qu'on me donne, en rougissant, et j'entends

le marchand de vin qui dit à sa femme:

«Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là!»

Je ne puis retrouver Matoussaint!

Si je frappais ailleurs?

Est-ce que Royanny n'est pas venu faire son droit? Il doit être en

première année, je vais filer vers l'École, je l'attendrai à la

porte des cours.

Allons! c'est entendu.

Je sais le chemin: c'est celui du Grand concours, au-dessus de la

Sorbonne.

M'y voici!

Je recommence pour les étudiants ce que j'ai fait pour les

fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me paraissent

ressembler à Royanny; je m'abats sur des vieillards à qui je fais

peur, sur des garçons qui tombent en garde, je m'adresse à des

Royanny, qui n'en sont pas; j'ai l'air hagard, le geste fiévreux.

Ce qui me fatigue horriblement, c'est mon paletot d'hiver que j'ai

gardé pour la nuit en diligence et que j'ai porté avec moi depuis

mon arrivée, comme un escargot traîne sa coquille, ou une tortue

sa carapace.

Le laisser aux Messageries c'était l'exposer à être égaré, volé.

Puis il y avait un grain de coquetterie; ma mère a dit souvent que

rien ne _faisait mieux_ qu'un pardessus sur le bras d'un homme,

que ça complétait une toilette, que les paysans, eux, n'avaient

pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne _du commun._

J'ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence de

gentilhomme.

Ce pardessus est jaune--d'un jaune singulier, avec de gros

boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide. Cet habit

a l'air d'avoir la colique.

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m'en suis pas aperçu,

dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il

fait sensation. On croit que je veux le vendre; les jeunes gens se

détournent avec horreur, mais les marchands d'habits approchent.

Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des médecins

qui soignent une variole, et s'en vont; mais aucun ne m'offre un

prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap était une

peau malade et que je fusse un homme perdu.

Et il pèse, ce pardessus!

Avec mes courses vers l'un, vers l'autre, le grand air, et ce

poids d'étoffe sur le bras, j'en suis arrivé à l'épuisement, à la

fringale, à l'ivrognerie!

J'ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et

j'ai encore soif et j'ai encore faim! La boulimie s'en mêle!

Pas de Matoussaint, pas de Royanny!

Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J'ai produit

une émotion profonde, mais n'ai pas aperçu ceux que je cherchais.

Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s'éloignent,

les professeurs se retirent. On n'a vu que moi dans les escaliers,

dans la cour,--moi et mon paletot jaune.

Le concierge m'a remarqué, et au moment de faire tourner la grosse

porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de

curiosité; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.

Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu'il est dans

cette loge. Il a entendu parler de plus d'une fin tragique et de

plus d'un début douloureux, dans les conversations dont son

oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.

Je n'ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a mené

promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un

pardessus jaune, parce qu'il aime cette couleur-là.

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent,

ils se touchent--c'est fini!

Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matoussaint,

je n'ai pu retrouver Royanny. J'irai coucher dans la rue où est le

garni à six sous.

Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m'a pas livré le

nom d'un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un

conseil.

Pourquoi n'ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un brave

homme? Poltron que je suis!

Ah! s'il sortait!...

Il sort.

Je l'aborde courageusement; je lui demande--qu'est-ce que je lui

demande donc?--Je ne sais, j'hésite et je m'embrouille; il

m'encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un

nommé Royanny et que l'École doit avoir son adresse, puisque

Royanny est étudiant en droit.

«Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul.»

Il rentre dans l'École avec moi et m'indique l'escalier.

M. Reboul m'ouvre lui-même--un homme blême, lent, l'air triste,

la peau des doigts grise.

«Que désirez-vous? Les bureaux sont fermés... Vous avez donc

quelqu'un avec vous?»

Il regarde au coin de la porte. C'est que j'ai planté là mon

paletot jaune qui a l'air d'un homme; M. Reboul a peur et il me

repousse dans l'escalier.

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lève un

paralysé et je m'en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

«Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder

dans les registres, en balayant. Faites comme si vous étiez

domestique et descendez dans la salle des inscriptions.»

Je fais comme si j'étais domestique. Je mets ma coiffure dans un

coin et je retrousse mes manches. Ah! si j'avais un gilet rouge au

lieu d'un paletot jaune!

Nous entrons dans la salle du secrétariat et l'on cherche à l'R.

Ro... Ro... Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.

Le concierge s'empresse de fermer le registre et de le remettre en

place.

Je le remercie.

«Ce n'est rien, rien. Mais filez vite! M. Reboul va peut-être

venir et il est capable de crier au secours s'il voit encore votre

paletot!»

3

Hôtel Lisbonne

4, rue de Vaugirard... Hôtel Lisbonne? C'est au coin de la rue

Monsieur-le-Prince.

Je demande M. Royanny.

«Il n'y est pas. Qu'est-ce que vous lui voulez? Vous êtes de

Nantes, peut-être?...»

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et

d'affilée.

«Je ne suis pas de Nantes, mais j'ai été au collège avec lui.

--Ah! vous avez été à Nantes? Vous connaissez M. Matoussaint?

--M. Matoussaint? oui.»

Je lui conte mon histoire. C'est justement après M. Matoussaint

que je cours depuis cinq heures du matin!...

«En voilà un qui est drôle, hein! Il demeure en haut, à côté de

M. Royanny--qui _répond_ pour lui, vous sentez bien--

Matoussaint n'a pas le sou... c'est un pané... _ça écrit_.»

Les concierges m'ont l'air tous du même avis pour les écrivains.

«Et Matoussaint est chez lui?

--Non, mais il ne ratera pas l'heure du dîner, allez! vous le

verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de

jardinier quand on sonnera la soupe.»

Je vois, en effet, au bout d'un instant, par la cage de

l'escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue

personne--les ailes se balancent comme celles d'un grand oiseau

qui emporte un mouton dans les airs.

«C'est toi?...

--Matoussaint!

--Vingtras!»

Nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre et nous nous

tenons enlacés.

Nous sommes enlacés.

Je n'ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu ému,

et j'attends qu'il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui

se tâtent--lutte de sensibilité dans laquelle Matoussaint

l'emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux que moi les

traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades;

quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a

longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me

tient encore très serré.

À la fin, il me rend ma liberté: nous nous repeignons, et il me

demande en deux mots mon histoire.

Je lui conte mes courses après Torchonette.

«Il n'y a plus de Torchonette: celle que j'aime maintenant se

nomme Angelina. Je vais t'introduire. Suis-moi.»--Et il m'emmène

devant mademoiselle Angelina.

«Je te présente un frère--un second frère, Vingtras, dont je

t'ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la

gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n'est-ce pas?

_«Notre avenir doit éclore_

_Au soleil de nos vingt ans._

_Aimons et chantons encore,_

_La jeunesse n'a qu'un temps!_

«Tous au refrain, hé, les autres!

_«Aimons et chantons encore,_

_La jeunesse n'a qu'un temps!»_

Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux

lèvres fines.

«Ah! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger

est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on

ne lui payait pas la dernière note.

--Et Royanny?

--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son

pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au

Condé_.»

Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense à une

patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),

Matoussaint se gratte le front.

«Tu vois, _frère_, la misère nous poursuit.»

_Frère?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai

jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre

appellation, du premier coup.

«Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques? Tu

dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.»

Je dépose mon bilan.

Angelina me regarde d'un air de mépris.

«Et _ça_, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et

qu'on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour

un voleur; _ça_, ça peut se mettre au clou.»

Angelina hausse les épaules jusqu'au plafond.

«On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu à cette

jaunisse?

--Non...»

Un «non» hypocrite.

Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui

bien des humiliations, mais j'étais habitué à lui comme à un

meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il était trop

lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m'a

empêché de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la

vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture

si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a été sur le dos de mon père,

le professeur, avant de m'être abandonné! Les élèves en ont ri,

mais c'était une gaieté d'enfants; ce n'était pas la brutalité

d'une vente au rabais, ni la mise à l'encan d'une vieille chose,

qui, toute ridicule qu'elle fût, avait son odeur de relique...

Cela n'a duré qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de

ces sensibilités-là, à l'entrée de la _carrière!_

«Pstt, pstt, ho! hé! marchand d'habits!»

Le marchand d'habits est monté et nous a donné quarante sous de la

relique.

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent

la gaieté dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce: il y a tout cela

dans nos quarante-huit sous!

C'est moi qui irai commander.--Je dirai: «Des côtelettes avec

beaucoup de cornichons», et, quand le garçon viendra avec la boîte

en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui

donnerai même trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire

des folies au péril de mon avenir.

Nous avons bien dîné, ma foi!

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon,

on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre

son café, et l'on a braillé, ri et chanté, jusqu'à ce qu'Angelina

ait dit qu'il était temps de chercher où me _coller_ pour la nuit.

La concierge à qui l'on a parlé de l'affaire Truchet me logerait

bien s'il y avait de la place, et me ferait crédit d'une

demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d'un

cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue

Dauphine, 6, près du café Conti.

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les

Riffault qu'elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle,

avant de s'établir.

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les

côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et

quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet

libre.

J'y arrive par une espèce d'échelle à marches pourries qui a pour

rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre

cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout

bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse

--poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton;--

l'air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.

Matoussaint lui-même semble effrayé; il a failli se casser les

reins en descendant l'échelle.

«Tu es tombé?

--Non.»

Mais je sais que Matoussaint n'aime pas à avouer qu'il est tombé,

et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre

un billet de parterre au collège; il disait que c'était _exprès._

Le bachelier · 第 5 / 86 题