passais le ruisseau sur une planche et trouvais Albertine qui peignait
devant l'église toute en clochetons, épineuse et rouge, fleurissant
comme un rosier. Le tympan seul était uni; et à la surface riante de la
pierre affleuraient des anges qui continuaient, devant notre couple
du XXe siècle, à célébrer, cierges en mains, les cérémonies du XIIIe.
C'était eux dont Albertine cherchait à faire le portrait sur sa toile
préparée et, imitant Elstir, elle donnait de grands coups de pinceau,
tâchant d'obéir au noble rythme qui faisait, lui avait dit le grand
maître, ces anges-là si différents de tous ceux qu'il connaissait. Puis
elle reprenait ses affaires. Appuyés l'un sur l'autre nous remontions la
cavée, laissant la petite église, aussi tranquille que si elle ne nous
avait pas vus, écouter le bruit perpétuel du ruisseau. Bientôt l'auto
filait, nous faisait prendre pour le retour un autre chemin qu'à
l'aller. Nous passions devant Marcouville l'Orgueilleuse. Sur son
église, moitié neuve, moitié restaurée, le soleil déclinant étendait
sa patine aussi belle que celle des siècles. A travers elle les grands
bas-reliefs semblaient n'être vus que sous une couche fluide, moitié
liquide, moitié lumineuse; la Sainte Vierge, sainte Élisabeth, saint
Joachim, nageaient encore dans l'impalpable remous, presque à sec, à
fleur d'eau ou à fleur de soleil. Surgissant dans une chaude poussière,
les nombreuses statues modernes se dressaient sur des colonnes jusqu'à
mi-hauteur des voiles dorés du couchant. Devant l'église un grand cyprès
semblait dans une sorte d'enclos consacré. Nous descendions un instant
pour le regarder et faisions quelques pas. Tout autant que de ses
membres, Albertine avait une conscience directe de sa toque de paille
d'Italie et de l'écharpe de soie (qui n'étaient pas pour elle le siège
de moindres sensations de bien-être), et recevait d'elles, tout en
faisant le tour de l'église, un autre genre d'impulsion, traduite par
un contentement inerte mais auquel je trouvais de la grâce; écharpe et
toque qui n'étaient qu'une partie récente, adventice, de mon amie, mais
qui m'était déjà chère et dont je suivais des yeux le sillage, le long
du cyprès, dans l'air du soir. Elle-même ne pouvait le voir, mais se
doutait que ces élégances faisaient bien, car elle me souriait tout en
harmonisant le port de sa tête avec la coiffure qui la complétait:
«Elle ne me plaît pas, elle est restaurée», me dit-elle en me montrant
l'église et se souvenant de ce qu'Elstir lui avait dit sur la précieuse,
sur l'inimitable beauté des vieilles pierres. Albertine savait
reconnaître tout de suite une restauration. On ne pouvait que s'étonner
de la sûreté de goût qu'elle avait déjà en architecture, au lieu du
déplorable qu'elle gardait en musique. Pas plus qu'Elstir, je n'aimais
cette église, c'est sans me faire plaisir que sa façade ensoleillée
était venue se poser devant mes yeux, et je n'étais descendu la regarder
que pour être agréable à Albertine. Et pourtant je trouvais que le
grand impressionniste était en contradiction avec lui-même; pourquoi
ce fétichisme attaché à la valeur architecturale objective, sans
tenir compte de la transfiguration de l'église dans le couchant?
«Non décidément, me dit Albertine, je ne l'aime pas; j'aime son nom
d'Orgueilleuse. Mais ce qu'il faudra penser à demander à Brichot,
c'est pourquoi Saint-Mars s'appelle le Vêtu. On ira la prochaine fois,
n'est-ce pas?» me disait-elle en me regardant de ses yeux noirs sur
lesquels sa toque était abaissée comme autrefois son petit polo. Son
voile flottait. Je remontais en auto avec elle, heureux que nous
dussions le lendemain aller ensemble à Saint-Mars, dont, par ces temps
ardents où on ne pensait qu'au bain, les deux antiques clochers d'un
rose saumon, aux tuiles en losange, légèrement infléchis et comme
palpitants, avaient l'air de vieux poissons aigus, imbriqués d'écailles,
moussus et roux, qui, sans avoir l'air de bouger, s'élevaient dans une
eau transparente et bleue. En quittant Marcouville, pour raccourcir,
nous bifurquions à une croisée de chemins où il y a une ferme.
Quelquefois Albertine y faisait arrêter et me demandait d'aller seul
chercher, pour qu'elle pût le boire dans la voiture, du calvados ou du
cidre, qu'on assurait n'être pas mousseux et par lequel nous étions tout
arrosés. Nous étions pressés l'un contre l'autre. Les gens de la ferme
apercevaient à peine Albertine dans la voiture fermée, je leur rendais
les bouteilles; nous repartions, comme afin de continuer cette vie à
nous deux, cette vie d'amants qu'ils pouvaient supposer que nous avions,
et dont cet arrêt pour boire n'eût été qu'un moment insignifiant;
supposition qui eût paru d'autant moins invraisemblable si on nous avait
vus après qu'Albertine avait bu sa bouteille de cidre; elle semblait
alors, en effet, ne plus pouvoir supporter entre elle et moi un
intervalle qui d'habitude ne la gênait pas; sous sa jupe de toile ses
jambes se serraient contre mes jambes, elle approchait de mes joues ses
joues qui étaient devenues blêmes, chaudes et rouges aux pommettes, avec
quelque chose d'ardent et de fané comme en ont les filles de faubourgs.
A ces moments-là, presque aussi vite que de personnalité elle changeait
de voix, perdait la sienne pour en prendre une autre, enrouée, hardie,
presque crapuleuse. Le soir tombait. Quel plaisir de la sentir contre
moi, avec son écharpe et sa toque, me rappelant que c'est ainsi
toujours, côte à côte, qu'on rencontre ceux qui s'aiment. J'avais
peut-être de l'amour pour Albertine, mais n'osant pas le lui laisser
apercevoir, bien que, s'il existait en moi, ce ne pût être que comme
une vérité sans valeur jusqu'à ce qu'on ait pu la contrôler par
l'expérience; or il me semblait irréalisable et hors du plan de la
vie. Quant à ma jalousie, elle me poussait à quitter le moins possible
Albertine, bien que je susse qu'elle ne guérirait tout à fait qu'en me
séparant d'elle à jamais. Je pouvais même l'éprouver auprès d'elle, mais
alors m'arrangeais pour ne pas laisser se renouveler la circonstance
qui l'avait éveillée en moi. C'est ainsi qu'un jour de beau temps nous
allâmes déjeuner à Rivebelle. Les grandes portes vitrées de la salle
à manger de ce hall en forme de couloir, qui servait pour les thés,
étaient ouvertes de plain-pied avec les pelouses dorées par le soleil
et desquelles le vaste restaurant lumineux semblait faire partie. Le
garçon, à la figure rose, aux cheveux noirs tordus comme une flamme,
s'élançait dans toute cette vaste étendue moins vite qu'autrefois, car
il n'était plus commis mais chef de rang; néanmoins, à cause de son
activité naturelle, parfois au loin, dans la salle à manger, parfois
plus près, mais au dehors, servant des clients qui avaient préféré
déjeuner dans le jardin, on l'apercevait tantôt ici, tantôt là, comme
des statues successives d'un jeune dieu courant, les unes à l'intérieur,
d'ailleurs bien éclairé, d'une demeure qui se prolongeait en gazons
verts, tantôt sous les feuillages, dans la clarté de la vie en plein
air. Il fut un moment à côté de nous. Albertine répondit distraitement à
ce que je lui disais. Elle le regardait avec des yeux agrandis. Pendant
quelques minutes je sentis qu'on peut être près de la personne qu'on
aime et cependant ne pas l'avoir avec soi. Ils avaient l'air d'être
dans un tête-à-tête mystérieux, rendu muet par ma présence, et suite
peut-être de rendez-vous anciens que je ne connaissais pas, ou seulement
d'un regard qu'il lui avait jeté--et dont j'étais le tiers gênant et de
qui on se cache. Même quand, rappelé avec violence par son patron, il
se fut éloigné, Albertine, tout en continuant à déjeuner, n'avait plus
l'air de considérer le restaurant et les jardins que comme une piste
illuminée, où apparaissait çà et là, dans des décors variés, le dieu
coureur aux cheveux noirs. Un instant je m'étais demandé si, pour le
suivre, elle n'allait pas me laisser seul à ma table. Mais dès les jours
suivants je commençai à oublier pour toujours cette impression pénible,
car j'avais décidé de ne jamais retourner à Rivebelle, j'avais fait
promettre à Albertine, qui m'assura y être venue pour la première fois,
qu'elle n'y retournerait jamais. Et je niai que le garçon aux pieds
agiles n'eût eu d'yeux que pour elle, afin qu'elle ne crût pas que ma
compagnie l'avait privée d'un plaisir. Il m'arriva parfois de retourner
à Rivebelle, mais seul, de trop boire, comme j'y avais déjà fait. Tout
en vidant une dernière coupe je regardais une rosace peinte sur le mur
blanc, je reportais sur elle le plaisir que j'éprouvais. Elle seule au
monde existait pour moi; je la poursuivais, la touchais, et la perdais
tour à tour de mon regard fuyant, et j'étais indifférent à l'avenir,
me contentant de ma rosace comme un papillon qui tourne autour d'un
papillon posé, avec lequel il va finir sa vie dans un acte de volupté
suprême. Le moment était peut-être particulièrement bien choisi pour
renoncer à une femme à qui aucune souffrance bien récente et bien vive
ne m'obligeait à demander ce baume contre un mal, que possèdent celles
qui l'ont causé. J'étais calmé par ces promenades mêmes, qui, bien que
je ne les considérasse, au moment, que comme une attente d'un lendemain
qui lui-même, malgré le désir qu'il m'inspirait, ne devait pas être
différent de la veille, avaient le charme d'être arrachées aux lieux où
s'était trouvée jusque-là Albertine et où je n'étais pas avec elle, chez
sa tante, chez ses amies. Charme non d'une joie positive, mais seulement
de l'apaisement d'une inquiétude, et bien fort pourtant. Car à quelques
jours de distance, quand je repensais à la ferme devant laquelle nous
avions bu du cidre, ou simplement aux quelques pas que nous avions faits
devant Saint-Mars-le-Vêtu, me rappelant qu'Albertine marchait à côté de
moi sous sa toque, le sentiment de sa présence ajoutait tout d'un coup
une telle vertu à l'image indifférente de l'église neuve, qu'au moment
où la façade ensoleillée venait se poser ainsi d'elle-même dans mon
souvenir, c'était comme une grande compresse calmante qu'on eût
appliquée à mon coeur. Je déposais Albertine à Parville, mais pour la
retrouver le soir et aller m'étendre à côté d'elle, dans l'obscurité,
sur la grève. Sans doute je ne la voyais pas tous les jours, mais
pourtant je pouvais me dire: «Si elle racontait l'emploi de son temps,
de sa vie, c'est encore moi qui y tiendrais-le plus de place»; et nous
passions ensemble de longues heures de suite qui mettaient dans mes
journées un enivrement si doux que même quand, à Parville, elle sautait
de l'auto que j'allais lui renvoyer une heure après, je ne me sentais
pas plus seul dans la voiture que si, avant de la quitter, elle y eût
laissé des fleurs. J'aurais pu me passer de la voir tous les jours;
j'allais la quitter heureux, je sentais que l'effet calmant de ce
bonheur pouvait se prolonger plusieurs jours. Mais alors j'entendais
Albertine, en me quittant, dire à sa tante ou à une amie: «Alors, demain
à 8 heures 1/2. Il ne faut pas être en retard, ils seront prêts dès 8
heures 1/4.» La conversation d'une femme qu'on aime ressemble à un sol
qui recouvre une eau souterraine et dangereuse; on sent à tout moment
derrière les mots la présence, le froid pénétrant d'une nappe invisible;
on aperçoit çà et là son suintement perfide, mais elle-même reste
cachée. Aussitôt la phrase d'Albertine entendue, mon calme était
détruit. Je voulais lui demander de la voir le lendemain matin, afin de
l'empêcher d'aller à ce mystérieux rendez-vous de 8 heures 1/2 dont on
n'avait parlé devant moi qu'à mots couverts. Elle m'eût sans doute obéi
les premières fois, regrettant pourtant de renoncer à ses projets; puis
elle eût découvert mon besoin permanent de les déranger; j'eusse été
celui pour qui l'on se cache de tout. Et d'ailleurs, il est probable que
ces fêtes dont j'étais exclu consistaient en fort peu de chose, et que
c'était peut-être par peur que je trouvasse telle invitée vulgaire ou
ennuyeuse qu'on ne me conviait pas. Malheureusement cette vie si mêlée à
celle d'Albertine n'exerçait pas d'action que sur moi; elle me donnait
du calme; elle causait à ma mère des inquiétudes dont la confession le
détruisit. Comme je rentrais content, décidé à terminer d'un jour à
l'autre une existence dont je croyais que la fin dépendait de ma seule
volonté, ma mère me dit, entendant que je faisais dire au chauffeur
d'aller chercher Albertine: «Comme tu dépenses de l'argent! (Françoise,
dans son langage simple et expressif, disait avec plus de force:
«L'argent file.») Tâche, continua maman, de ne pas devenir comme Charles
de Sévigné, dont sa mère disait: «Sa main est un creuset où l'argent se
fond.» Et puis je crois que tu es vraiment assez sorti avec Albertine.
Je t'assure que c'est exagéré, que même pour elle cela peut sembler
ridicule. J'ai été enchantée que cela te distraie, je ne te demande pas
de ne plus la voir, mais enfin qu'il ne soit pas impossible de vous
rencontrer l'un sans l'autre.» Ma vie avec Albertine, vie dénuée de
grands plaisirs--au moins de grands plaisirs perçus--cette vie que je
comptais changer d'un jour à l'autre, en choisissant une heure de calme,
me redevint tout d'un coup pour un temps nécessaire, quand, par ces
paroles de maman, elle se trouva menacée. Je dis à ma mère que ses
paroles venaient de retarder de deux mois peut-être la décision qu'elles
demandaient et qui sans elles eût été prise avant la fin de la semaine.
Maman se mit à rire (pour ne pas m'attrister) de l'effet qu'avaient
produit instantanément ses conseils, et me promit de ne pas m'en
reparler pour ne pas empêcher que renaquît ma bonne intention. Mais
depuis la mort de ma grand'mère, chaque fois que maman se laissait aller
à rire, le rire commencé s'arrêtait net et s'achevait sur une expression
presque sanglotante de souffrance, soit par le remords d'avoir pu un
instant oublier, soit par la recrudescence dont cet oubli si bref avait
ravivé encore sa cruelle préoccupation. Mais à celle que lui causait le
souvenir de ma grand'-mère, installé en ma mère comme une idée fixe, je
sentis que cette fois s'en ajoutait une autre, qui avait trait à moi,
à ce que ma mère redoutait des suites de mon intimité avec Albertine;
intimité qu'elle n'osa pourtant pas entraver à cause de ce que je venais
de lui dire. Mais elle ne parut pas persuadée que je ne me trompais pas.
Elle se rappelait pendant combien d'années ma grand'mère et elle
ne m'avaient plus parlé de mon travail et d'une règle de vie plus
hygiénique que, disais-je, l'agitation où me mettaient leurs
exhortations m'empêchait seule de commencer, et que, malgré leur silence
obéissant, je n'avais pas poursuivie. Après le dîner l'auto ramenait
Albertine; il faisait encore un peu jour; l'air était moins chaud,
mais, après une brûlante journée, nous rêvions tous deux de fraîcheurs
inconnues; alors à nos yeux enfiévrés la lune toute étroite parut
d'abord (telle le soir où j'étais allé chez la princesse de Guermantes
et où Albertine m'avait téléphoné) comme la légère et mince pelure, puis
comme le frais quartier d'un fruit qu'un invisible couteau commençait à
écorcer dans le ciel. Quelquefois aussi, c'était moi qui allais chercher
mon amie, un peu plus tard; alors elle devait m'attendre devant
les arcades du marché, à Maineville. Aux premiers moments je ne la
distinguais pas; je m'inquiétais déjà qu'elle ne dût pas venir, qu'elle
eût mal compris. Alors je la voyais, dans sa blouse blanche à pois
bleus, sauter à côté de moi dans la voiture avec le bond léger plus d'un
jeune animal que d'une jeune fille. Et c'est comme une chienne encore
qu'elle commençait aussitôt à me caresser sans fin. Quand la nuit était
tout à fait venue et que, comme me disait le directeur de l'hôtel,
le ciel était tout parcheminé d'étoiles, si nous n'allions pas nous
promener en forêt avec une bouteille de Champagne, sans nous inquiéter
des promeneurs déambulant encore sur la digue faiblement éclairée, mais
qui n'auraient rien distingué à deux pas sur le sable noir, nous nous
étendions en contrebas des dunes; ce même corps dans la souplesse duquel
vivait toute la grâce féminine, marine et sportive, des jeunes filles
que j'avais vu passer la première fois devant l'horizon du flot, je le
tenais serré contre le mien, sous une même couverture, tout au bord de
la mer immobile divisée par un rayon tremblant; et nous l'écoutions
sans nous lasser et avec le même plaisir, soit quand elle retenait sa
respiration, assez longtemps suspendue pour qu'on crût le reflux arrêté,
soit quand elle exhalait enfin à nos pieds le murmure attendu et
retardé. Je finissais par ramener Albertine à Parville. Arrivé devant
chez elle, il fallait interrompre nos baisers de peur qu'on ne nous vît;
n'ayant pas envie de se coucher, elle revenait avec moi jusqu'à Balbec,
d'où je la ramenais une dernière fois à Parville; les chauffeurs de ces
premiers temps de l'automobile étaient des gens qui se couchaient à
n'importe quelle heure. Et de fait, je ne rentrais à Balbec qu'avec la
première humidité matinale, seul cette fois, mais encore tout entouré
de la présence de mon amie, gorgé d'une provision de baisers longue à
épuiser. Sur ma table je trouvais un télégramme ou une carte postale.
C'était d'Albertine encore! Elle les avait écrits à Quetteholme pendant
que j'étais parti seul en auto et pour me dire qu'elle pensait à moi.
Je me mettais au lit en les relisant. Alors j'apercevais au-dessus des
rideaux la raie du grand jour et je me disais que nous devions nous
aimer tout de même pour avoir passé la nuit à nous embrasser. Quand,
le lendemain matin, je voyais Albertine sur la digue, j'avais si peur
qu'elle me répondît qu'elle n'était pas libre ce jour-là et ne pouvait
acquiescer à ma demande de nous promener ensemble, que, cette demande,
je retardais le plus que je pouvais de la lui adresser. J'étais d'autant
plus inquiet qu'elle avait l'air froid, préoccupé; des gens de sa
connaissance passaient; sans doute avait-elle formé pour l'après-midi
des projets dont j'étais exclu. Je la regardais, je regardais ce corps
charmant, cette tête rose d'Albertine, dressant en face de moi l'énigme
de ses intentions, la décision inconnue qui devait faire le bonheur ou
le malheur de mon après-midi. C'était tout un état d'âme, tout un avenir
d'existence qui avait pris devant moi la forme allégorique et fatale
d'une jeune fille. Et quand enfin je me décidais, quand, de l'air le
plus indifférent que je pouvais, je demandais: «Est-ce que nous nous
promenons ensemble tantôt et ce soir?» et qu'elle me répondait: «Très
volontiers», alors tout le brusque remplacement, dans la figure rose, de
ma longue inquiétude par une quiétude délicieuse, me rendait encore plus
précieuses ces formes auxquelles je devais perpétuellement le bien-être,
l'apaisement qu'on éprouve après qu'un orage a éclaté. Je me répétais:
«Comme elle est gentille, quel être adorable!» dans une exaltation moins
féconde que celle due à l'ivresse, à peine plus profonde que celle de
l'amitié, mais très supérieure à celle de la vie mondaine. Nous ne
décommandions l'automobile que les jours où il y avait un dîner chez les
Verdurin et ceux où, Albertine n'étant pas libre de sortir avec moi,
j'en avais profité pour prévenir les gens qui désiraient me voir que je
resterais à Balbec. Je donnais à Saint-Loup autorisation de venir ces
jours-là, mais ces jours-là seulement. Car une fois qu'il était arrivé à
l'improviste, j'avais préféré me priver de voir Albertine plutôt que de
risquer qu'il la rencontrât, que fût compromis l'état de calme
heureux où je me trouvais depuis quelque temps et que fût ma jalousie
renouvelée. Et je n'avais été tranquille qu'une fois Saint-Loup reparti.
Aussi s'astreignait-il avec regret, mais scrupule, à ne jamais venir à
Balbec sans appel de ma part. Jadis, songeant avec envie aux heures que
Mme de Guermantes passait avec lui, j'attachais un tel prix à le voir!
Les êtres ne cessent pas de changer de place par rapport à nous. Dans la
marche insensible mais éternelle du monde, nous les considérons comme
immobiles, dans un instant de vision trop court pour que le mouvement
qui les entraîne soit perçu. Mais nous n'avons qu'à choisir dans notre
mémoire deux images prises d'eux à des moments différents, assez
rapprochés cependant pour qu'ils n'aient pas changé en eux-mêmes,
du moins sensiblement, et la différence des deux images mesure le
déplacement qu'ils ont opéré par rapport à nous. Il m'inquiéta
affreusement en me parlant des Verdurin, j'avais peur qu'il ne me
demandât à y être reçu, ce qui eût suffi, à cause de la jalousie que je
n'eusse cessé de ressentir, à gâter tout le plaisir que j'y trouvais
avec Albertine. Mais heureusement Robert m'avoua, tout au contraire,
qu'il désirait par-dessus tout ne pas les connaître. «Non, me dit-il,
je trouve ce genre de milieux cléricaux exaspérants.» Je ne compris pas
d'abord l'adjectif «clérical» appliqué aux Verdurin, mais la fin de la
phrase de Saint-Loup m'éclaira sa pensée, ses concessions à des modes
de langage qu'on est souvent étonné de voir adopter par des hommes
intelligents. «Ce sont des milieux, me dit-il, où on fait tribu, où on
fait congrégation et chapelle. Tu ne me diras pas que ce n'est pas une
petite secte; on est tout miel pour les gens qui en sont, on n'a pas
assez de dédain pour les gens qui n'en sont pas. La question n'est pas,
comme pour Hamlet, d'être ou de ne pas être, mais d'en être ou de ne pas
en être. Tu en es, mon oncle Charlus en est. Que veux-tu? moi je n'ai
jamais aimé ça, ce n'est pas ma faute.»
Bien entendu, la règle que j'avais imposée à Saint-Loup de ne me venir
voir que sur un appel de moi, je l'édictai aussi stricte pour n'importe
laquelle des personnes avec qui je m'étais peu à peu lié à la
Raspelière, à Féterne, à Montsurvent et ailleurs; et quand j'apercevais
de l'hôtel la fumée du train de trois heures qui, dans l'anfractuosité
des falaises de Parville, laissait son panache stable, qui restait
longtemps accroché au flanc des pentes vertes, je n'avais aucune
hésitation sur le visiteur qui allait venir goûter avec moi et m'était
encore, à la façon d'un Dieu, dérobé sous ce petit nuage. Je suis obligé
d'avouer que ce visiteur, préalablement autorisé par moi à venir, ne fut
presque jamais Saniette, et je me le suis bien souvent reproché. Mais la
conscience que Saniette avait d'ennuyer (naturellement encore bien plus
en venant faire une visite qu'en racontant une histoire) faisait que,
bien qu'il fût plus instruit, plus intelligent et meilleur que bien
d'autres, il semblait impossible d'éprouver auprès de lui, non seulement
aucun plaisir, mais autre chose qu'un spleen presque intolérable et qui
vous gâtait votre après-midi. Probablement, si Saniette avait avoué
franchement cet ennui qu'il craignait de causer, on n'eût pas redouté
ses visites. L'ennui est un des maux les moins graves qu'on ait à
supporter, le sien n'existait peut-être que dans l'imagination des
autres, ou lui avait été inoculé grâce à une sorte de suggestion par
eux, laquelle avait trouvé prise sur son agréable modestie. Mais il
tenait tant à ne pas laisser voir qu'il n'était pas recherché, qu'il
n'osait pas s'offrir. Certes il avait raison de ne pas faire comme les
gens qui sont si contents de donner des coups de chapeau dans un lieu
public, que, ne vous ayant pas vu depuis longtemps et vous apercevant
dans une loge avec des personnes brillantes qu'ils ne connaissent pas,
ils vous jettent un bonjour furtif et retentissant en s'excusant sur le
plaisir, sur l'émotion qu'ils ont eus à vous apercevoir, à constater
que vous renouez avec les plaisirs, que vous avez bonne mine, etc. Mais
Saniette, au contraire, manquait par trop d'audace. Il aurait pu, chez
Mme Verdurin ou dans le petit tram, me dire qu'il aurait grand plaisir à
venir me voir à Balbec s'il ne craignait pas de me déranger. Une telle
proposition ne m'eût pas effrayé. Au contraire il n'offrait rien, mais,
avec un visage torturé et un regard aussi indestructible qu'un émail
cuit, mais dans la composition duquel entrait, avec un désir pantelant
de vous voir--à moins qu'il ne trouvât quelqu'un d'autre de plus
amusant--la volonté de ne pas laisser voir ce désir, il me disait d'un
air détaché: «Vous ne savez pas ce que vous faites ces jours-ci? parce
que j'irai sans doute près de Balbec. Mais non, cela ne fait rien, je
vous le demandais par hasard.» Cet air ne trompait pas, et les signes
inverses à l'aide desquels nous exprimons nos sentiments par leur
contraire sont d'une lecture si claire qu'on se demande comment il y a
encore des gens qui disent par exemple: «J'ai tant d'invitations que
je ne sais où donner de la tête» pour dissimuler qu'ils ne sont pas
invités. Mais, de plus, cet air détaché, à cause probablement de ce qui
entrait dans sa composition trouble, vous causait ce que n'eût jamais
pu faire la crainte de l'ennui ou le franc aveu du désir de vous voir,
c'est-à-dire cette espèce de malaise, de répulsion, qui, dans l'ordre
des relations de simple politesse sociale, est l'équivalent de ce
qu'est, dans l'amour, l'offre déguisée que fait à une dame l'amoureux
qu'elle n'aime pas, de la voir le lendemain, tout en protestant qu'il
n'y tient pas, ou même pas cette offre, mais une attitude de fausse
froideur. Aussitôt émanait de la personne de Saniette je ne sais quoi
qui faisait qu'on lui répondait de l'air le plus tendre du monde: «Non,
malheureusement, cette semaine, je vous expliquerai...» Et je laissais
venir, à la place, des gens qui étaient loin de le valoir, mais qui
n'avaient pas son regard chargé de la mélancolie, et sa bouche plissée
de toute l'amertume de toutes les visites qu'il avait envie, en la leur
taisant, de faire aux uns et aux autres. Malheureusement il était bien
rare que Saniette ne rencontrât pas dans le tortillard l'invité qui
venait me voir, si même celui-ci ne m'avait pas dit, chez les Verdurin:
«N'oubliez pas que je vais vous voir jeudi», jour où j'avais précisément
dit à Saniette ne pas être libre. De sorte qu'il finissait par imaginer
la vie comme remplie de divertissements organisés à son insu, sinon même
contre lui. D'autre part, comme on n'est jamais tout un, ce trop discret
était maladivement indiscret. La seule fois où par hasard il vint me
voir malgré moi, une lettre, je ne sais de qui, traînait sur la table.
Au bout d'un instant je vis qu'il n'écoutait que distraitement ce que je
lui disais. La lettre, dont il ignorait complètement la provenance,
le fascinait et je croyais à tout moment que ses prunelles émaillées
allaient se détacher de leur orbite pour rejoindre la lettre quelconque,
mais que sa curiosité aimantait. On aurait dit un oiseau qui va se jeter
fatalement sur un serpent. Finalement il n'y put tenir, la changea de
place d'abord comme pour mettre de l'ordre dans ma chambre. Cela ne lui
suffisant plus, il la prit, la tourna, la retourna, comme machinalement.
Une autre forme de son indiscrétion, c'était que, rivé à vous, il ne
pouvait partir. Comme j'étais souffrant ce jour-là, je lui demandai
de reprendre le train suivant et de partir dans une demi-heure. Il ne
doutait pas que je souffrisse, mais me répondit: «Je resterai une heure
un quart, et après je partirai.» Depuis, j'ai souffert de ne pas lui
avoir dit, chaque fois où je le pouvais, de venir. Qui sait? Peut-être
eusse-je conjuré son mauvais sort, d'autres l'eussent invité pour qui il
m'eût immédiatement lâché, de sorte que mes invitations auraient eu le
double avantage de lui rendre la joie et de me débarrasser de lui.
Les jours qui suivaient ceux où j'avais reçu, je n'attendais
naturellement pas de visites, et l'automobile revenait nous chercher,
Albertine et moi. Et quand nous rentrions, Aimé, sur le premier degré
de l'hôtel, ne pouvait s'empêcher, avec des yeux passionnés, curieux et
gourmands, de regarder quel pourboire je donnais au chauffeur. J'avais
beau enfermer ma pièce ou mon billet dans ma main close, les regards
d'Aimé écartaient mes doigts. Il détournait la tête au bout d'une
seconde, car il était discret, bien élevé et même se contentait lui-même
de bénéfices relativement petits. Mais l'argent qu'un autre recevait
excitait en lui une curiosité incompressible et lui faisait venir l'eau
à la bouche. Pendant ces courts instants, il avait l'air attentif et
fiévreux d'un enfant qui lit un roman de Jules Verne, ou d'un dîneur
assis non loin de vous, dans un restaurant, et qui, voyant qu'on vous
découpe un faisan que lui-même ne peut pas ou ne veut pas s'offrir,
délaisse un instant ses pensées sérieuses pour attacher sur la volaille
un regard que font sourire l'amour et l'envie.
Ainsi se succédaient quotidiennement ces promenades en automobile. Mais
une fois, au moment où je remontais par l'ascenseur, le lift me dit: «Ce
Monsieur est venu, il m'a laissé une commission pour vous.» Le lift me
dit ces mots d'une voix absolument cassée et en me toussant et crachant
à la figure. «Quel rhume que je tiens!» ajouta-t-il, comme si je n'étais
pas capable de m'en apercevoir tout seul. «Le docteur dit que c'est la
coqueluche», et il recommença à tousser et à cracher sur moi. «Ne vous
fatiguez pas à parler», lui dis-je d'un air de bonté, lequel était
feint. Je craignais de prendre la coqueluche qui, avec ma disposition
aux étouffements, m'eût été fort pénible. Mais il mit sa gloire, comme
un virtuose qui ne veut pas se faire porter malade, à parler et à
cracher tout le temps. «Non, ça ne fait rien, dit-il (pour vous
peut-être, pensai-je, mais pas pour moi). Du reste, je vais bientôt
rentrer à Paris (tant mieux, pourvu qu'il ne me la passe pas avant). Il
paraît, reprit-il, que Paris c'est très superbe. Cela doit être encore
plus superbe qu'ici et qu'à Monte-Carlo, quoique des chasseurs, même des
clients, et jusqu'à des maîtres d'hôtel qui allaient à Monte-Carlo
pour la saison, m'aient souvent dit que Paris était moins superbe que
Monte-Carlo. Ils se gouraient peut-être, et pourtant, pour être maître
d'hôtel il ne faut pas être un imbécile; pour prendre toutes les
commandes, retenir les tables, il en faut une tête! On m'a dit que
c'était encore plus terrible que d'écrire des pièces et des livres.»
Nous étions presque arrivés à mon étage quand le lift me fit redescendre
jusqu'en bas parce qu'il trouvait que le bouton fonctionnait mal, et en
un clin d'oeil il l'arrangea. Je lui dis que je préférais remonter à
pied, ce qui voulait dire et cacher que je préférais ne pas prendre la
coqueluche. Mais d'un accès de toux cordial et contagieux, le lift me
rejeta dans l'ascenseur. «Ça ne risque plus rien, maintenant, j'ai
arrangé le bouton.» Voyant qu'il ne cessait pas de parler, préférant
connaître le nom du visiteur et la commission qu'il avait laissée au
parallèle entre les beautés de Balbec, Paris et Monte-Carlo, je lui dis
(comme à un ténor qui vous excède avec Benjamin Godard, chantez-moi
de préférence du Debussy): «Mais qui est-ce qui est venu pour me
voir?--C'est le monsieur avec qui vous êtes sorti hier. Je vais aller
chercher sa carte qui est chez mon concierge.» Comme, la veille, j'avais
déposé Robert de Saint-Loup à la station de Doncières avant d'aller
chercher Albertine, je crus que le lift voulait parler de Saint-Loup,
mais c'était le chauffeur. Et en le désignant par ces mots: «Le monsieur
avec qui vous êtes sorti», il m'apprenait par la même occasion qu'un
ouvrier est tout aussi bien un monsieur que ne l'est un homme du monde.
Leçon de mots seulement. Car, pour la chose, je n'avais jamais fait de
distinction entre les classes. Et si j'avais, à entendre appeler un
chauffeur un monsieur, le même étonnement que le comte X... qui ne
l'était que depuis huit jours et à qui, ayant dit: «la Comtesse a l'air
fatigué», je fis tourner la tête derrière lui pour voir de qui je
voulais parler, c'était simplement par manque d'habitude du vocabulaire;
je n'avais jamais fait de différence entre les ouvriers, les bourgeois
et les grands seigneurs, et j'aurais pris indifféremment les uns et les
autres pour amis. Avec une certaine préférence pour les ouvriers, et
après cela pour les grands seigneurs, non par goût, mais sachant qu'on
peut exiger d'eux plus de politesse envers les ouvriers qu'on ne
l'obtient de la part des bourgeois, soit que les grands seigneurs ne
dédaignent pas les ouvriers comme font les bourgeois, ou bien parce
qu'ils sont volontiers polis envers n'importe qui, comme les jolies
femmes heureuses de donner un sourire qu'elles savent accueilli avec
tant de joie. Je ne peux, du reste, pas dire que cette façon que j'avais
de mettre les gens du peuple sur le pied d'égalité avec les gens du
monde, si elle fut très bien admise de ceux-ci, satisfît en revanche
toujours pleinement ma mère. Non qu'humainement elle fît une différence
quelconque entre les êtres, et si jamais Françoise avait du chagrin ou
était souffrante, elle était toujours consolée et soignée par maman avec
la même amitié, avec le même dévouement que sa meilleure amie. Mais ma
mère était trop la fille de mon grand-père pour ne pas faire socialement
acception des castes. Les gens de Combray avaient beau avoir du coeur,
de la sensibilité, acquérir les plus belles théories sur l'égalité
humaine, ma mère, quand un valet de chambre s'émancipait, disait
une fois «vous» et glissait insensiblement à ne plus me parler à la
troisième personne, avait de ces usurpations le même mécontentement qui
éclate dans les «Mémoires» de Saint-Simon chaque fois qu'un seigneur qui
n'y a pas droit saisit un prétexte de prendre la qualité d'«Altesse»
dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu'il leur
devait et ce dont peu à peu il se dispense. Il y avait un «esprit de
Combray» si réfractaire qu'il faudra des siècles de bonté (celle de
ma mère était infinie), de théories égalitaires, pour arriver à le
dissoudre. Je ne peux pas dire que chez ma mère certaines parcelles
de cet esprit ne fussent pas restées insolubles. Elle eût donné aussi
difficilement la main à un valet de chambre qu'elle lui donnait aisément
dix francs (lesquels lui faisaient, du reste, beaucoup plus de plaisir).
Pour elle, qu'elle l'avouât ou non, les maîtres étaient les maîtres et
les domestiques étaient les gens qui mangeaient à la cuisine. Quand elle
voyait un chauffeur d'automobile dîner avec moi dans la salle à manger,
elle n'était pas absolument contente et me disait: «Il me semble que tu
pourrais avoir mieux comme ami qu'un mécanicien», comme elle aurait dit,
s'il se fût agi de mariage: «Tu pourrais trouver mieux comme parti.» Le
chauffeur (heureusement je ne songeai jamais à inviter celui-là) était
venu me dire que la Compagnie d'autos qui l'avait envoyé à Balbec pour
la saison lui faisait rejoindre Paris dès le lendemain. Cette raison,
d'autant plus que le chauffeur était charmant et s'exprimait si
simplement qu'on eût toujours dit paroles d'évangile, nous sembla devoir
être conforme à la vérité. Elle ne l'était qu'à demi. Il n'y avait en
effet plus rien à faire à Balbec. Et en tout cas, la Compagnie, n'ayant
qu'à demi confiance dans la véracité du jeune évangéliste, appuyé sur sa
roue de consécration, désirait qu'il revînt au plus vite à Paris. Et
en effet, si le jeune apôtre accomplissait miraculeusement la
multiplication des kilomètres quand il les comptait à M. de Charlus,
en revanche, dès qu'il s'agissait de rendre compte à sa Compagnie, il
divisait par 6 ce qu'il avait gagné. En conclusion de quoi la Compagnie,
pensant, ou bien que personne ne faisait plus de promenades à Balbec, ce
que la saison rendait vraisemblable, soit qu'elle était volée, trouvait
dans l'une et l'autre hypothèse que le mieux était de le rappeler
à Paris, où on ne faisait d'ailleurs pas grand'chose. Le désir du
chauffeur était d'éviter, si possible, la morte-saison. J'ai dit--ce
que j'ignorais alors et ce dont la connaissance m'eût évité bien des
chagrins--qu'il était très lié (sans qu'ils eussent jamais l'air de se
connaître devant les autres) avec Morel. A partir du jour où il fut
rappelé, sans savoir encore qu'il avait un moyen de ne pas partir,
nous dûmes nous contenter pour nos promenades de louer une voiture, ou
quelquefois, pour distraire Albertine et comme elle aimait l'équitation,
des chevaux de selle. Les voitures étaient mauvaises. «Quel tacot!»
disait Albertine. J'aurais d'ailleurs souvent aimé d'y être seul. Sans
vouloir me fixer une date, je souhaitais que prit fin cette vie à
laquelle je reprochais de me faire renoncer, non pas même tant au
travail qu'au plaisir. Pourtant il arrivait aussi que les habitudes qui
me retenaient fussent soudain abolies, le plus souvent quand quelque
ancien moi, plein du désir de vivre avec allégresse, remplaçait pour un
instant le moi actuel. J'éprouvai notamment ce désir d'évasion un jour
qu'ayant laissé Albertine chez sa tante, j'étais allé à cheval voir les
Verdurin et que j'avais pris dans les bois une route sauvage dont ils
m'avaient vanté la beauté. Épousant les formes de la falaise, tour à
tour elle montait, puis, resserrée entre des bouquets d'arbres épais,
elle s'enfonçait en gorges sauvages. Un instant, les rochers dénudés
dont j'étais entouré, la mer qu'on apercevait par leurs déchirures,
flottèrent devant mes yeux comme des fragments d'un autre univers:
j'avais reconnu le paysage montagneux et marin qu'Elstir a donné pour
cadre à ces deux admirables aquarelles, «Poète rencontrant une Muse»,
«Jeune homme rencontrant un Centaure», que j'avais vues chez la duchesse
de Guermantes. Leur souvenir replaçait les lieux où je me trouvais
tellement en dehors du monde actuel que je n'aurais pas été étonné si,
comme le jeune homme de l'âge antéhistorique que peint Elstir, j'avais,
au cours de ma promenade, croisé un personnage mythologique. Tout à coup
mon cheval se cabra; il avait entendu un bruit singulier, j'eus peine à
le maîtriser et à ne pas être jeté à terre, puis je levai vers le point
d'où semblait venir ce bruit mes yeux pleins de larmes, et je vis à une
cinquantaine de mètres au-dessus de moi, dans le soleil, entre deux
grandes ailes d'acier étincelant qui l'emportaient, un être dont la
figure peu distincte me parut ressembler à celle d'un homme. Je fus
aussi ému que pouvait l'être un Grec qui voyait pour la première fois un
demi-Dieu. Je pleurais aussi, car j'étais prêt à pleurer, du moment
que j'avais reconnu que le bruit venait d'au-dessus de ma tête--les
aéroplanes étaient encore rares à cette époque--à la pensée que ce que
j'allais voir pour la première fois c'était un aéroplane. Alors, comme
quand on sent venir dans un journal une parole émouvante, je n'attendais
que d'avoir aperçu l'avion pour fondre en larmes. Cependant l'aviateur
sembla hésiter sur sa voie; je sentais ouvertes devant lui--devant moi,
si l'habitude ne m'avait pas fait prisonnier--toutes les routes de
l'espace, de la vie; il poussa plus loin, plana quelques instants
au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant céder
à quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant
dans sa patrie, d'un léger mouvement de ses ailes d'or il piqua droit
vers le ciel.