Arrivée au bas de la route de la Corniche, l'auto monta d'un seul trait,

avec un bruit continu comme un couteau qu'on repasse, tandis que la mer,

abaissée, s'élargissait au-dessous de nous. Les maisons anciennes et

rustiques de Montsurvent accoururent en tenant serrés contre elles leur

vigne ou leur rosier; les sapins de la Raspelière, plus agités que

quand s'élevait le vent du soir, coururent dans tous les sens pour nous

éviter, et un domestique nouveau que je n'avais encore jamais vu vint

nous ouvrir au perron, pendant que le fils du jardinier, trahissant des

dispositions précoces, dévorait des yeux la place du moteur. Comme

ce n'était pas un lundi, nous ne savions pas si nous trouverions Mme

Verdurin, car sauf ce jour-là, où elle recevait, il était imprudent

d'aller la voir à l'improviste. Sans doute elle restait chez elle «en

principe», mais cette expression, que Mme Swann employait au temps où

elle cherchait elle aussi à se faire son petit clan et à attirer les

clients en ne bougeant pas, dût-elle souvent ne pas faire ses frais,

et qu'elle traduisait avec contresens en «par principe», signifiait

seulement «en règle générale», c'est-à-dire avec de nombreuses

exceptions. Car non seulement Mme Verdurin aimait à sortir, mais elle

poussait fort loin les devoirs de l'hôtesse, et quand elle avait eu du

monde à déjeuner, aussitôt après le café, les liqueurs et les cigarettes

(malgré le premier engourdissement de la chaleur et de la digestion où

on eût mieux aimé, à travers les feuillages de la terrasse, regarder le

paquebot de Jersey passer sur la mer d'émail), le programme comprenait

une suite de promenades au cours desquelles les convives, installés de

force en voiture, étaient emmenés malgré eux vers l'un ou l'autre des

points de vue qui foisonnent autour de Douville. Cette deuxième partie

de la fête n'était pas, du reste (l'effort de se lever et de monter

en voiture accompli), celle qui plaisait le moins aux invités, déjà

préparés par les mets succulents, les vins fins ou le cidre mousseux,

à se laisser facilement griser par la pureté de la brise et la

magnificence des sites. Mme Verdurin faisait visiter ceux-ci aux

étrangers un peu comme des annexes (plus ou moins lointaines) de sa

propriété, et qu'on ne pouvait pas ne pas aller voir du moment qu'on

venait déjeuner chez elle et, réciproquement, qu'on n'aurait pas connus

si on n'avait pas été reçu chez la Patronne. Cette prétention de

s'arroger un droit unique sur les promenades comme sur le jeu de Morel

et jadis de Dechambre, et de contraindre les paysages à faire partie

du petit clan, n'était pas, du reste, aussi absurde qu'elle semble au

premier abord. Mme Verdurin se moquait non seulement de l'absence de

goût que, selon elle, les Cambremer montraient dans l'ameublement de

la Raspelière et l'arrangement du jardin, mais encore de leur manque

d'initiative dans les promenades qu'ils faisaient, ou faisaient faire,

aux environs. De même que, selon elle, la Raspelière ne commençait à

devenir ce qu'elle aurait dû être que depuis qu'elle était l'asile

du petit clan, de même elle affirmait que les Cambremer, refaisant

perpétuellement dans leur calèche, le long du chemin de fer, au bord de

la mer, la seule vilaine route qu'il y eût dans les environs, habitaient

le pays de tout temps mais ne le connaissaient pas. Il y avait du vrai

dans cette assertion. Par routine, défaut d'imagination, incuriosité

d'une région qui semble rebattue parce qu'elle est si voisine, les

Cambremer ne sortaient de chez eux que pour aller toujours aux mêmes

endroits et par les mêmes chemins. Certes ils riaient beaucoup de la

prétention des Verdurin de leur apprendre leur propre pays. Mais, mis au

pied du mur, eux, et même leur cocher, eussent été incapables de nous

conduire aux splendides endroits, un peu secrets, où nous menait

M. Verdurin, levant ici la barrière d'une propriété privée, mais

abandonnée, où d'autres n'eussent pas cru pouvoir s'aventurer; là

descendant de voiture pour suivre un chemin qui n'était pas carrossable,

mais tout cela avec la récompense certaine d'un paysage merveilleux.

Disons, du reste, que le jardin de la Raspelière était en quelque sorte

un abrégé de toutes les promenades qu'on pouvait faire à bien des

kilomètres alentour. D'abord à cause de sa position dominante, regardant

d'un côté la vallée, de l'autre la mer, et puis parce que, même d'un

seul côté, celui de la mer par exemple, des percées avaient été faites

au milieu des arbres de telle façon que d'ici on embrassait tel horizon,

de là tel autre. Il y avait à chacun de ces points de vue un banc; on

venait s'asseoir tour à tour sur celui d'où on découvrait Balbec, ou

Parville, ou Douville. Même, dans une seule direction, avait été placé

un banc plus ou moins à pic sur la falaise, plus ou moins en retrait.

De ces derniers, on avait un premier plan de verdure et un horizon qui

semblait déjà le plus vaste possible, mais qui s'agrandissait infiniment

si, continuant par un petit sentier, on allait jusqu'à un banc suivant

d'où l'on embrassait tout le cirque de la mer. Là on percevait

exactement le bruit des vagues, qui ne parvenait pas au contraire dans

les parties plus enfoncées du jardin, là où le flot se laissait voir

encore, mais non plus entendre. Ces lieux de repos portaient, à la

Raspelière, pour les maîtres de maison, le nom de «vues». Et en effet

ils réunissaient autour du château les plus belles «vues» des pays

avoisinants, des plages ou des forêts, aperçus fort diminués par

l'éloignement, comme Hadrien avait assemblé dans sa villa des réductions

des monuments les plus célèbres des diverses contrées. Le nom qui

suivait le mot «vue» n'était pas forcément celui d'un lieu de la côte,

mais souvent de la rive opposée de la baie et qu'on découvrait, gardant

un certain relief malgré l'étendue du panorama. De même qu'on prenait un

ouvrage dans la bibliothèque de M. Verdurin pour aller lire une heure à

la «vue de Balbec», de même, si le temps était clair, on allait prendre

des liqueurs à la «vue de Rivebelle», à condition pourtant qu'il ne fît

pas trop de vent, car, malgré les arbres plantés de chaque côté, là

l'air était vif. Pour en revenir aux promenades en voiture que Mme

Verdurin organisait pour l'après-midi, la Patronne, si au retour elle

trouvait les cartes de quelque mondain «de passage sur la côte»,

feignait d'être ravie mais était désolée d'avoir manqué sa visite, et

(bien qu'on ne vînt encore que pour voir «la maison» ou connaître

pour un jour une femme dont le salon artistique était célèbre, mais

infréquentable à Paris) le faisait vite inviter par M. Verdurin à venir

dîner au prochain mercredi. Comme souvent le touriste était obligé de

repartir avant, ou craignait les retours tardifs, Mme Verdurin avait

convenu que, le samedi, on la trouverait toujours à l'heure du goûter.

Ces goûters n'étaient pas extrêmement nombreux et j'en avais connu à

Paris de plus brillants chez la princesse de Guermantes, chez Mme de

Galliffet ou Mme d'Arpajon. Mais justement, ici ce n'était plus Paris et

le charme du cadre ne réagissait pas pour moi que sur l'agrément de la

réunion, mais sur la qualité des visiteurs. La rencontre de tel mondain,

laquelle à Paris ne me faisait aucun plaisir, mais qui à la Raspelière,

où il était venu de loin par Féterne ou la forêt de Chantepie, changeait

de caractère, d'importance, devenait un agréable incident. Quelquefois

c'était quelqu'un que je connaissais parfaitement bien et que je n'eusse

pas fait un pas pour retrouver chez les Swann. Mais son nom sonnait

autrement sur cette falaise, comme celui d'un acteur qu'on entend

souvent dans un théâtre, imprimé sur l'affiche, en une autre couleur,

d'une représentation extraordinaire et de gala, où sa notoriété se

multiplie tout à coup de l'imprévu du contexte. Comme à la campagne on

ne se gêne pas, le mondain prenait souvent sur lui d'amener les amis

chez qui il habitait, faisant valoir tout bas comme excuse à Mme

Verdurin qu'il ne pouvait les lâcher, demeurant chez eux; à ces hôtes,

en revanche, il feignait d'offrir comme une sorte de politesse de leur

faire connaître ce divertissement, dans une vie de plage monotone,

d'aller dans un centre spirituel, de visiter une magnifique demeure et

de faire un excellent goûter. Cela composait tout de suite une réunion

de plusieurs personnes de demi-valeur; et si un petit bout de jardin

avec quelques arbres, qui paraîtrait mesquin à la campagne, prend un

charme extraordinaire avenue Gabriel, ou bien rue de Monceau, où des

multimillionnaires seuls peuvent se l'offrir, inversement des seigneurs

qui sont de second plan dans une soirée parisienne prenaient toute leur

valeur, le lundi après-midi, à la Raspelière. A peine assis autour de

la table couverte d'une nappe brodée de rouge et sous les trumeaux en

camaïeu, on leur servait des galettes, des feuilletés normands, des

tartes en bateaux, remplies de cerises comme des perles de corail, des

«diplomates», et aussitôt ces invités subissaient, de l'approche de la

profonde coupe d'azur sur laquelle s'ouvraient les fenêtres et qu'on

ne pouvait pas ne pas voir en même temps qu'eux, une altération, une

transmutation profonde qui les changeait en quelque chose de plus

précieux. Bien plus, même avant de les avoir vus, quand on venait le

lundi chez Mme Verdurin, les gens qui, à Paris, n'avaient plus que

des regards fatigués par l'habitude pour les élégants attelages qui

stationnaient devant un hôtel somptueux, sentaient leur coeur battre

à la vue des deux ou trois mauvaises tapissières arrêtées devant la

Raspelière, sous les grands sapins. Sans doute c'était que le cadre

agreste était différent et que les impressions mondaines, grâce à

cette transposition, redevenaient fraîches. C'était aussi parce que la

mauvaise voiture prise pour aller voir Mme Verdurin évoquait une belle

promenade et un coûteux «forfait» conclu avec un cocher qui avait

demandé «tant» pour la journée. Mais la curiosité légèrement émue à

l'égard des arrivants, encore impossibles à distinguer, tenait aussi de

ce que chacun se demandait: «Qui est-ce que cela va être?» question à

laquelle il était difficile de répondre, ne sachant pas qui avait pu

venir passer huit jours chez les Cambremer ou ailleurs, et qu'on aime

toujours à se poser dans les vies agrestes, solitaires, où la rencontre

d'un être humain qu'on n'a pas vu depuis longtemps, ou la présentation

à quelqu'un qu'on ne connaît pas, cesse d'être cette chose fastidieuse

qu'elle est dans la vie de Paris, et interrompt délicieusement l'espace

vide des vies trop isolées, où l'heure même du courrier devient

agréable. Et le jour où nous vînmes en automobile à la Raspelière, comme

ce n'était pas lundi, M. et Mme Verdurin devaient être en proie à ce

besoin de voir du monde qui trouble les hommes et les femmes et donne

envie de se jeter par la fenêtre au malade qu'on a enfermé loin des

siens, pour une cure d'isolement. Car le nouveau domestique aux pieds

plus rapides, et déjà familiarisé avec ces expressions, nous ayant

répondu que «si Madame n'était pas sortie elle devait être à la «vue de

Douville», «qu'il allait aller voir», il revint aussitôt nous dire que

celle-ci allait nous recevoir. Nous la trouvâmes un peu décoiffée, car

elle arrivait du jardin, de la basse-cour et du potager, où elle était

allée donner à manger à ses paons et à ses poules, chercher des oeufs,

cueillir des fruits et des fleurs pour «faire son chemin de table»,

chemin qui rappelait en petit celui du parc; mais, sur la table, il

donnait cette distinction de ne pas lui faire supporter que des choses

utiles et bonnes à manger; car, autour de ces autres présents du jardin

qu'étaient les poires, les oeufs battus à la neige, montaient de hautes

tiges de vipérines, d'oeillets, de roses et de coreopsis entre lesquels

on voyait, comme entre des pieux indicateurs et fleuris, se déplacer,

par le vitrage de la fenêtre, les bateaux du large. A l'étonnement que

M. et Mme Verdurin, s'interrompant de disposer les fleurs pour recevoir

les visiteurs annoncés, montrèrent, en voyant que ces visiteurs

n'étaient autres qu'Albertine et moi, je vis bien que le nouveau

domestique, plein de zèle, mais à qui mon nom n'était pas encore

familier, l'avait mal répété et que Mme Verdurin, entendant le nom

d'hôtes inconnus, avait tout de même dit de faire entrer, ayant

besoin de voir n'importe qui. Et le nouveau domestique contemplait ce

spectacle, de la porte, afin de comprendre le rôle que nous jouions dans

la maison. Puis il s'éloigna en courant, à grandes enjambées, car il

n'était engagé que de la veille. Quand Albertine eut bien montré sa

toque et son voile aux Verdurin, elle me jeta un regard pour me rappeler

que nous n'avions pas trop de temps devant nous pour ce que nous

désirions faire. Mme Verdurin voulait que nous attendissions le goûter,

mais nous refusâmes, quand tout d'un coup se dévoila un projet qui eût

mis à néant tous les plaisirs que je me promettais de ma promenade

avec Albertine: la Patronne, ne pouvant se décider à nous quitter, ou

peut-être à laisser échapper une distraction nouvelle, voulait revenir

avec nous. Habituée dès longtemps à ce que, de sa part, les offres de ce

genre ne fissent pas plaisir, et n'étant probablement pas certaine que

celle-ci nous en causerait un, elle dissimula sous un excès d'assurance

la timidité qu'elle éprouvait en nous l'adressant, et n'ayant même pas

l'air de supposer qu'il pût y avoir doute sur notre réponse, elle ne

nous posa pas de question, mais dit à son mari, en parlant d'Albertine

et de moi, comme si elle nous faisait une faveur: «Je les ramènerai,

moi.» En même temps s'appliqua sur sa bouche un sourire qui ne lui

appartenait pas en propre, un sourire que j'avais déjà vu à certaines

gens quand ils disaient à Bergotte, d'un air fin: «J'ai acheté votre

livre, c'est comme cela», un de ces sourires collectifs, universaux,

que, quand ils en ont besoin--comme on se sert du chemin de fer et des

voitures de déménagement--empruntent les individus, sauf quelques-uns

très raffinés, comme Swann ou comme M. de Charlus, aux lèvres de qui

je n'ai jamais vu se poser ce sourire-là. Dès lors ma visite était

empoisonnée. Je fis semblant de ne pas avoir compris. Au bout d'un

instant il devint évident que M. Verdurin serait de la fête. «Mais ce

sera bien long pour M. Verdurin, dis-je.--Mais non, me répondit Mme

Verdurin d'un air condescendant et égayé, il dit que ça l'amusera

beaucoup de refaire avec cette jeunesse cette route qu'il a tant suivie

autrefois; au besoin il montera à côté du wattman, cela ne l'effraye

pas, et nous reviendrons tous les deux bien sagement par le train, comme

de bons époux. Regardez, il a l'air enchanté.» Elle semblait parler d'un

vieux grand peintre plein de bonhomie qui, plus jeune que les jeunes,

met sa joie à barbouiller des images pour faire rire ses petits-enfants.

Ce qui ajoutait à ma tristesse est qu'Albertine semblait ne pas la

partager et trouver amusant de circuler ainsi par tout le pays avec les

Verdurin. Quant à moi, le plaisir que je m'étais promis de prendre avec

elle était si impérieux que je ne voulus pas permettre à la Patronne de

le gâcher; j'inventai des mensonges, que les irritantes menaces de Mme

Verdurin rendaient excusables, mais qu'Albertine, hélas! contredisait.

«Mais nous avons une visite à faire, dis-je.--Quelle visite? demanda

Albertine.--Je vous expliquerai, c'est indispensable.--Hé bien! nous

vous attendrons», dit Mme Verdurin résignée à tout. A la dernière

minute, l'angoisse de me sentir ravir un bonheur si désiré me donna le

courage d'être impoli. Je refusai nettement, alléguant à l'oreille de

Mme Verdurin, qu'à cause d'un chagrin qu'avait eu Albertine et sur

lequel elle désirait me consulter, il fallait absolument que je fusse

seul avec elle. La Patronne prit un air courroucé: «C'est bon, nous

ne viendrons pas», me dit-elle d'une voix tremblante de colère. Je la

sentis si fâchée que, pour avoir l'air de céder un peu: «Mais on aurait

peut-être pu...--Non, reprit-elle, plus furieuse encore, quand j'ai

dit non, c'est non.» Je me croyais brouillé avec elle, mais elle nous

rappela à la porte pour nous recommander de ne pas «lâcher» le lendemain

mercredi, et de ne pas venir avec cette affaire-là, qui était dangereuse

la nuit, mais par le train, avec tout le petit groupe, et elle fit

arrêter l'auto déjà en marche sur la pente du parc parce que le

domestique avait oublié de mettre dans la capote le carré de tarte et

les sablés qu'elle avait fait envelopper pour nous. Nous repartîmes

escortés un moment par les petites maisons accourues avec leurs fleurs.

La figure du pays nous semblait toute changée tant, dans l'image

topographique que nous nous faisons de chacun d'eux, la notion d'espace

est loin d'être celle qui joue le plus grand rôle. Nous avons dit que

celle du temps les écarte davantage. Elle n'est pas non plus la seule.

Certains lieux que nous voyons toujours isolés nous semblent sans

commune mesure avec le reste, presque hors du monde, comme ces gens que

nous avons connus dans des périodes à part de notre vie, au régiment,

dans notre enfance, et que nous ne relions à rien. La première année

de mon séjour à Balbec, il y avait une hauteur où Mme de Villeparisis

aimait à nous conduire, parce que de là on ne voyait que l'eau et les

bois, et qui s'appelait Beaumont. Comme le chemin qu'elle faisait

prendre pour y aller, et qu'elle trouvait le plus joli à cause de ses

vieux arbres, montait tout le temps, sa voiture était obligée d'aller

au pas et mettait très longtemps. Une fois arrivés en haut, nous

descendions, nous nous promenions un peu, remontions en voiture,

revenions par le même chemin, sans avoir rencontré aucun village, aucun

château. Je savais que Beaumont était quelque chose de très curieux, de

très loin, de très haut, je n'avais aucune idée de la direction où

cela se trouvait, n'ayant jamais pris le chemin de Beaumont pour aller

ailleurs; on mettait, du reste, beaucoup de temps en voiture pour y

arriver. Cela faisait évidemment partie du même département (ou de la

même province) que Balbec, mais était situé pour moi dans un autre plan,

jouissait d'un privilège spécial d'exterritorialité. Mais l'automobile,

qui ne respecte aucun mystère, après avoir dépassé Incarville, dont

j'avais encore les maisons dans les yeux, comme nous descendions la côte

de traverse qui aboutit à Parville (_Paterni villa_), apercevant la mer

d'un terre-plein où nous étions, je demandai comment s'appelait cet

endroit, et avant même que le chauffeur m'eût répondu, je reconnus

Beaumont, à côté duquel je passais ainsi sans le savoir chaque fois

que je prenais le petit chemin de fer, car il était à deux minutes de

Parville. Comme un officier de mon régiment qui m'eût semblé un être

spécial, trop bienveillant et simple pour être de grande famille, trop

lointain déjà et mystérieux pour être simplement d'une grande famille,

et dont j'aurais appris qu'il était beau-frère, cousin de telles ou

telles personnes avec qui je dînais en ville, ainsi Beaumont, relié tout

d'un coup à des endroits dont je le croyais si distinct, perdit son

mystère et prit sa place dans la région, me faisant penser avec terreur

que Madame Bovary et la Sanseverina m'eussent peut-être semblé des

êtres pareils aux autres si je les eusse rencontrées ailleurs que dans

l'atmosphère close d'un roman. Il peut sembler que mon amour pour les

féeriques voyages en chemin de fer aurait dû m'empêcher de partager

l'émerveillement d'Albertine devant l'automobile qui mène, même un

malade, là où il veut, et empêche--comme je l'avais fait jusqu'ici--de

considérer l'emplacement comme la marque individuelle, l'essence sans

succédané des beautés inamovibles. Et sans doute, cet emplacement,

l'automobile n'en faisait pas, comme jadis le chemin de fer, quand

j'étais venu de Paris à Balbec, un but soustrait aux contingences de la

vie ordinaire, presque idéal au départ et qui, le restant à l'arrivée,

à l'arrivée dans cette grande demeure où n'habite personne et qui porte

seulement le nom de la ville, la gare, a l'air d'en promettre enfin

l'accessibilité, comme elle en serait la matérialisation. Non,

l'automobile ne nous menait pas ainsi féeriquement dans une ville que

nous voyions d'abord dans l'ensemble que résume son nom, et avec les

illusions du spectateur dans la salle. Elle nous faisait entrer dans la

coulisse des rues, s'arrêtait à demander un renseignement à un habitant.

Mais, comme compensation d'une progression si familière, on a les

tâtonnements mêmes du chauffeur incertain de sa route et revenant sur

ses pas, les chassés-croisés de la perspective faisant jouer un château

aux quatre coins avec une colline, une église et la mer, pendant qu'on

se rapproche de lui, bien qu'il se blottisse vainement sous sa feuillée

séculaire; ces cercles, de plus en plus rapprochés, que décrit

l'automobile autour d'une ville fascinée qui fuit dans tous les sens

pour échapper, et sur laquelle finalement elle fonce tout droit, à pic,

au fond de la vallée où elle reste gisante à terre; de sorte que cet

emplacement, point unique, que l'automobile semble avoir dépouillé du

mystère des trains express, elle donne par contre l'impression de le

découvrir, de le déterminer nous-même comme avec un compas, de nous

aider à sentir d'une main plus amoureusement exploratrice, avec une plus

fine précision, la véritable géométrie, la belle mesure de la terre.

Ce que malheureusement j'ignorais à ce moment-là et que je n'appris que

plus de deux ans après, c'est qu'un des clients du chauffeur était M.

de Charlus, et que Morel, chargé de le payer et gardant une partie de

l'argent pour lui (en faisant tripler et quintupler par le chauffeur le

nombre des kilomètres), s'était beaucoup lié avec lui (tout en ayant

l'air de ne pas le connaître devant le monde) et usait de sa voiture

pour des courses lointaines. Si j'avais su cela alors, et que la

confiance qu'eurent bientôt les Verdurin en ce chauffeur venait de là,

à leur insu peut-être, bien des chagrins de ma vie à Paris, l'année

suivante, bien des malheurs relatifs à Albertine, eussent été évités;

mais je ne m'en doutais nullement. En elles-mêmes, les promenades de M.

de Charlus en auto avec Morel n'étaient pas d'un intérêt direct pour

moi. Elles se bornaient, d'ailleurs, plus souvent à un déjeuner ou à un

dîner dans un restaurant de la côte, où M. de Charlus passait pour un

vieux domestique ruiné et Morel, qui avait mission de payer les notes,

pour un gentilhomme trop bon. Je raconte un de ces repas, qui peut

donner une idée des autres. C'était dans un restaurant de forme

oblongue, à Saint-Mars-le-Vêtu. «Est-ce qu'on ne pourrait pas enlever

ceci?» demanda M. de Charlus à Morel comme à un intermédiaire et pour ne

pas s'adresser directement aux garçons. Il désignait par «ceci» trois

roses fanées dont un maître d'hôtel bien intentionné avait cru devoir

décorer la table. «Si..., dit Morel embarrassé. Vous n'aimez pas les

roses?--Je prouverais au contraire, par la requête en question, que je

les aime, puisqu'il n'y a pas de roses ici (Morel parut surpris), mais

en réalité je ne les aime pas beaucoup. Je suis assez sensible aux noms;

et dès qu'une rose est un peu belle, on apprend qu'elle s'appelle la

Baronne de Rothschild ou la Maréchale Niel, ce qui jette un froid.

Aimez-vous les noms? Avez-vous trouvé de jolis titres pour vos petits

morceaux de concert?--Il y en a un qui s'appelle _Poème triste_.--C'est

affreux, répondit M. de Charlus d'une voix aiguë et claquante comme un

soufflet. Mais j'avais demandé du Champagne? dit-il au maître d'hôtel

qui avait cru en apporter en mettant près des deux clients deux coupes

remplies de vin mousseux.--Mais, Monsieur...--Ôtez cette horreur qui n'a

aucun rapport avec le plus mauvais Champagne. C'est le vomitif appelé

_cup_ où on fait généralement traîner trois fraises pourries dans un

mélange de vinaigre et d'eau de Seltz... Oui, continua-t-il en se

retournant vers Morel, vous semblez ignorer ce que c'est qu'un titre. Et

même, dans l'interprétation de ce que vous jouez le mieux, vous semblez

ne pas apercevoir le côté médiumnimique de la chose.--Vous dites?»

demanda Morel qui, n'ayant absolument rien compris à ce qu'avait dit

le baron, craignait d'être privé d'une information utile, comme, par

exemple, une invitation à déjeuner. M. de Charlus, ayant négligé

de considérer «Vous dites?» comme une question, Morel, n'ayant en

conséquence pas reçu de réponse, crut devoir changer la conversation et

lui donner un tour sensuel: «Tenez, la petite blonde qui vend ces fleurs

que vous n'aimez pas; encore une qui a sûrement une petite amie. Et la

vieille qui dîne à la table du fond aussi.--Mais comment sais-tu tout

cela? demanda M. de Charlus émerveillé de la prescience de Morel.--Oh!

en une seconde je les devine. Si nous nous promenions tous les deux dans

une foule, vous verriez que je ne me trompe pas deux fois.» Et qui eût

regardé en ce moment Morel, avec son air de fille au milieu de sa mâle

beauté, eût compris l'obscure divination qui ne le désignait pas moins à

certaines femmes que elles à lui. Il avait envie de supplanter Jupien,

vaguement désireux d'ajouter à son «fixe» les revenus que, croyait-il,

le giletier tirait du baron. «Et pour les gigolos, je m'y connais mieux

encore, je vous éviterais toutes les erreurs. Ce sera bientôt la foire

de Balbec, nous trouverions bien des choses. Et à Paris alors, vous

verriez que vous vous amuseriez.» Mais une prudence héréditaire du

domestique lui fit donner un autre tour à la phrase que déjà il

commençait. De sorte que M. de Charlus crut qu'il s'agissait toujours de

jeunes filles. «Voyez-vous, dit Morel, désireux d'exalter d'une façon

qu'il jugeait moins compromettante pour lui-même (bien qu'elle fût en

réalité plus immorale) les sens du baron, mon rêve, ce serait de trouver

une jeune fille bien pure, de m'en faire aimer et de lui prendre sa

virginité.» M. de Charlus ne put se retenir de pincer tendrement

l'oreille de Morel, mais ajouta naïvement: «A quoi cela te

servirait-il? Si tu prenais son pucelage, tu serais bien obligé de

l'épouser.--L'épouser? s'écria Morel, qui sentait le baron grisé ou

bien qui ne songeait pas à l'homme, en somme plus scrupuleux qu'il

ne croyait, avec lequel il parlait; l'épouser? Des nèfles! Je le

promettrais, mais, dès la petite opération menée à bien, je la

plaquerais le soir même.» M. de Charlus avait l'habitude, quand une

fiction pouvait lui causer un plaisir sensuel momentané, d'y donner son

adhésion, quitte à la retirer tout entière quelques instants après,

quand le plaisir serait épuisé. «Vraiment, tu ferais cela? dit-il à

Morel en riant et en le serrant de plus près.--Et comment! dit Morel,

voyant qu'il ne déplaisait pas au baron en continuant à lui expliquer

sincèrement ce qui était en effet un de ses désirs.--C'est dangereux,

dit M. de Charlus.--Je ferais mes malles d'avance et je ficherais le

camp sans laisser d'adresse.--Et moi? demanda M. de Charlus.--Je vous

emmènerais avec moi, bien entendu, s'empressa de dire Morel qui n'avait

pas songé à ce que deviendrait le baron, lequel était le cadet de ses

soucis. Tenez, il y a une petite qui me plairait beaucoup pour ça, c'est

une petite couturière qui a sa boutique dans l'hôtel de M. le duc.--La

fille de Jupien, s'écria le baron pendant que le sommelier entrait. Oh!

jamais, ajouta-t-il, soit que la présence d'un tiers l'eût refroidi,

soit que, même dans ces espèces de messes noires où il se complaisait

à souiller les choses les plus saintes, il ne pût se résoudre à faire

entrer des personnes pour qui il avait de l'amitié. Jupien est un brave

homme, la petite est charmante, il serait affreux de leur causer du

chagrin.» Morel sentit qu'il était allé trop loin et se tut, mais son

regard continuait, dans le vide, à se fixer sur la jeune fille devant

laquelle il avait voulu un jour que je l'appelasse «cher grand artiste»

et à qui il avait commandé un gilet. Très travailleuse, la petite

n'avait pas pris de vacances, mais j'ai su depuis que, tandis que Morel

le violoniste était dans les environs de Balbec, elle ne cessait de

penser à son beau visage, ennobli de ce qu'ayant vu Morel avec moi, elle

l'avait pris pour un «monsieur».

«Je n'ai jamais entendu jouer Chopin, dit le baron, et pourtant j'aurais

pu, je prenais des leçons avec Stamati, mais il me défendit d'aller

entendre, chez ma tante Chimay, le Maître des Nocturnes.--Quelle bêtise

il a faite là, s'écria Morel.--Au contraire, répliqua vivement, d'une

voix aiguë, M. de Charlus. Il prouvait son intelligence. Il avait

compris que j'étais une «nature» et que je subirais l'influence de

Chopin. Ça ne fait rien puisque j'ai abandonné tout jeune la musique,

comme tout, du reste. Et puis on se figure un peu, ajouta-t-il d'une

voix nasillarde, ralentie et traînante, il y a toujours des gens qui

ont entendu, qui vous donnent une idée. Mais enfin Chopin n'était qu'un

prétexte pour revenir au côté médiumnimique, que vous négligez.»

Sodome et Gomorrhe - Deuxième partie · 第 13 / 25 段