j'étais dreyfusard. Comme il était aussi antidreyfusard que possible,
par courtoisie pour un ennemi il se mit à me faire l'éloge d'un colonel
juif, qui avait toujours été très juste pour un cousin des Chevrigny et
lui avait fait donner l'avancement qu'il méritait. «Et mon cousin était
dans des idées absolument opposées», dit M. de Cambremer, glissant sur
ce qu'étaient ces idées, mais que je sentis aussi anciennes et mal
formées que son visage, des idées que quelques familles de certaines
petites villes devaient avoir depuis bien longtemps. «Eh bien! vous
savez, je trouve ça très beau!» conclut M. de Cambremer. Il est vrai
qu'il n'employait guère le mot «beau» dans le sens esthétique où il eût
désigné, pour sa mère ou sa femme, des oeuvres différentes, mais des
oeuvres d'art. M. de Cambremer se servait plutôt de ce qualificatif
en félicitant, par exemple, une personne délicate qui avait un peu
engraissé. «Comment, vous avez repris trois kilos en deux mois?
Savez-vous que c'est très beau!» Des rafraîchissements étaient servis
sur une table. Mme Verdurin invita les messieurs à aller eux-mêmes
choisir la boisson qui leur convenait. M. de Charlus alla boire son
verre et vite revint s'asseoir près de la table de jeu et ne bougea
plus. Mme Verdurin lui demanda: «Avez-vous pris de mon orangeade?» Alors
M. de Charlus, avec un sourire gracieux, sur un ton cristallin qu'il
avait rarement et avec mille moues de la bouche et déhanchements de la
taille, répondit: «Non, j'ai préféré la voisine, c'est de la fraisette,
je crois, c'est délicieux.» Il est singulier qu'un certain ordre d'actes
secrets ait pour conséquence extérieure une manière de parler ou de
gesticuler qui les révèle. Si un monsieur croit ou non à l'Immaculée
Conception, ou à l'innocence de Dreyfus, ou à la pluralité des mondes,
et veuille s'en taire, on ne trouvera, dans sa voix ni dans sa démarche,
rien qui laisse apercevoir sa pensée. Mais en entendant M. de Charlus
dire, de cette voix aiguë et avec ce sourire et ces gestes de bras:
«Non, j'ai préféré sa voisine, la fraisette», on pouvait dire: «Tiens,
il aime le sexe fort», avec la même certitude, pour un juge, que celle
qui permet de condamner un criminel qui n'a pas avoué; pour un médecin,
un paralytique général qui ne sait peut-être pas lui-même son mal, mais
qui a fait telle faute de prononciation d'où on peut déduire qu'il sera
mort dans trois ans. Peut-être les gens qui concluent de la manière
de dire: «Non, j'ai préféré sa voisine, la fraisette» à un amour dit
antiphysique, n'ont-ils pas besoin de tant de science. Mais c'est qu'ici
il y a rapport plus direct entre le signe révélateur et le secret. Sans
se le dire précisément, on sent que c'est une douce et souriante dame
qui vous répond, et qui paraît maniérée parce qu'elle se donne pour
un homme et qu'on n'est pas habitué à voir les hommes faire tant de
manières. Et il est peut-être plus gracieux de penser que depuis
longtemps un certain nombre de femmes angéliques ont été comprises par
erreur dans le sexe masculin où, exilées, tout en battant vainement des
ailes vers les hommes à qui elles inspirent une répulsion physique,
elles savent arranger un salon, composer des «intérieurs». M. de Charlus
ne s'inquiétait pas que Mme Verdurin fût debout et restait installé
dans son fauteuil pour être plus près de Morel. «Croyez-vous, dit Mme
Verdurin au baron, que ce n'est pas un crime que cet être-là, qui
pourrait nous enchanter avec son violon, soit là à une table d'écarté.
Quand on joue du violon comme lui!--Il joue bien aux cartes, il fait
tout bien, il est si intelligent», dit M. de Charlus, tout en regardant
les jeux, afin de conseiller Morel. Ce n'était pas, du reste, sa seule
raison de ne pas se soulever de son fauteuil devant Mme Verdurin. Avec
le singulier amalgame qu'il avait fait de ses conceptions sociales, à
la fois de grand seigneur et d'amateur d'art, au lieu d'être poli de la
même manière qu'un homme de son monde l'eût été, il se faisait, d'après
Saint-Simon, des espèces de tableaux vivants; et, en ce moment,
s'amusait à figurer le maréchal d'Uxelles, lequel l'intéressait par
d'autres côtés encore et dont il est dit qu'il était glorieux jusqu'à
ne pas se lever de son siège, par un air de paresse, devant ce qu'il
y avait de plus distingué à la Cour. «Dites donc, Charlus, dit Mme
Verdurin, qui commençait à se familiariser, vous n'auriez pas dans
votre faubourg quelque vieux noble ruiné qui pourrait me servir de
concierge?--Mais si... mais si..., répondit M. de Charlus en souriant
d'un air bonhomme, mais je ne vous le conseille pas.--Pourquoi?--Je
craindrais pour vous que les visiteurs élégants n'allassent pas plus
loin que la loge.» Ce fut entre eux la première escarmouche. Mme
Verdurin y prit à peine garde. Il devait malheureusement y en avoir
d'autres à Paris. M. de Charlus continua à ne pas quitter sa chaise.
Il ne pouvait, d'ailleurs, s'empêcher de sourire imperceptiblement en
voyant combien confirmait ses maximes favorites sur le prestige de
l'aristocratie et la lâcheté des bourgeois la soumission si aisément
obtenue de Mme Verdurin. La Patronne n'avait l'air nullement étonnée
par la posture du baron, et si elle le quitta, ce fut seulement parce
qu'elle avait été inquiète de me voir relancé par M. de Cambremer. Mais
avant cela, elle voulait éclaircir la question des relations de M. de
Charlus avec la comtesse Molé. «Vous m'avez dit que vous connaissiez Mme
de Molé. Est-ce que vous allez chez elle?» demanda-t-elle en donnant
aux mots: «aller chez elle» le sens d'être reçu chez elle, d'avoir reçu
d'elle l'autorisation d'aller la voir. M. de Charlus répondit, avec
une inflexion de dédain, une affectation de précision et un ton de
psalmodie: «Mais quelquefois.» Ce «quelquefois» donna des doutes à Mme
Verdurin, qui demanda: «Est-ce que vous y avez rencontré le duc de
Guermantes?--Ah! je ne me rappelle pas.--Ah! dit Mme Verdurin, vous ne
connaissez pas le duc de Guermantes?--Mais comment est-ce que je ne le
connaîtrais pas», répondit M. de Charlus, dont un sourire fit onduler
la bouche. Ce sourire était ironique; mais comme le baron craignait de
laisser voir une dent en or, il le brisa sous un reflux de ses lèvres,
de sorte que la sinuosité qui en résulta fut celle d'un sourire de
bienveillance: «Pourquoi dites-vous: Comment est-ce que je ne le
connaîtrais pas?--Mais puisque c'est mon frère», dit négligemment M.
de Charlus en laissant Mme Verdurin plongée dans la stupéfaction et
l'incertitude de savoir si son invité se moquait d'elle, était un enfant
naturel, ou le fils d'un autre lit. L'idée que le frère du duc de
Guermantes s'appelât le baron de Charlus ne lui vint pas à l'esprit.
Elle se dirigea vers moi: «J'ai entendu tout à l'heure que M. de
Cambremer vous invitait à dîner. Moi, vous comprenez, cela m'est égal.
Mais, dans votre intérêt, j'espère bien que vous n'irez pas. D'abord
c'est infesté d'ennuyeux. Ah! si vous aimez à dîner avec des comtes et
des marquis de province que personne ne connaît, vous serez servi à
souhait.--Je crois que je serai obligé d'y aller une fois ou deux. Je ne
suis, du reste, pas très libre car j'ai une jeune cousine que je ne peux
pas laisser seule (je trouvais que cette prétendue parenté simplifiait
les choses pour sortir avec Albertine). Mais pour les Cambremer, comme
je la leur ai déjà présentée...--Vous ferez ce que vous voudrez. Ce que
je peux vous dire: c'est excessivement malsain; quand vous aurez pincé
une fluxion de poitrine, ou les bons petits rhumatismes des familles,
vous serez bien avancé?--Mais est-ce que l'endroit n'est pas très
joli?--Mmmmouiii... Si on veut. Moi j'avoue franchement que j'aime cent
fois mieux la vue d'ici sur cette vallée. D'abord, on nous aurait payés
que je n'aurais pas pris l'autre maison, parce que l'air de la mer est
fatal à M. Verdurin. Pour peu que votre cousine soit nerveuse... Mais,
du reste, vous êtes nerveux, je crois... vous avez des étouffements. Hé
bien! vous verrez. Allez-y une fois, vous ne dormirez pas de huit jours,
mais ce n'est pas notre affaire.» Et sans penser à ce que sa nouvelle
phrase allait avoir de contradictoire avec les précédentes: «Si cela
vous amuse de voir la maison, qui n'est pas mal, jolie est trop dire,
mais enfin amusante, avec le vieux fossé, le vieux pont-levis, comme il
faudra que je m'exécute et que j'y dîne une fois, hé bien! venez-y ce
jour-là, je tâcherai d'amener tout mon petit cercle, alors ce sera
gentil. Après-demain nous irons à Harambouville en voiture. La route est
magnifique, il y a du cidre délicieux. Venez donc. Vous, Brichot, vous
viendrez aussi. Et vous aussi, Ski. Ça fera une partie que, du reste,
mon mari a dû arranger d'avance. Je ne sais trop qui il a invité.
Monsieur de Charlus, est-ce que vous en êtes?» Le baron, qui n'entendit
pas cette phrase et ne savait pas qu'on parlait d'une excursion à
Harambouville, sursauta: «Étrange question», murmura-t-il d'un ton
narquois par lequel Mme Verdurin se sentit piquée. «D'ailleurs, me
dit-elle, en attendant le dîner Cambremer, pourquoi ne l'amèneriez-vous
pas ici, votre cousine? Aime-t-elle la conversation, les gens
intelligents? Est-elle agréable? Oui, eh bien alors, très bien. Venez
avec elle. Il n'y a pas que les Cambremer au monde. Je comprends qu'ils
soient heureux de l'inviter, ils ne peuvent arriver à avoir personne.
Ici elle aura un bon air, toujours des hommes intelligents. En tout cas
je compte que vous ne me lâchez pas pour mercredi prochain. J'ai entendu
que vous aviez un goûter à Rivebelle avec votre cousine, M. de Charlus,
je ne sais plus encore qui. Vous devriez arranger de transporter tout ça
ici, ça serait gentil, un petit arrivage en masse. Les communications
sont on ne peut plus faciles, les chemins sont ravissants; au besoin je
vous ferai chercher. Je ne sais pas, du reste, ce qui peut vous attirer
à Rivebelle, c'est infesté de moustiques. Vous croyez peut-être à la
réputation de la galette. Mon cuisinier les fait autrement bien. Je
vous en ferai manger, moi, de la galette normande, de la vraie, et des
sablés, je ne vous dis que ça. Ah! si vous tenez à la cochonnerie qu'on
sert à Rivebelle, ça je ne veux pas, je n'assassine pas mes invités,
Monsieur, et, même si je voulais, mon cuisinier ne voudrait pas faire
cette chose innommable et changerait de maison. Ces galettes de là-bas,
on ne sait pas avec quoi c'est fait. Je connais une pauvre fille à qui
cela a donné une péritonite qui l'a enlevée en trois jours. Elle n'avait
que 17 ans. C'est triste pour sa pauvre mère, ajouta Mme Verdurin, d'un
air mélancolique sous les sphères de ses tempes chargées d'expérience
et de douleur. Mais enfin, allez goûter à Rivebelle si cela vous amuse
d'être écorché et de jeter l'argent par les fenêtres. Seulement, je vous
en prie, c'est une mission de confiance que je vous donne: sur le coup
de six heures, amenez-moi tout votre monde ici, n'allez pas laisser les
gens rentrer chacun chez soi, à la débandade. Vous pouvez amener qui
vous voulez. Je ne dirais pas cela à tout le monde. Mais je suis
sûre que vos amis sont gentils, je vois tout de suite que nous nous
comprenons. En dehors du petit noyau, il vient justement des gens très
agréables mercredi. Vous ne connaissez pas la petite Madame de Longpont?
Elle est ravissante et pleine d'esprit, pas snob du tout, vous verrez
qu'elle vous plaira beaucoup. Et elle aussi doit amener toute une bande
d'amis, ajouta Mme Verdurin, pour me montrer que c'était bon genre
et m'encourager par l'exemple. On verra qu'est-ce qui aura le plus
d'influence et qui amènera le plus de monde, de Barbe de Longpont ou de
vous. Et puis je crois qu'on doit aussi amener Bergotte, ajouta-t-elle
d'un air vague, ce concours d'une célébrité étant rendu trop improbable
par une note parue le matin dans les journaux et qui annonçait que la
santé du grand écrivain inspirait les plus vives inquiétudes. Enfin vous
verrez que ce sera un de mes mercredis les plus réussis, je ne veux pas
avoir de femmes embêtantes. Du reste, ne jugez pas par celui de ce soir,
il était tout à fait raté. Ne protestez pas, vous n'avez pas pu vous
ennuyer plus que moi, moi-même je trouvais que c'était assommant. Ce ne
sera pas toujours comme ce soir, vous savez! Du reste, je ne parle pas
des Cambremer, qui sont impossibles, mais j'ai connu des gens du monde
qui passaient pour être agréables, hé bien! à côté de mon petit noyau
cela n'existait pas. Je vous ai entendu dire que vous trouviez Swann
intelligent. D'abord, mon avis est que c'était très exagéré, mais
sans même parler du caractère de l'homme, que j'ai toujours trouvé
foncièrement antipathique, sournois, en dessous, je l'ai eu souvent à
dîner le mercredi. Hé bien, vous pouvez demander aux autres, même à côté
de Brichot, qui est loin d'être un aigle, qui est un bon professeur de
seconde que j'ai fait entrer à l'Institut tout de même, Swann n'était
plus rien. Il était d'un terne!» Et comme j'émettais un avis contraire:
«C'est ainsi. Je ne veux rien vous dire contre lui, puisque c'était
votre ami; du reste, il vous aimait beaucoup, il m'a parlé de vous d'une
façon délicieuse, mais demandez à ceux-ci s'il a jamais dit quelque
chose d'intéressant, à nos dîners. C'est tout de même la pierre de
touche. Hé bien! je ne sais pas pourquoi, mais Swann, chez moi, ça ne
donnait pas, ça ne rendait rien. Et encore le peu qu'il valait il l'a
pris ici.» J'assurai qu'il était très intelligent. «Non, vous croyiez
seulement cela parce que vous le connaissiez depuis moins longtemps que
moi. Au fond on en avait très vite fait le tour. Moi, il m'assommait.
(Traduction: il allait chez les La Trémoïlle et les Guermantes et savait
que je n'y allais pas.) Et je peux tout supporter, excepté l'ennui. Ah!
ça, non!» L'horreur de l'ennui était maintenant chez Mme Verdurin la
raison qui était chargée d'expliquer la composition du petit milieu.
Elle ne recevait pas encore de duchesses parce qu'elle était incapable
de s'ennuyer, comme de faire une croisière, à cause du mal de mer. Je me
disais que ce que Mme Verdurin disait n'était pas absolument faux, et
alors que les Guermantes eussent déclaré Brichot l'homme le plus bête
qu'ils eussent jamais rencontré, je restais incertain s'il n'était pas
au fond supérieur, sinon à Swann même, au moins aux gens ayant l'esprit
des Guermantes et qui eussent eu le bon goût d'éviter ses pédantesques
facéties, et la pudeur d'en rougir; je me le demandais comme si la
nature de l'intelligence pouvait être en quelque mesure éclaircie par la
réponse que je me ferais et avec le sérieux d'un chrétien influencé par
Port-Royal qui se pose le problème de la Grâce. «Vous verrez, continua
Mme Verdurin, quand on a des gens du monde avec des gens vraiment
intelligents, des gens de notre milieu, c'est là qu'il faut les voir,
l'homme du monde le plus spirituel dans le royaume des aveugles n'est
plus qu'un borgne ici. Et puis les autres, qui ne se sentent plus en
confiance. C'est au point que je me demande si, au lieu d'essayer des
fusions qui gâtent tout, je n'aurai pas des séries rien que pour les
ennuyeux, de façon à bien jouir de mon petit noyau. Concluons: vous
viendrez avec votre cousine. C'est convenu. Bien. Au moins, ici, vous
aurez tous les deux à manger. A Féterne c'est la faim et la soif. Ah!
par exemple, si vous aimez les rats, allez-y tout de suite, vous serez
servi à souhait. Et on vous gardera tant que vous voudrez. Par exemple,
vous mourrez de faim. Du reste, quand j'irai, je dînerai avant de
partir. Et pour que ce soit plus gai, vous devriez venir me chercher.
Nous goûterions ferme et nous souperions en rentrant. Aimez-vous les
tartes aux pommes? Oui, eh bien! notre chef les fait comme personne.
Vous voyez que j'avais raison de dire que vous étiez fait pour vivre
ici. Venez donc y habiter. Vous savez qu'il y a beaucoup plus de place
chez moi que ça n'en a l'air. Je ne le dis pas, pour ne pas attirer
d'ennuyeux. Vous pourriez amener à demeure votre cousine. Elle aurait un
autre air qu'à Balbec. Avec l'air d'ici, je prétends que je guéris les
incurables. Ma parole, j'en ai guéri, et pas d'aujourd'hui. Car j'ai
habité autrefois tout près d'ici, quelque chose que j'avais déniché, que
j'avais eu pour un morceau de pain et qui avait autrement de caractère
que leur Raspelière. Je vous montrerai cela si nous nous promenons. Mais
je reconnais que, même ici, l'air est vraiment vivifiant. Encore je ne
veux pas trop en parler, les Parisiens n'auraient qu'à se mettre à aimer
mon petit coin. Ça a toujours été ma chance. Enfin, dites-le à votre
cousine. On vous donnera deux jolies chambres sur la vallée, vous verrez
ça, le matin, le soleil dans la brume! Et qu'est-ce que c'est que ce
Robert de Saint-Loup dont vous parliez? dit-elle d'un air inquiet, parce
qu'elle avait entendu que je devais aller le voir à Doncières et qu'elle
craignit qu'il me fît lâcher. Vous pourriez plutôt l'amener ici si ce
n'est pas un ennuyeux. J'ai entendu parler de lui par Morel; il me
semble que c'est un de ses grands amis», dit Mme Verdurin, mentant
complètement, car Saint-Loup et Morel ne connaissaient même pas
l'existence l'un de l'autre. Mais ayant entendu que Saint-Loup
connaissait M. de Charlus, elle pensait que c'était par le violoniste et
voulait avoir l'air au courant. «Il ne fait pas de médecine, par
hasard, ou de littérature? Vous savez que, si vous avez besoin de
recommandations pour des examens, Cottard peut tout, et je fais de lui
ce que je veux. Quant à l'Académie, pour plus tard, car je pense qu'il
n'a pas l'âge, je dispose de plusieurs voix. Votre ami serait ici en
pays de connaissance et ça l'amuserait peut-être de voir la maison. Ce
n'est pas folichon, Doncières. Enfin, vous ferez comme vous voudrez,
comme cela vous arrangera le mieux», conclut-elle sans insister, pour ne
pas avoir l'air de chercher à connaître de la noblesse, et parce que
sa prétention était que le régime sous lequel elle faisait vivre les
fidèles, la tyrannie, fût appelé liberté. «Voyons, qu'est-ce que tu as»,
dit-elle, en voyant M. Verdurin qui, en faisant des gestes d'impatience,
gagnait la terrasse en planches qui s'étendait, d'un côté du salon,
au-dessus de la vallée, comme un homme qui étouffe de rage et a besoin
de prendre l'air. «C'est encore Saniette qui t'a agacé? Mais puisque tu
sais qu'il est idiot, prends-en ton parti, ne te mets pas dans des états
comme cela... Je n'aime pas cela, me dit-elle, parce que c'est mauvais
pour lui, cela le congestionne. Mais aussi je dois dire qu'il faut
parfois une patience d'ange pour supporter Saniette, et surtout se
rappeler que c'est une charité de le recueillir. Pour ma part, j'avoue
que la splendeur de sa bêtise fait plutôt ma joie. Je pense que vous
avez entendu après le dîner son mot: «Je ne sais pas jouer au whist,
mais je sais jouer du piano.» Est-ce assez beau! C'est grand comme le
monde, et d'ailleurs un mensonge, car il ne sait pas plus l'un que
l'autre. Mais mon mari, sous ses apparences rudes, est très sensible,
très bon, et cette espèce d'égoïsme de Saniette, toujours préoccupé
de l'effet qu'il va faire, le met hors de lui... Voyons, mon petit,
calme-toi, tu sais bien que Cottard t'a dit que c'était mauvais pour ton
foie. Et c'est sur moi que tout va retomber, dit Mme Verdurin. Demain
Saniette va venir avoir sa petite crise de nerfs et de larmes. Pauvre
homme! il est très malade. Mais enfin ce n'est pas une raison pour qu'il
tue les autres. Et puis, même dans les moments où il souffre trop, où on
voudrait le plaindre, sa bêtise arrête net l'attendrissement. Il est par
trop stupide. Tu n'as qu'à lui dire très gentiment que ces scènes vous
rendent malades tous deux, qu'il ne revienne pas; comme c'est ce qu'il
redoute le plus, cela aura un effet calmant sur ses nerfs», souffla Mme
Verdurin à son mari.