seul qui fût vraiment cocher en titre; il leur faisait faire, dans le
jour, toutes leurs promenades car il connaissait tous les chemins, et
le soir allait chercher et reconduire ensuite les fidèles. Il était
accompagné d'extras (qu'il choisissait) en cas de nécessité. C'était
un excellent garçon, sobre et adroit, mais avec une de ces figures
mélancoliques où le regard, trop fixe, signifie qu'on se fait pour un
rien de la bile, même des idées noires. Mais il était en ce moment fort
heureux car il avait réussi à placer son frère, autre excellente pâte
d'homme, chez les Verdurin. Nous traversâmes d'abord Doville. Des
mamelons herbus y descendaient jusqu'à la mer en amples pâtés auxquels
la saturation de l'humidité et du sel donnent une épaisseur, un
moelleux, une vivacité de tons extrêmes. Les îlots et les découpures de
Rivebelle, beaucoup plus rapprochés ici qu'à Balbec, donnaient à cette
partie de la mer l'aspect nouveau pour moi d'un plan en relief. Nous
passâmes devant de petits chalets loués presque tous par des peintres;
nous prîmes un sentier où des vaches en liberté, aussi effrayées que nos
chevaux, nous barrèrent dix minutes le passage, et nous nous engageâmes
dans la route de la corniche. «Mais, par les dieux immortels, demanda
tout à coup Brichot, revenons à ce pauvre Dechambre; croyez-vous que Mme
Verdurin _sache_? Lui a-t-on _dit_?» Mme Verdurin, comme presque tous
les gens du monde, justement parce qu'elle avait besoin de la société
des autres, ne pensait plus un seul jour à eux après qu'étant morts, ils
ne pouvaient plus venir aux mercredis, ni aux samedis, ni dîner en robe
de chambre. Et on ne pouvait pas dire du petit clan, image en cela de
tous les salons, qu'il se composait de plus de morts que de vivants, vu
que, dès qu'on était mort, c'était comme si on n'avait jamais existé.
Mais pour éviter l'ennui d'avoir à parler des défunts, voire de
suspendre les dîners, chose impossible à la Patronne, à cause d'un
deuil, M. Verdurin feignait que la mort des fidèles affectât tellement
sa femme que, dans l'intérêt de sa santé, il ne fallait pas en parler.
D'ailleurs, et peut-être justement parce que la mort des autres lui
semblait un accident si définitif et si vulgaire, la pensée de la sienne
propre lui faisait horreur et il fuyait toute réflexion pouvant
s'y rapporter. Quant à Brichot, comme il était très brave homme et
parfaitement dupe de ce que M. Verdurin disait de sa femme, il redoutait
pour son amie les émotions d'un pareil chagrin. «Oui, elle _sait tout_
depuis ce matin, dit la princesse, on n'a _pas pu lui cacher_.--Ah!
mille tonnerres de Zeus, s'écria Brichot, ah! ça a dû être un coup
terrible, un ami de vingt-cinq ans! En voilà un qui était des
nôtres!--Évidemment, évidemment, que voulez-vous, dit Cottard. Ce sont
des circonstances toujours pénibles; mais Mme Verdurin est une femme
forte, c'est une cérébrale encore plus qu'une émotive.--Je ne suis pas
tout à fait de l'avis du docteur, dit la princesse, à qui décidément son
parler rapide, son accent murmuré, donnait l'air à la fois boudeur et
mutin. Mme Verdurin, sous une apparence froide, cache des trésors de
sensibilité. M. Verdurin m'a dit qu'il avait eu beaucoup de peine à
l'empêcher d'aller à Paris pour la cérémonie; il a été obligé de lui
faire croire que tout se ferait à la campagne.--Ah! diable, elle voulait
aller à Paris. Mais je sais bien que c'est une femme de coeur, peut-être
de trop de coeur même. Pauvre Dechambre! Comme le disait Mme Verdurin
il n'y a pas deux mois: «A côté de lui Planté, Paderewski, Risler même,
rien ne tient.» Ah! il a pu dire plus justement que ce m'as-tu vu de
Néron, qui a trouvé le moyen de rouler la science allemande elle-même:
«_Qualis artifex pereo_!» Mais lui, du moins, Dechambre, a dû
mourir dans l'accomplissement du sacerdoce, en odeur de dévotion
beethovenienne; et bravement, je n'en doute pas; en bonne justice,
cet officiant de la musique allemande aurait mérité de trépasser en
célébrant la messe en _ré_. Mais il était, au demeurant, homme à
accueillir la camarde avec un trille, car cet exécutant de génie
retrouvait parfois, dans son ascendance de Champenois parisianisé, des
crâneries et des élégances de garde-française.»
De la hauteur où nous étions déjà, la mer n'apparaissait plus, ainsi que
de Balbec, pareille aux ondulations de montagnes soulevées, mais, au
contraire, comme apparaît d'un pic, ou d'une route qui contourne la
montagne, un glacier bleuâtre, ou une plaine éblouissante, situés à une
moindre altitude. Le déchiquetage des remous y semblait immobilisé et
avoir dessiné pour toujours leurs cercles concentriques; l'émail même de
la mer, qui changeait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de
la baie, où se creusait un estuaire, la blancheur bleue d'un lait où de
petits bacs noirs qui n'avançaient pas semblaient empêtrés comme des
mouches. Il ne me semblait pas qu'on pût découvrir de nulle part un
tableau plus vaste. Mais à chaque tournant une partie nouvelle s'y
ajoutait, et quand nous arrivâmes à l'octroi de Doville, l'éperon de
falaise qui nous avait caché jusque-là une moitié de la baie rentra,
et je vis tout à coup à ma gauche un golfe aussi profond que celui que
j'avais eu jusque-là devant moi, mais dont il changeait les proportions
et doublait la beauté. L'air à ce point si élevé devenait d'une vivacité
et d'une pureté qui m'enivraient. J'aimais les Verdurin; qu'ils nous
eussent envoyé une voiture me semblait d'une bonté attendrissante.
J'aurais voulu embrasser la princesse. Je lui dis que je n'avais jamais
rien vu d'aussi beau. Elle fit profession d'aimer aussi ce pays plus que
tout autre. Mais je sentais bien que, pour elle comme pour les Verdurin,
la grande affaire était non de le contempler en touristes, mais d'y
faire de bons repas, d'y recevoir une société qui leur plaisait, d'y
écrire des lettres, d'y lire, bref d'y vivre, laissant passivement
sa beauté les baigner plutôt qu'ils n'en faisaient l'objet de leur
préoccupation.
De l'octroi, la voiture s'étant arrêtée pour un instant à une telle
hauteur au-dessus de la mer que, comme d'un sommet, la vue du gouffre
bleuâtre donnait presque le vertige, j'ouvris le carreau; le bruit
distinctement perçu de chaque flot qui se brisait avait, dans sa douceur
et dans sa netteté, quelque chose de sublime. N'était-il pas comme un
indice de mensuration qui, renversant nos impressions habituelles,
nous montre que les distances verticales peuvent être assimilées aux
distances horizontales, au contraire de la représentation que notre
esprit s'en fait d'habitude; et que, rapprochant ainsi de nous le ciel,
elles ne sont pas grandes; qu'elles sont même moins grandes pour un
bruit qui les franchit, comme faisait celui de ces petits flots, car le
milieu qu'il a à traverser est plus pur? Et, en effet, si on reculait
seulement de deux mètres en arrière de l'octroi, on ne distinguait plus
ce bruit de vagues auquel deux cents mètres de falaise n'avaient pas
enlevé sa délicate, minutieuse et douce précision. Je me disais que
ma grand'mère aurait eu pour lui cette admiration que lui inspiraient
toutes les manifestations de la nature ou de l'art dans la simplicité
desquelles on lit la grandeur. Mon exaltation était à son comble et
soulevait tout ce qui m'entourait. J'étais attendri que les Verdurin
nous eussent envoyé chercher à la gare. Je le dis à la princesse, qui
parut trouver que j'exagérais beaucoup une si simple politesse. Je sais
qu'elle avoua plus tard à Cottard qu'elle me trouvait bien enthousiaste;
il lui répondit que j'étais trop émotif et que j'aurais eu besoin de
calmants et de faire du tricot. Je faisais remarquer à la princesse
chaque arbre, chaque petite maison croulant sous ses roses, je lui
faisais tout admirer, j'aurais voulu la serrer elle-même contre mon
coeur. Elle me dit qu'elle voyait que j'étais doué pour la peinture, que
je devrais dessiner, qu'elle était surprise qu'on ne me l'eût pas encore
dit. Et elle confessa qu'en effet ce pays était pittoresque. Nous
traversâmes, perché sur la hauteur, le petit village d'Englesqueville
(_Engleberti Villa_), nous dit Brichot. «Mais êtes-vous bien sûr que
le dîner de ce soir a lieu, malgré la mort de Dechambre, princesse?
ajouta-t-il sans réfléchir que la venue à la gare des voitures dans
lesquelles nous étions était déjà une réponse.--Oui, dit la princesse,
M. Verdurin a tenu à ce qu'il ne soit pas remis, justement pour empêcher
sa femme de «penser». Et puis, après tant d'années qu'elle n'a jamais
manqué de recevoir un mercredi, ce changement dans ses habitudes aurait
pu l'impressionner. Elle est très nerveuse ces temps-ci. M. Verdurin
était particulièrement heureux que vous veniez dîner ce soir parce qu'il
savait que ce serait une grande distraction pour Mme Verdurin, dit la
princesse, oubliant sa feinte de ne pas avoir entendu parler de moi. Je
crois que vous ferez bien de ne parler de _rien devant_ Mme Verdurin,
ajouta la princesse.--Ah! vous faites bien de me le dire, répondit
naïvement Brichot. Je transmettrai la recommandation à Cottard.» La
voiture s'arrêta un instant. Elle repartit, mais le bruit que faisaient
les roues dans le village avait cessé. Nous étions entrés dans l'allée
d'honneur de la Raspelière où M. Verdurin nous attendait au perron.
«J'ai bien fait de mettre un smoking, dit-il, en constatant avec plaisir
que les fidèles avaient le leur, puisque j'ai des hommes si chics.» Et
comme je m'excusais de mon veston: «Mais, voyons, c'est parfait. Ici ce
sont des dîners de camarades. Je vous offrirais bien de vous prêter
un des mes smokings mais il ne vous irait pas.» Le _shake hand_ plein
d'émotion que, en pénétrant dans le vestibule de la Raspelière, et en
manière de condoléances pour la mort du pianiste, Brichot donna au
Patron ne provoqua de la part de celui-ci aucun commentaire. Je lui dis
mon admiration pour ce pays. «Ah! tant mieux, et vous n'avez rien vu,
nous vous le montrerons. Pourquoi ne viendriez-vous pas habiter quelques
semaines ici? l'air est excellent.» Brichot craignait que sa poignée de
mains n'eût pas été comprise. «Hé bien! ce pauvre Dechambre! dit-il,
mais à mi-voix, dans la crainte que Mme Verdurin ne fût pas loin.--C'est
affreux, répondit allègrement M. Verdurin.--Si jeune», reprit Brichot.
Agacé de s'attarder à ces inutilités, M. Verdurin répliqua d'un ton
pressé et avec un gémissement suraigu, non de chagrin, mais d'impatience
irritée: «Hé bien oui, mais qu'est-ce que vous voulez, nous n'y pouvons
rien, ce ne sont pas nos paroles qui le ressusciteront, n'est-ce pas?»
Et la douceur lui revenant avec la jovialité: «Allons, mon brave
Brichot, posez vite vos affaires. Nous avons une bouillabaisse qui
n'attend pas. Surtout, au nom du ciel, n'allez pas parler de Dechambre à
Mme Verdurin! Vous savez qu'elle cache beaucoup ce qu'elle ressent, mais
elle a une véritable maladie de la sensibilité. Non, mais je vous jure,
quand elle a appris que Dechambre était mort, elle a presque pleuré»,
dit M. Verdurin d'un ton profondément ironique. A l'entendre on aurait
dit qu'il fallait une espèce de démence pour regretter un ami de trente
ans, et d'autre part on devinait que l'union perpétuelle de M. Verdurin
avec sa femme n'allait pas, de la part de celui-ci, sans qu'il la jugeât
toujours et qu'elle l'agaçât souvent. «Si vous lui en parlez elle va
encore se rendre malade. C'est déplorable, trois semaines après sa
bronchite. Dans ces cas-là, c'est moi qui suis le garde-malade. Vous
comprenez que je sors d'en prendre. Affligez-vous sur le sort de
Dechambre dans votre coeur tant que vous voudrez. Pensez-y, mais n'en
parlez pas. J'aimais bien Dechambre, mais vous ne pouvez pas m'en
vouloir d'aimer encore plus ma femme. Tenez, voilà Cottard, vous allez
pouvoir lui demander.» Et en effet, il savait qu'un médecin de la
famille sait rendre bien des petits services, comme de prescrire par
exemple qu'il ne faut pas avoir de chagrin.
Cottard, docile, avait dit à la Patronne: «Bouleversez-vous comme ça
et vous _me_ ferez demain 39 de fièvre», comme il aurait dit à la
cuisinière: «Vous me ferez demain du ris de veau.» La médecine, faute de
guérir, s'occupe à changer le sens des verbes et des pronoms.
M. Verdurin fut heureux de constater que Saniette, malgré les rebuffades
que celui-ci avait essuyées l'avant-veille, n'avait pas déserté le
petit noyau. En effet, Mme Verdurin et son mari avaient contracté dans
l'oisiveté des instincts cruels à qui les grandes circonstances, trop
rares, ne suffisaient plus. On avait bien pu brouiller Odette avec
Swann, Brichot avec sa maîtresse. On recommencerait avec d'autres,
c'était entendu. Mais l'occasion ne s'en présentait pas tous les jours.
Tandis que, grâce à sa sensibilité frémissante, à sa timidité craintive
et vite affolée, Saniette leur offrait un souffre-douleur quotidien.
Aussi, de peur qu'il lâchât, avait-on soin de l'inviter avec des paroles
aimables et persuasives comme en ont au lycée les vétérans, au régiment
les anciens pour un bleu qu'on veut amadouer afin de pouvoir s'en
saisir, à seules fins alors de le chatouiller et de lui faire des
brimades quand il ne pourra plus s'échapper. «Surtout, rappela Cottard
à Brichot qui n'avait pas entendu M. Verdurin, _motus_ devant Mme
Verdurin.--Soyez sans crainte, ô Cottard, vous avez affaire à un sage,
comme dit Théocrite. D'ailleurs M. Verdurin a raison, à quoi servent nos
plaintes, ajouta-t-il, car, capable d'assimiler des formes verbales et
les idées qu'elles amenaient en lui, mais n'ayant pas de finesse,
il avait admiré dans les paroles de M. Verdurin le plus courageux
stoïcisme. N'importe, c'est un grand talent qui disparaît.--Comment,
vous parlez encore de Dechambre? dit M. Verdurin qui nous avait précédés
et qui, voyant que nous ne le suivions pas, était revenu en arrière.
Écoutez, dit-il à Brichot, il ne faut d'exagération en rien. Ce n'est
pas une raison parce qu'il est mort pour en faire un génie qu'il n'était
pas. Il jouait bien, c'est entendu, il était surtout bien encadré ici;
transplanté, il n'existait plus. Ma femme s'en était engouée et avait
fait sa réputation. Vous savez comme elle est. Je dirai plus, dans
l'intérêt même de sa réputation il est mort au bon moment, à point,
comme les demoiselles de Caen, grillées selon les recettes incomparables
de Pampille, vont l'être, j'espère (à moins que vous ne vous éternisiez
par vos jérémiades dans cette kasbah ouverte à tous les vents). Vous ne
voulez tout de même pas nous faire crever tous parce que Dechambre est
mort et quand, depuis un an, il était obligé de faire des gammes avant
de donner un concert, pour retrouver momentanément, bien momentanément,
sa souplesse. Du reste, vous allez entendre ce soir, ou du moins
rencontrer, car ce mâtin-là délaisse trop souvent après dîner l'art pour
les cartes, quelqu'un qui est un autre artiste que Dechambre, un petit
que ma femme a découvert (comme elle avait découvert Dechambre,
et Paderewski et le reste): Morel. Il n'est pas encore arrivé, ce
bougre-là. Je vais être obligé d'envoyer une voiture au dernier train.
Il vient avec un vieil ami de sa famille qu'il a retrouvé et qui
l'embête à crever, mais sans qui il aurait été obligé, pour ne pas avoir
de plaintes de son père, de rester sans cela à Doncières à lui tenir
compagnie: le baron de Charlus.» Les fidèles entrèrent. M. Verdurin,
resté en arrière avec moi pendant que j'ôtais mes affaires, me prit le
bras en plaisantant, comme fait à un dîner un maître de maison qui
n'a pas d'invitée à vous donner à conduire. «Vous avez fait bon
voyage?--Oui, M. Brichot m'a appris des choses qui m'ont beaucoup
intéressé», dis-je en pensant aux étymologies et parce que j'avais
entendu dire que les Verdurin admiraient beaucoup Brichot. «Cela
m'aurait étonné qu'il ne vous eût rien appris, me dit M. Verdurin,
c'est un homme si effacé, qui parle si peu des choses qu'il sait.»
Ce compliment ne me parut pas très juste. «Il a l'air charmant,
dis-je.--Exquis, délicieux, pas pion pour un sou, fantaisiste, léger, ma
femme l'adore, moi aussi!» répondit M. Verdurin sur un ton d'exagération
et de réciter une leçon. Alors seulement je compris que ce qu'il m'avait
dit de Brichot était ironique. Et je me demandai si M. Verdurin, depuis
le temps lointain dont j'avais entendu parler, n'avait pas secoué la
tutelle de sa femme.
Le sculpteur fut très étonné d'apprendre que les Verdurin consentaient à
recevoir M. de Charlus. Alors que dans le faubourg Saint-Germain, où M.
de Charlus était si connu, on ne parlait jamais de ses moeurs (ignorées
du plus grand nombre, objet de doute pour d'autres, qui croyaient plutôt
à des amitiés exaltées, mais platoniques, à des imprudences, et enfin
soigneusement dissimulées par les seuls renseignés, qui haussaient les
épaules quand quelque malveillante Gallardon risquait une insinuation),
ces moeurs, connues à peine de quelques intimes, étaient au contraire
journellement décriées loin du milieu où il vivait, comme certains coups
de canon qu'on n'entend qu'après l'interférence d'une zone silencieuse.
D'ailleurs dans ces milieux bourgeois et artistes où il passait pour
l'incarnation même de l'inversion, sa grande situation mondaine, sa
haute origine, étaient entièrement ignorées, par un phénomène analogue à
celui qui, dans le peuple roumain, fait que le nom de Ronsard est connu
comme celui d'un grand seigneur, tandis que son oeuvre poétique y est
inconnue. Bien plus, la noblesse de Ronsard repose en Roumanie sur une
erreur. De même, si dans le monde des peintres, des comédiens, M.
de Charlus avait si mauvaise réputation, cela tenait à ce qu'on le
confondait avec un comte Leblois de Charlus, qui n'avait même pas la
moindre parenté avec lui, ou extrêmement lointaine, et qui avait été
arrêté, peut-être par erreur, dans une descente de police restée
fameuse. En somme, toutes les histoires qu'on racontait sur M. de
Charlus s'appliquaient au faux. Beaucoup de professionnels juraient
avoir eu des relations avec M. de Charlus et étaient de bonne foi,
croyant que le faux Charlus était le vrai, et le faux peut-être
favorisant, moitié par ostentation de noblesse, moitié par dissimulation
de vice, une confusion qui, pour le vrai (le baron que nous
connaissons), fut longtemps préjudiciable, et ensuite, quand il eut
glissé sur sa pente, devint commode, car à lui aussi elle permit de
dire: «Ce n'est pas moi.» Actuellement, en effet, ce n'était pas de lui
qu'on parlait. Enfin, ce qui ajoutait, à la fausseté des commentaires
d'un fait vrai (les goûts du baron), il avait été l'ami intime et
parfaitement pur d'un auteur qui, dans le monde des théâtres, avait, on
ne sait pourquoi, cette réputation et ne la méritait nullement. Quand on
les apercevait à une première ensemble, on disait: «Vous savez», de
même qu'on croyait que la duchesse de Guermantes avait des relations
immorales avec la princesse de Parme; légende indestructible, car elle
ne se serait évanouie qu'à une proximité de ces deux grandes dames où
les gens qui la répétaient n'atteindraient vraisemblablement jamais
qu'en les lorgnant au théâtre et en les calomniant auprès du titulaire
du fauteuil voisin. Des moeurs de M. de Charlus le sculpteur concluait,
avec d'autant moins d'hésitation, que la situation mondaine du baron
devait être aussi mauvaise, qu'il ne possédait sur la famille à laquelle
appartenait M. de Charlus, sur son titre, sur son nom, aucune espèce de
renseignement. De même que Cottard croyait que tout le monde sait que le
titre de docteur en médecine n'est rien, celui d'interne des hôpitaux
quelque chose, les gens du monde se trompent en se figurant que tout le
monde possède sur l'importance sociale de leur nom les mêmes notions
qu'eux-mêmes et les personnes de leur milieu.
Le prince d'Agrigente passait pour un «rasta» aux yeux d'un chasseur de
cercle à qui il devait vingt-cinq louis, et ne reprenait son importance
que dans le faubourg Saint-Germain où il avait trois soeurs duchesses,
car ce ne sont pas sur les gens modestes, aux yeux de qui il compte
peu, mais sur les gens brillants, au courant de ce qu'il est, que fait
quelque effet le grand seigneur. M. de Charlus allait, du reste, pouvoir
se rendre compte, dès le soir même, que le Patron avait sur les plus
illustres familles ducales des notions peu approfondies. Persuadé que
les Verdurin allaient faire un pas de clerc en laissant s'introduire
dans leur salon si «select» un individu taré, le sculpteur crut devoir
prendre à part la Patronne. «Vous faites entièrement erreur, d'ailleurs
je ne crois jamais ces choses-là, et puis, quand ce serait vrai, je vous
dirai que ce ne serait pas très compromettant pour moi!» lui répondit
Mme Verdurin, furieuse, car, Morel étant le principal élément des
mercredis, elle tenait avant tout à ne pas le mécontenter. Quant à
Cottard il ne put donner d'avis, car il avait demandé à monter un
instant «faire une petite commission» dans le «buen retiro» et à écrire
ensuite dans la chambre de M. Verdurin une lettre très pressée pour un
malade.
Un grand éditeur de Paris venu en visite, et qui avait pensé qu'on le
retiendrait, s'en alla brutalement, avec rapidité, comprenant qu'il
n'était pas assez élégant pour le petit clan. C'était un homme grand et
fort, très brun, studieux, avec quelque chose de tranchant. Il avait
l'air d'un couteau à papier en ébène.
Mme Verdurin qui, pour nous recevoir dans son immense salon, où des
trophées de graminées, de coquelicots, de fleurs des champs, cueillis le
jour même, alternaient avec le même motif peint en camaïeu, deux siècles
auparavant, par un artiste d'un goût exquis, s'était levée un instant
d'une partie qu'elle faisait avec un vieil ami, nous demanda la
permission de la finir en deux minutes et tout en causant avec nous.
D'ailleurs, ce que je lui dis de mes impressions ne lui fut qu'à demi
agréable. D'abord j'étais scandalisé de voir qu'elle et son mari
rentraient tous les jours longtemps avant l'heure de ces couchers de
soleil qui passaient pour si beaux, vus de cette falaise, plus encore de
la terrasse de la Raspelière, et pour lesquels j'aurais fait des lieues.
«Oui, c'est incomparable, dit légèrement Mme Verdurin en jetant un coup
d'oeil sur les immenses croisées qui faisaient porte vitrée. Nous avons
beau voir cela tout le temps, nous ne nous en lassons pas», et elle
ramena ses regards vers ses cartes. Or, mon enthousiasme même me rendait
exigeant. Je me plaignais de ne pas voir du salon les rochers de
Darnetal qu'Elstir m'avait dit adorables à ce moment où ils réfractaient
tant de couleurs. «Ah! vous ne pouvez pas les voir d'ici, il faudrait
aller au bout du parc, à la «Vue de la baie». Du banc qui est là-bas
vous embrassez tout le panorama. Mais vous ne pouvez pas y aller tout
seul, vous vous perdriez. Je vais vous y conduire, si vous voulez,
ajouta-t-elle mollement.--Mais non, voyons, tu n'as pas assez des
douleurs que tu as prises l'autre jour, tu veux en prendre de nouvelles.
Il reviendra, il verra la vue de la baie une autre fois.» Je n'insistai
pas, et je compris qu'il suffisait aux Verdurin de savoir que ce soleil
couchant était, jusque dans leur salon ou dans leur salle à manger,
comme une magnifique peinture, comme un précieux émail japonais,
justifiant le prix élevé auquel ils louaient la Raspelière toute
meublée, mais vers lequel ils levaient rarement les yeux; leur grande
affaire ici était de vivre agréablement, de se promener, de bien manger,
de causer, de recevoir d'agréables amis à qui ils faisaient faire
d'amusantes parties de billard, de bons repas, de joyeux goûters. Je
vis cependant plus tard avec quelle intelligence ils avaient appris à
connaître ce pays, faisant faire à leurs hôtes des promenades aussi
«inédites» que la musique qu'ils leur faisaient écouter. Le rôle que les
fleurs de la Raspelière, les chemins le long de la mer, les vieilles
maisons, les églises inconnues, jouaient dans la vie de M. Verdurin
était si grand, que ceux qui ne le voyaient qu'à Paris et qui, eux,
remplaçaient la vie au bord de la mer et à la campagne par des luxes
citadins, pouvaient à peine comprendre l'idée que lui-même se faisait de
sa propre vie, et l'importance que ses joies lui donnaient à ses propres
yeux. Cette importance était encore accrue du fait que les Verdurin
étaient persuadés que la Raspelière, qu'ils comptaient acheter, était
une propriété unique au monde. Cette supériorité que leur amour-propre
leur faisait attribuer à la Raspelière justifia à leurs yeux mon
enthousiasme qui, sans cela, les eût agacés un peu, à cause des
déceptions qu'il comportait (comme celles que l'audition de la Berma
m'avait jadis causées) et dont je leur faisais l'aveu sincère.