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(Bibliothèque nationale de France)
MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU
X
SODOME ET GOMORRHE
_DEUXIÈME PARTIE_
GALLIMARD
OEUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).
_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 Vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 Vol._).
LA PRISONNIÈRE (_2 Vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVÉ (_2 Vol._).
PASTICHES ET MÉLANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N. R. F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN
(_édition illustrée par Laprade_).
SODOME ET GOMORRHE
DEUXIÈME PARTIE
(SUITE)
Le lendemain, le fameux mercredi, dans ce même petit chemin de fer que
je venais de prendre à Balbec, pour aller dîner à la Raspelière, je
tenais beaucoup à ne pas manquer Cottard à Graincourt-Saint-Vast où un
nouveau téléphonage de Mme Verdurin m'avait dit que je le retrouverais.
Il devait monter dans mon train et m'indiquerait où il fallait descendre
pour trouver les voitures qu'on envoyait de la Raspelière à la gare.
Aussi, le petit train ne s'arrêtant qu'un instant à Graincourt, première
station après Doncières, d'avance je m'étais mis à la portière tant
j'avais peur de ne pas voir Cottard ou de ne pas être vu de lui.
Craintes bien vaines! Je ne m'étais pas rendu compte à quel point le
petit clan ayant façonné tous les «habitués» sur le même type, ceux-ci,
par surcroît en grande tenue de dîner, attendant sur le quai, se
laissaient tout de suite reconnaître à un certain air d'assurance,
d'élégance et de familiarité, à des regards qui franchissaient comme un
espace vide, où rien n'arrête l'attention, les rangs pressés du vulgaire
public, guettaient l'arrivée de quelque habitué qui avait pris le train
à une station précédente et pétillaient déjà de la causerie prochaine.
Ce signe d'élection, dont l'habitude de dîner ensemble avait marqué
les membres du petit groupe, ne les distinguait pas seulement quand,
nombreux, en force, ils étaient massés, faisant une tache plus brillante
au milieu du troupeau des voyageurs--ce que Brichot appelait le
«pecus»--sur les ternes visages desquels ne pouvait se lire aucune
notion relative aux Verdurin, aucun espoir de jamais dîner à la
Raspelière. D'ailleurs ces voyageurs vulgaires eussent été moins
intéressés que moi si devant eux on eût prononcé--et malgré la notoriété
acquise par certains--les noms de ces fidèles que je m'étonnais de voir
continuer à dîner en ville, alors que plusieurs le faisaient déjà,
d'après les récits que j'avais entendus, avant ma naissance, à une
époque à la fois assez distante et assez vague pour que je fusse tenté
de m'en exagérer l'éloignement. Le contraste entre la continuation
non seulement de leur existence, mais du plein de leurs forces, et
l'anéantissement de tant d'amis que j'avais déjà vus, ici ou là,
disparaître, me donnait ce même sentiment que nous éprouvons quand, à
la dernière heure des journaux, nous lisons précisément la nouvelle que
nous attendions le moins, par exemple celle d'un décès prématuré et qui
nous semble fortuit parce que les causes dont il est l'aboutissant nous
sont restées inconnues. Ce sentiment est celui que la mort n'atteint pas
uniformément tous les hommes, mais qu'une lame plus avancée de sa montée
tragique emporte une existence située au niveau d'autres que longtemps
encore les lames suivantes épargneront. Nous verrons, du reste, plus
tard la diversité des morts qui circulent invisiblement être la cause de
l'inattendu spécial que présentent, dans les journaux, les nécrologies.
Puis je voyais qu'avec le temps, non seulement des dons réels, qui
peuvent coexister avec la pire vulgarité de conversation, se dévoilent
et s'imposent, mais encore que des individus médiocres arrivent à ces
hautes places, attachées dans l'imagination de notre enfance à quelques
vieillards célèbres, sans songer que le seraient, un certain nombre
d'années plus tard, leurs disciples devenus maîtres et inspirant
maintenant le respect et la crainte qu'ils éprouvaient jadis. Mais
si les noms des fidèles n'étaient pas connus du «pecus», leur aspect
pourtant les désignait à ses yeux. Même dans le train (lorsque le hasard
de ce que les uns et les autres d'entre eux avaient eu à faire dans la
journée les y réunissait tous ensemble), n'ayant plus à cueillir à une
station suivante qu'un isolé, le wagon dans lequel ils se trouvaient
assemblés, désigné par le coude du sculpteur Ski, pavoisé par le «Temps»
de Cottard, fleurissait de loin comme une voiture de luxe et ralliait,
à la gare voulue, le camarade retardataire. Le seul à qui eussent pu
échapper, à cause de sa demi-cécité, ces signes de promission était
Brichot. Mais aussi l'un des habitués assurait volontairement à l'égard
de l'aveugle les fonctions de guetteur et, dès qu'on avait aperçu son
chapeau de paille, son parapluie vert et ses lunettes bleues, on le
dirigeait avec douceur et hâte vers le compartiment d'élection. De sorte
qu'il était sans exemple qu'un des fidèles, à moins d'exciter les plus
graves soupçons de bamboche, ou même de ne pas être venu «par le train»,
n'eût pas retrouvé les autres en cours de route. Quelquefois l'inverse
se produisait: un fidèle avait dû aller assez loin dans l'après-midi et,
en conséquence, devait faire une partie du parcours seul avant d'être
rejoint par le groupe; mais, même ainsi isolé, seul de son espèce, il ne
manquait pas le plus souvent de produire quelque effet. Le Futur
vers lequel il se dirigeait le désignait à la personne assise sur la
banquette d'en face, laquelle se disait: «Ce doit être quelqu'un»,
discernait, fût-ce autour du chapeau mou de Cottard ou du sculpteur Ski,
une vague auréole, et n'était qu'à demi étonnée quand, à la station
suivante, une foule élégante, si c'était leur point terminus,
accueillait le fidèle à la portière et s'en allait avec lui vers l'une
des voitures qui attendaient, salués tous très bas par l'employé de
Doville, ou bien, si c'était à une station intermédiaire, envahissait
le compartiment. C'est ce que fit, et avec précipitation, car plusieurs
étaient arrivés en retard, juste au moment où le train déjà en gare
allait repartir, la troupe que Cottard mena au pas de course vers le
wagon à la fenêtre duquel il avait vu mes signaux. Brichot, qui se
trouvait parmi ces fidèles, l'était devenu davantage au cours de ces
années qui, pour d'autres, avaient diminué leur assiduité. Sa vue
baissant progressivement l'avait obligé, même à Paris, à diminuer de
plus en plus les travaux du soir. D'ailleurs il avait peu de sympathie
pour la Nouvelle Sorbonne où les idées d'exactitude scientifique, à
l'allemande, commençaient à l'emporter sur l'humanisme. Il se bornait
exclusivement maintenant à son cours et aux jurys d'examen; aussi
avait-il beaucoup plus de temps à donner à la mondanité. C'est-à-dire
aux soirées chez les Verdurin, ou à celles qu'offrait parfois aux
Verdurin tel ou tel fidèle, tremblant d'émotion. Il est vrai qu'à deux
reprises l'amour avait manqué de faire ce que les travaux ne pouvaient
plus: détacher Brichot du petit clan. Mais Mme Verdurin, qui «veillait
au grain», et d'ailleurs, en ayant pris l'habitude dans l'intérêt de son
salon, avait fini par trouver un plaisir désintéressé dans ce genre
de drames et d'exécutions, l'avait irrémédiablement brouillé avec la
personne dangereuse, sachant, comme elle le disait, «mettre bon ordre
à tout» et «porter le fer rouge dans la plaie». Cela lui avait été
d'autant plus aisé pour l'une des personnes dangereuses que c'était
simplement la blanchisseuse de Brichot, et Mme Verdurin, ayant ses
petites entrées dans le cinquième du professeur, écarlate d'orgueil
quand elle daignait monter ses étages, n'avait eu qu'à mettre à la porte
cette femme de rien. «Comment, avait dit la Patronne à Brichot, une
femme comme moi vous fait l'honneur de venir chez vous, et vous recevez
une telle créature?» Brichot n'avait jamais oublié le service que Mme
Verdurin lui avait rendu en empêchant sa vieillesse de sombrer dans la
fange, et lui était de plus en plus attaché, alors qu'en contraste
avec ce regain d'affection, et peut-être à cause de lui, la Patronne
commençait à se dégoûter d'un fidèle par trop docile et de l'obéissance
de qui elle était sûre d'avance. Mais Brichot tirait de son intimité
chez les Verdurin un éclat qui le distinguait entre tous ses collègues
de la Sorbonne. Ils étaient éblouis par les récits qu'il leur faisait de
dîners auxquels on ne les inviterait jamais, par la mention, dans des
revues, ou par le portrait exposé au Salon, qu'avaient fait de lui tel
écrivain ou tel peintre réputés dont les titulaires des autres chaires
de la Faculté des Lettres prisaient le talent mais n'avaient aucune
chance d'attirer l'attention, enfin par l'élégance vestimentaire
elle-même du philosophe mondain, élégance qu'ils avaient prise
d'abord pour du laisser-aller jusqu'à ce que leur collègue leur eût
bienveillamment expliqué que le chapeau haute forme se laisse volontiers
poser par terre, au cours d'une visite, et n'est pas de mise pour les
dîners à la campagne, si élégants soient-ils, où il doit être remplacé
par le chapeau mou, fort bien porté avec le smoking. Pendant les
premières secondes où le petit groupe se fut engouffré dans le wagon, je
ne pus même pas parler à Cottard, car il était suffoqué, moins d'avoir
couru pour ne pas manquer le train, que par l'émerveillement de l'avoir
attrapé si juste. Il en éprouvait plus que la joie d'une réussite,
presque l'hilarité d'une joyeuse farce. «Ah! elle est bien bonne!
dit-il quand il se fut remis. Un peu plus! nom d'une pipe, c'est ce qui
s'appelle arriver à pic!» ajouta-t-il en clignant de l'oeil, non pas
pour demander si l'expression était juste, car il débordait maintenant
d'assurance, mais par satisfaction. Enfin il put me nommer aux autres
membres du petit clan. Je fus ennuyé de voir qu'ils étaient presque tous
dans la tenue qu'on appelle à Paris smoking. J'avais oublié que les
Verdurin commençaient vers le monde une évolution timide, ralentie
par l'affaire Dreyfus, accélérée par la musique «nouvelle», évolution
d'ailleurs démentie par eux, et qu'ils continueraient de démentir
jusqu'à ce qu'elle eût abouti, comme ces objectifs militaires qu'un
général n'annonce que lorsqu'il les a atteints, de façon à ne pas avoir
l'air battu s'il les manque. Le monde était d'ailleurs, de son côté,
tout préparé à aller vers eux. Il en était encore à les considérer
comme des gens chez qui n'allait personne de la société mais qui n'en
éprouvent aucun regret. Le salon Verdurin passait pour un Temple de la
Musique. C'était là, assurait-on, que Vinteuil avait trouvé inspiration,
encouragement. Or si la Sonate de Vinteuil restait entièrement
incomprise et à peu près inconnue, son nom, prononcé comme celui du plus
grand musicien contemporain, exerçait un prestige extraordinaire. Enfin
certains jeunes gens du faubourg s'étant avisés qu'ils devaient être
aussi instruits que des bourgeois, il y en avait trois parmi eux qui
avaient appris la musique et auprès desquels la Sonate de Vinteuil
jouissait d'une réputation énorme. Ils en parlaient, rentrés chez eux,
à la mère intelligente qui les avait poussés à se cultiver. Et
s'intéressant aux études de leurs fils, au concert les mères regardaient
avec un certain respect Mme Verdurin, dans sa première loge, qui suivait
la partition. Jusqu'ici cette mondanité latente des Verdurin ne se
traduisait que par deux faits. D'une part, Mme Verdurin disait de la
princesse de Caprarola: «Ah! celle-là est intelligente, c'est une femme
agréable. Ce que je ne peux pas supporter, ce sont les imbéciles, les
gens qui m'ennuient, ça me rend folle.» Ce qui eût donné à penser à
quelqu'un d'un peu fin que la princesse de Caprarola, femme du plus
grand monde, avait fait une visite à Mme Verdurin. Elle avait même
prononcé son nom au cours d'une visite de condoléances qu'elle avait
faite à Mme Swann après la mort du mari de celle-ci, et lui avait
demandé si elle les connaissait. «Comment dites-vous? avait répondu
Odette d'un air subitement triste.--Verdurin.--Ah! alors je sais,
avait-elle repris avec désolation, je ne les connais pas, ou plutôt je
les connais sans les connaître, ce sont des gens que j'ai vus autrefois
chez des amis, il y a longtemps, ils sont agréables.» La princesse de
Caprarola partie, Odette aurait bien voulu avoir dit simplement la
vérité. Mais le mensonge immédiat était non le produit de ses calculs,
mais la révélation de ses craintes, de ses désirs. Elle niait non ce
qu'il eût été adroit de nier, mais ce qu'elle aurait voulu qui ne fût
pas, même si l'interlocuteur devait apprendre dans une heure que cela
était en effet. Peu après elle avait repris son assurance et avait même
été au-devant des questions en disant, pour ne pas avoir l'air de les
craindre: «Mme Verdurin, mais comment, je l'ai énormément connue», avec
une affectation d'humilité comme une grande dame qui raconte qu'elle a
pris le tramway. «On parle beaucoup des Verdurin depuis quelque temps»,
disait Mme de Souvré. Odette, avec un dédain souriant de duchesse,
répondait: «Mais oui, il me semble en effet qu'on en parle beaucoup. De
temps en temps il y a comme cela des gens nouveaux qui arrivent dans la
société», sans penser qu'elle était elle-même une des plus nouvelles.
«La princesse de Caprarola y a dîné, reprit Mme de Souvré.--Ah! répondit
Odette en accentuant son sourire, cela ne m'étonne pas. C'est toujours
par la princesse de Caprarola que ces choses-là commencent, et puis il
en vient une autre, par exemple la comtesse Molé.» Odette, en disant
cela, avait l'air d'avoir un profond dédain pour les deux grandes
dames qui avaient l'habitude d'essuyer les plâtres dans les salons
nouvellement ouverts. On sentait à son ton que cela voulait dire
qu'elle, Odette, comme Mme de Souvré, on ne réussirait pas à les
embarquer dans ces galères-là.
Après l'aveu qu'avait fait Mme Verdurin de l'intelligence de la
princesse de Caprarola, le second signe que les Verdurin avaient
conscience du destin futur était que (sans l'avoir formellement demandé,
bien entendu) ils souhaitaient vivement qu'on vînt maintenant dîner chez
eux en habit du soir; M. Verdurin eût pu maintenant être salué sans
honte par son neveu, celui qui était «dans les choux».
Parmi ceux qui montèrent dans mon wagon à Graincourt se trouvait
Saniette, qui jadis avait été chassé de chez les Verdurin par son cousin
Forcheville, mais était revenu. Ses défauts, au point de vue de la vie
mondaine, étaient autrefois--malgré des qualités supérieures--un peu
du même genre que ceux de Cottard, timidité, désir de plaire, efforts
infructueux pour y réussir. Mais si la vie, en faisant revêtir à Cottard
(sinon chez les Verdurin, où il était, par la suggestion que les minutes
anciennes exercent sur nous quand nous nous retrouvons dans un milieu
accoutumé, resté quelque peu le même, du moins dans sa clientèle, dans
son service d'hôpital, à l'Académie de Médecine) des dehors de froideur,
de dédain, de gravité qui s'accentuaient pendant qu'il débitait devant
ses élèves complaisants ses calembours, avait creusé une véritable
coupure entre le Cottard actuel et l'ancien, les mêmes défauts s'étaient
au contraire exagérés chez Saniette, au fur et à mesure qu'il cherchait
à s'en corriger. Sentant qu'il ennuyait souvent, qu'on ne l'écoutait
pas, au lieu de ralentir alors, comme l'eût fait Cottard, de forcer
l'attention par l'air d'autorité, non seulement il tâchait, par un ton
badin, de se faire pardonner le tour trop sérieux de sa conversation,
mais pressait son débit, déblayait, usait d'abréviations pour paraître
moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait
seulement, en les rendant inintelligibles, à sembler interminable. Son
assurance n'était pas comme celle de Cottard qui glaçait ses malades,
lesquels aux gens qui vantaient son aménité dans le monde répondaient:
«Ce n'est plus le même homme quand il vous reçoit dans son cabinet,
vous dans la lumière, lui à contre-jour et les yeux perçants.» Elle
n'imposait pas, on sentait qu'elle cachait trop de timidité, qu'un
rien suffirait à la mettre en fuite. Saniette, à qui ses amis avaient
toujours dit qu'il se défiait trop de lui-même, et qui, en effet, voyait
des gens qu'il jugeait avec raison fort inférieurs obtenir aisément les
succès qui lui étaient refusés, ne commençait plus une histoire sans
sourire de la drôlerie de celle-ci, de peur qu'un air sérieux ne fît
pas suffisamment valoir sa marchandise. Quelquefois, faisant crédit au
comique que lui-même avait l'air de trouver à ce qu'il allait dire, on
lui faisait la faveur d'un silence général. Mais le récit tombait
à plat. Un convive doué d'un bon coeur glissait parfois à Saniette
l'encouragement, privé, presque secret, d'un sourire d'approbation, le
lui faisant parvenir furtivement, sans éveiller l'attention, comme
on vous glisse un billet. Mais personne n'allait jusqu'à assumer la
responsabilité, à risquer l'adhésion publique d'un éclat de rire.
Longtemps après l'histoire finie et tombée, Saniette, désolé, restait
seul à se sourire à lui-même, comme goûtant en elle et pour soi la
délectation qu'il feignait de trouver suffisante et que les autres
n'avaient pas éprouvée. Quant au sculpteur Ski, appelé ainsi à cause de
la difficulté qu'on trouvait à prononcer son nom polonais, et parce que
lui-même affectait, depuis qu'il vivait dans une certaine société, de ne
pas vouloir être confondu avec des parents fort bien posés, mais un peu
ennuyeux et très nombreux, il avait, à quarante-cinq ans et fort laid,
une espèce de gaminerie, de fantaisie rêveuse qu'il avait gardée pour
avoir été jusqu'à dix ans le plus ravissant enfant prodige du monde,
coqueluche de toutes les dames. Mme Verdurin prétendait qu'il était
plus artiste qu'Elstir. Il n'avait d'ailleurs avec celui-ci que des
ressemblances purement extérieures. Elles suffisaient pour qu'Elstir,
qui avait une fois rencontré Ski, eût pour lui la répulsion profonde que
nous inspirent, plus encore que les êtres tout à fait opposés à nous,
ceux qui nous ressemblent en moins bien, en qui s'étale ce que nous
avons de moins bon, les défauts dont nous nous sommes guéris, nous
rappelant fâcheusement ce que nous avons pu paraître à certains avant
que nous fussions devenus ce que nous sommes. Mais Mme Verdurin croyait
que Ski avait plus de tempérament qu'Elstir parce qu'il n'y avait aucun
art pour lequel il n'eût de la facilité, et elle était persuadée que
cette facilité il l'eût poussée jusqu'au talent s'il avait eu moins de
paresse. Celle-ci paraissait même à la Patronne un don de plus, étant le
contraire du travail, qu'elle croyait le lot des êtres sans génie. Ski
peignait tout ce qu'on voulait, sur des boutons de manchette ou sur des
dessus de porte. Il chantait avec une voix de compositeur, jouait de
mémoire, en donnant au piano l'impression de l'orchestre, moins par
sa virtuosité que par ses fausses basses signifiant l'impuissance des
doigts à indiquer qu'ici il y a un piston que, du reste, il imitait
avec la bouche. Cherchant ses mots en parlant pour faire croire à une
impression curieuse, de la même façon qu'il retardait un accord plaqué
ensuite en disant: «Ping», pour faire sentir les cuivres, il passait
pour merveilleusement intelligent, mais ses idées se ramenaient en
réalité à deux ou trois, extrêmement courtes. Ennuyé de sa réputation
de fantaisiste, il s'était mis en tête de montrer qu'il était un être
pratique, positif, d'où chez lui une triomphante affectation de fausse
précision, de faux bon sens, aggravés parce qu'il n'avait aucune mémoire
et des informations toujours inexactes. Ses mouvements de tête, de cou,
de jambes, eussent été gracieux s'il eût eu encore neuf ans, des boucles
blondes, un grand col de dentelles et de petites bottes de cuir rouge.
Arrivés en avance avec Cottard et Brichot à la gare de Graincourt, ils
avaient laissé Brichot dans la salle d'attente et étaient allés faire un
tour. Quand Cottard avait voulu revenir, Ski avait répondu: «Mais rien
ne presse. Aujourd'hui ce n'est pas le train local, c'est le train
départemental». Ravi de voir l'effet que cette nuance dans la précision
produisait sur Cottard, il ajouta, parlant de lui-même: «Oui, parce que
Ski aime les arts, parce qu'il modèle la glaise, on croit qu'il n'est
pas pratique. Personne ne connaît la ligne mieux que moi». Néanmoins ils
étaient revenus vers la gare, quand tout d'un coup, apercevant la fumée
du petit train qui arrivait, Cottard, poussant un hurlement, avait crié:
«Nous n'avons qu'à prendre nos jambes à notre cou.» Ils étaient en effet
arrivés juste, la distinction entre le train local et départemental
n'ayant jamais existé que dans l'esprit de Ski. «Mais est-ce que la
princesse n'est pas dans le train?» demanda d'une voix vibrante Brichot,
dont les lunettes énormes, resplendissantes comme ces réflecteurs que
les laryngologues s'attachent au front pour éclairer la gorge de leurs
malades, semblaient avoir emprunté leur vie aux yeux du professeur, et,
peut-être à cause de l'effort qu'il faisait pour accommoder sa vision
avec elles, semblaient, même dans les moments les plus insignifiants,
regarder elles-mêmes avec une attention soutenue et une fixité
extraordinaire. D'ailleurs la maladie, en retirant peu à peu la vue à
Brichot, lui avait révélé les beautés de ce sens, comme il faut souvent
que nous nous décidions à nous séparer d'un objet, à en faire cadeau
par exemple, pour le regarder, le regretter, l'admirer. «Non, non,
la princesse a été reconduire jusqu'à Maineville des invités de Mme
Verdurin qui prenaient le train de Paris. Il ne serait même pas
impossible que Mme Verdurin, qui avait affaire à Saint-Mars, fût avec
elle! Comme cela elle voyagerait avec nous et nous ferions route tous
ensemble, ce serait charmant. Il s'agira d'ouvrir l'oeil à Maineville,
et le bon! Ah! ça ne fait rien, on peut dire que nous avons bien failli
manquer le coche. Quand j'ai vu le train j'ai été sidéré. C'est ce qui
s'appelle arriver au moment psychologique. Voyez-vous ça que nous ayons
manqué le train? Mme Verdurin s'apercevant que les voitures revenaient
sans nous? Tableau! ajouta le docteur qui n'était pas encore remis de
son émoi. Voilà une équipée qui n'est pas banale. Dites donc, Brichot,
qu'est-ce que vous dites de notre petite escapade? demanda le docteur
avec une certaine fierté.--Par ma foi, répondit Brichot, en effet,
si vous n'aviez plus trouvé le train, c'eût été, comme eût parlé feu
Villemain, un sale coup pour la fanfare!» Mais moi, distrait dès les
premiers instants par ces gens que je ne connaissais pas, je me rappelai
tout d'un coup ce que Cottard m'avait dit dans la salle de danse du
petit Casino, et, comme si un chaînon invisible eût pu relier un organe
et les images du souvenir, celle d'Albertine appuyant ses seins contre
ceux d'Andrée me faisait un mal terrible au coeur. Ce mal ne dura pas:
l'idée de relations possibles entre Albertine et des femmes ne me
semblait plus possible depuis l'avant-veille, où les avances que mon
amie avait faites à Saint-Loup avaient excité en moi une nouvelle
jalousie qui m'avait fait oublier la première. J'avais la naïveté
des gens qui croient qu'un goût en exclut forcément un autre. A
Harambouville, comme le tram était bondé, un fermier en blouse bleue,
qui n'avait qu'un billet de troisième, monta dans notre compartiment.
Le docteur, trouvant qu'on ne pourrait pas laisser voyager la princesse
avec lui, appela un employé, exhiba sa carte de médecin d'une grande
compagnie de chemin de fer et força le chef de gare à faire descendre
le fermier. Cette scène peina et alarma à un tel point la timidité de
Saniette que, dès qu'il la vit commencer, craignant déjà, à cause de
la quantité de paysans qui étaient sur le quai, qu'elle ne prît les
proportions d'une jacquerie, il feignit d'avoir mal au ventre, et
pour qu'on ne pût l'accuser d'avoir sa part de responsabilité dans la
violence du docteur, il enfila le couloir en feignant de chercher ce que
Cottard appelait les «water». N'en trouvant pas, il regarda le paysage
de l'autre extrémité du tortillard. «Si ce sont vos débuts chez Mme
Verdurin, Monsieur, me dit Brichot, qui tenait à montrer ses talents à
un «nouveau», vous verrez qu'il n'y a pas de milieu où l'on sente mieux
la «douceur de vivre», comme disait un des inventeurs du dilettantisme,
du je m'enfichisme, de beaucoup de mots en «isme» à la mode chez nos
snobinettes, je veux dire M. le prince de Talleyrand.» Car, quand il
parlait de ces grands seigneurs du passé, il trouvait spirituel, et
«couleur de l'époque» de faire précéder leur titre de Monsieur et disait
Monsieur le duc de La Rochefoucauld, Monsieur le cardinal de Retz, qu'il
appelait aussi de temps en temps: «Ce struggle for lifer de Gondi, ce
«boulangiste» de Marsillac.» Et il ne manquait jamais, avec un sourire,
d'appeler Montesquieu, quand il parlait de lui: «Monsieur le Président
Secondat de Montesquieu.» Un homme du monde spirituel eût été agacé de
ce pédantisme, qui sent l'école. Mais, dans les parfaites manières de
l'homme du monde, en parlant d'un prince, il y a un pédantisme aussi qui
trahit une autre caste, celle où l'on fait précéder le nom Guillaume de
«l'Empereur» et où l'on parle à la troisième personne à une Altesse.
«Ah! celui-là, reprit Brichot, en parlant de «Monsieur le prince de
Talleyrand», il faut le saluer chapeau bas. C'est un ancêtre.--C'est un
milieu charmant, me dit Cottard, vous trouverez un peu de tout, car Mme
Verdurin n'est pas exclusive: des savants illustres comme Brichot de la
haute noblesse comme, par exemple, la princesse Sherbatoff, une grande
dame russe, amie de la grande-duchesse Eudoxie qui même la voit seule
aux heures où personne n'est admis.» En effet, la grande-duchesse
Eudoxie, ne se souciant pas que la princesse Sherbatoff, qui depuis
longtemps n'était plus reçue par personne, vînt chez elle quand elle eût
pu y avoir du monde, ne la laissait venir que de très bonne heure, quand
l'Altesse n'avait auprès d'elle aucun des amis à qui il eût été aussi
désagréable de rencontrer la princesse que cela eût été gênant pour
celle-ci. Comme depuis trois ans, aussitôt après avoir quitté, comme une
manucure, la grande-duchesse, Mme Sherbatoff partait chez Mme Verdurin,
qui venait seulement de s'éveiller, et ne la quittait plus, on peut
dire que la fidélité de la princesse passait infiniment celle même de
Brichot, si assidu pourtant à ces mercredis, où il avait le plaisir de
se croire, à Paris, une sorte de Chateaubriand à l'Abbaye-aux-Bois et
où, à la campagne, il se faisait l'effet de devenir l'équivalent de ce
que pouvait être chez Mme du Châtelet celui qu'il nommait toujours (avec
une malice et une satisfaction de lettré): «M. de Voltaire.»
Son absence de relations avait permis à la princesse Sherbatoff de
montrer, depuis quelques années, aux Verdurin une fidélité qui faisait
d'elle plus qu'une «fidèle» ordinaire, la fidèle type, l'idéal que Mme
Verdurin avait longtemps cru inaccessible et, qu'arrivée au retour
d'âge, elle trouvait enfin incarné en cette nouvelle recrue féminine.
De quelque jalousie qu'en eût été torturée la Patronne, il était sans
exemple que les plus assidus de ses fidèles ne l'eussent «lâchée» une
fois. Les plus casaniers se laissaient tenter par un voyage; les plus
continents avaient eu une bonne fortune; les plus robustes pouvaient
attraper la grippe, les plus oisifs être pris par leurs vingt-huit
jours, les plus indifférents aller fermer les yeux à leur mère
mourante. Et c'était en vain que Mme Verdurin leur disait alors, comme
l'impératrice romaine, qu'elle était le seul général à qui dût obéir sa
légion, comme le Christ ou le Kaiser, que celui qui aimait son père et
sa mère autant qu'elle et n'était pas prêt à les quitter pour la suivre
n'était pas digne d'elle, qu'au lieu de s'affaiblir au lit ou de se
laisser berner par une grue, ils feraient mieux de rester près d'elle,
elle, seul remède et seule volupté. Mais la destinée, qui se plaît
parfois à embellir la fin des existences qui se prolongent tard, avait
fait rencontrer à Mme Verdurin la princesse Sherbatoff. Brouillée avec
sa famille, exilée de son pays, ne connaissant plus que la baronne
Putbus et la grande-duchesse Eudoxie, chez lesquelles, parce qu'elle
n'avait pas envie de rencontrer les amies de la première, et parce que
la seconde n'avait pas envie que ses amies rencontrassent la princesse,
elle n'allait qu'aux heures matinales où Mme Verdurin dormait encore, ne
se souvenant pas d'avoir gardé la chambre une seule fois depuis l'âge de
douze ans, où elle avait eu la rougeole, ayant répondu, le 31 décembre,
à Mme Verdurin qui, inquiète d'être seule, lui avait demandé si elle
ne pourrait pas rester coucher à l'improviste, malgré le jour de
l'an: «Mais qu'est-ce qui pourrait m'en empêcher n'importe quel jour?
D'ailleurs, ce jour-là, on reste en famille et vous êtes ma famille»,
vivant dans une pension et changeant de «pension» quand les Verdurin
déménageaient, les suivant dans leurs villégiatures, la princesse avait
si bien réalisé pour Mme Verdurin le vers de Vigny:
Toi seule me parus ce qu'on cherche toujours
que la Présidente du petit cercle, désireuse de s'assurer une «fidèle»
jusque dans la mort, lui avait demandé que celle des deux qui
mourrait la dernière se fît enterrer à côté de l'autre. Vis-à-vis des
étrangers--parmi lesquels il faut toujours compter celui à qui nous
mentons le plus parce que c'est celui par qui il nous serait le plus
pénible d'être méprisé: nous-même,--la princesse Sherbatoff avait soin
de représenter ses trois seules amitiés--avec la grande-duchesse, avec
les Verdurin, avec la baronne Putbus--comme les seules, non que des
cataclysmes indépendant de sa volonté eussent laissé émerger au milieu
de la destruction de tout le reste, mais qu'un libre choix lui avait
fait élire de préférence à toute autre, et auxquelles un certain goût de
solitude et de simplicité l'avait fait se borner. «Je ne vois _personne_
d'autre», disait-elle en insistant sur le caractère inflexible de ce qui
avait plutôt l'air d'une règle qu'on s'impose que d'une nécessité qu'on
subit. Elle ajoutait: «Je ne fréquente que trois maisons», comme les
auteurs qui, craignant de ne pouvoir aller jusqu'à la quatrième,
annoncent que leur pièce n'aura que trois représentations. Que M. et Mme
Verdurin ajoutassent foi ou non à cette fiction, ils avaient aidé la
princesse à l'inculquer dans l'esprit des fidèles. Et ceux-ci étaient
persuadés à la fois que la princesse, entre des milliers de relations
qui s'offraient à elle, avait choisi les seuls Verdurin, et que les
Verdurin, sollicités en vain par toute la haute aristocratie, n'avaient
consenti à faire qu'une exception, en faveur de la princesse.
A leurs yeux, la princesse, trop supérieure à son milieu d'origine pour
ne pas s'y ennuyer, entre tant de gens qu'elle eût pu fréquenter ne
trouvait agréables que les seuls Verdurin, et réciproquement ceux-ci,
sourds aux avances de toute l'aristocratie qui s'offrait à eux,
n'avaient consenti à faire qu'une seule exception, en faveur d'une
grande dame plus intelligente que ses pareilles, la princesse
Sherbatoff.
La princesse était fort riche; elle avait à toutes les premières une
grande baignoire où, avec l'autorisation de Mme Verdurin, elle emmenait
les fidèles et jamais personne d'autre. On se montrait cette personne
énigmatique et pâle, qui avait vieilli sans blanchir, et plutôt en
rougissant comme certains fruits durables et ratatinés des haies. On
admirait à la fois sa puissance et son humilité, car, ayant toujours
avec elle un académicien, Brichot, un célèbre savant, Cottard, le
premier pianiste du temps, plus tard M. de Charlus, elle s'efforçait
pourtant de retenir exprès la baignoire la plus obscure, restait au
fond, ne s'occupait en rien de la salle, vivait exclusivement pour le
petit groupe, qui, un peu avant la fin de la représentation, se retirait
en suivant cette souveraine étrange et non dépourvue d'une beauté
timide, fascinante et usée. Or, si Mme Sherbatoff ne regardait pas
la salle, restait dans l'ombre, c'était pour tâcher d'oublier qu'il
existait un monde vivant qu'elle désirait passionnément et ne pouvait
pas connaître; la «coterie» dans une «baignoire» était pour elle ce
qu'est pour certains animaux l'immobilité quasi cadavérique en présence
du danger. Néanmoins, le goût de nouveauté et de curiosité qui travaille
les gens du monde faisait qu'ils prêtaient peut-être plus d'attention à
cette mystérieuse inconnue qu'aux célébrités des premières loges, chez
qui chacun venait en visite. On s'imaginait qu'elle était autrement
que les personnes qu'on connaissait; qu'une merveilleuse intelligence,
jointe à une bonté divinatrice, retenaient autour d'elle ce petit milieu
de gens éminents. La princesse était forcée, si on lui parlait de
quelqu'un ou si on lui présentait quelqu'un, de feindre une grande
froideur pour maintenir la fiction de son horreur du monde. Néanmoins,
avec l'appui de Cottard ou de Mme Verdurin, quelques nouveaux
réussissaient à la connaître, et son ivresse d'en connaître un était
telle qu'elle en oubliait la fable de l'isolement voulu et se dépensait
follement pour le nouveau venu. S'il était fort médiocre, chacun
s'étonnait. «Quelle chose singulière que la princesse, qui ne veut
connaître personne, aille faire une exception pour cet être si peu
caractéristique.» Mais ces fécondantes connaissances étaient rares, et
la princesse vivait étroitement confinée au milieu des fidèles.
Cottard disait beaucoup plus souvent: «Je le verrai mercredi chez les
Verdurin», que: «Je le verrai mardi à l'Académie.» Il parlait aussi des
mercredis comme d'une occupation aussi importante et aussi inéluctable.
D'ailleurs Cottard était de ces gens peu recherchés qui se font un
devoir aussi impérieux de se rendre à une invitation que si elle
constituait un ordre, comme une convocation militaire ou judiciaire.
Il fallait qu'il fût appelé par une visite bien importante pour qu'il
«lâchât» les Verdurin le mercredi, l'importance ayant trait, d'ailleurs,
plutôt à la qualité du malade qu'à la gravité de la maladie. Car
Cottard, quoique bon homme, renonçait aux douceurs du mercredi non pour
un ouvrier frappé d'une attaque, mais pour le coryza d'un ministre.
Encore, dans ce cas, disait-il à sa femme: «Excuse-moi bien auprès de
Mme Verdurin. Préviens que j'arriverai en retard. Cette Excellence
aurait bien pu choisir un autre jour pour être enrhumée.» Un mercredi,
leur vieille cuisinière s'étant coupé la veine du bras, Cottard, déjà en
smoking pour aller chez les Verdurin, avait haussé les épaules quand
sa femme lui avait timidement demandé s'il ne pourrait pas panser la
blessée: «Mais je ne peux pas, Léontine, s'était-il écrié en gémissant;
tu vois bien que j'ai mon gilet blanc.» Pour ne pas impatienter son
mari, Mme Cottard avait fait chercher au plus vite le chef de clinique.
Celui-ci, pour aller plus vite, avait pris une voiture, de sorte que la
sienne entrant dans la cour au moment où celle de Cottard allait sortir
pour le mener chez les Verdurin, on avait perdu cinq minutes à avancer,
à reculer. Mme Cottard était gênée que le chef de clinique vît son
maître en tenue de soirée. Cottard pestait du retard, peut-être par
remords, et partit avec une humeur exécrable qu'il fallut tous les
plaisirs du mercredi pour arriver à dissiper.
Si un client de Cottard lui demandait: «Rencontrez-vous quelquefois
les Guermantes?» c'est de la meilleure foi du monde que le professeur
répondait: «Peut-être pas justement les Guermantes, je ne sais pas. Mais
je vois tout ce monde-là chez des amis à moi. Vous avez certainement
entendu parler des Verdurin. Ils connaissent tout le monde. Et puis eux,
du moins, ce ne sont pas des gens chics décatis. Il y a du répondant. On
évalue généralement que Mme Verdurin est riche à trente-cinq millions.
Dame, trente-cinq millions, c'est un chiffre. Aussi elle n'y va pas avec
le dos de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes. Je
vais vous dire la différence: Mme Verdurin c'est une grande dame, la
duchesse de Guermantes est probablement une purée. Vous saisissez bien
la nuance, n'est-ce pas? En tout cas, que les Guermantes aillent ou non
chez Mme Verdurin, elle reçoit, ce qui vaut mieux, les d'Sherbatoff, les
d'Forcheville, et _tutti quanti_, des gens de la plus haute volée, toute
la noblesse de France et de Navarre, à qui vous me verriez parler de
pair à compagnon. D'ailleurs ce genre d'individus recherche volontiers
les princes de la science», ajoutait-il avec un sourire d'amour-propre
béat, amené à ses lèvres par la satisfaction orgueilleuse, non pas
tellement que l'expression jadis réservée aux Potain, aux Charcot,
s'appliquât maintenant à lui, mais qu'il sût enfin user comme il
convenait de toutes celles que l'usage autorise et, qu'après les avoir
longtemps piochées, il possédait à fond. Aussi, après m'avoir cité la
princesse Sherbatoff parmi les personnes que recevait Mme Verdurin,
Cottard ajoutait en clignant de l'oeil: «Vous voyez le genre de la
maison, vous comprenez ce que je veux dire?» Il voulait dire ce qu'il y
a de plus chic. Or, recevoir une dame russe qui ne connaissait que la
grande-duchesse Eudoxie, c'était peu. Mais la princesse Sherbatoff eût
même pu ne pas la connaître sans qu'eussent été amoindries l'opinion que
Cottard avait relativement à la suprême élégance du salon Verdurin et sa
joie d'y être reçu. La splendeur dont nous semblent revêtus les gens que
nous fréquentons n'est pas plus intrinsèque que celle de ces personnages
de théâtre pour l'habillement desquels il est bien inutile qu'un
directeur dépense des centaines de mille francs à acheter des costumes
authentiques et des bijoux vrais qui ne feront aucun effet, quand
un grand décorateur donnera une impression de luxe mille fois plus
somptueuse en dirigeant un rayon factice sur un pourpoint de grosse
toile semé de bouchons de verre et sur un manteau en papier. Tel homme a
passé sa vie au milieu des grands de la terre qui n'étaient pour lui
que d'ennuyeux parents ou de fastidieuses connaissances, parce qu'une
habitude contractée dès le berceau les avait dépouillés à ses yeux de
tout prestige. Mais, en revanche, il a suffi que celui-ci vînt, par
quelque hasard, s'ajouter aux personnes les plus obscures, pour que
d'innombrables Cottard aient vécu éblouis par des femmes titrées
dont ils s'imaginaient que le salon était le centre des élégances
aristocratiques, et qui n'étaient même pas ce qu'étaient Mme de
Villeparisis et ses amies (des grandes dames déchues que l'aristocratie
qui avait été élevée avec elles ne fréquentait plus); non, celles dont
l'amitié a été l'orgueil de tant de gens, si ceux-ci publiaient leurs
mémoires et y donnaient les noms de ces femmes et de celles qu'elles
recevaient, personne, pas plus Mme de Cambremer que Mme de Guermantes,
ne pourrait les identifier. Mais qu'importe! Un Cottard a ainsi sa
marquise, laquelle est pour lui la «baronne», comme, dans Marivaux, la
baronne dont on ne dit jamais le nom et dont on n'a même pas l'idée
qu'elle en a jamais eu un. Cottard croit d'autant plus y trouver résumée
l'aristocratie--laquelle ignore cette dame--que plus les titres sont
douteux plus les couronnes tiennent de place sur les verres, sur
l'argenterie, sur le papier à lettres, sur les malles. De nombreux
Cottard, qui ont cru passer leur vie au coeur du faubourg Saint-Germain,
ont eu leur imagination peut-être plus enchantée de rêves féodaux que
ceux qui avaient effectivement vécu parmi des princes, de même que, pour
le petit commerçant qui, le dimanche, va parfois visiter des édifices
«du vieux temps», c'est quelquefois dans ceux dont toutes les
pierres sont du nôtre, et dont les voûtes ont été, par des élèves de
Viollet-le-Duc, peintes en bleu et semées d'étoiles d'or, qu'ils ont le
plus la sensation du moyen âge. «La princesse sera à Maineville. Elle
voyagera avec nous. Mais je ne vous présenterai pas tout de suite. Il
vaudra mieux que ce soit Mme Verdurin qui fasse cela. A moins que je
ne trouve un joint. Comptez alors que je sauterai dessus.--De quoi
parliez-vous, dit Saniette, qui fit semblant d'avoir été prendre
l'air.--Je citai à Monsieur, dit Brichot, un mot que vous connaissez
bien de celui qui est à mon avis le premier des fins de siècle (du
siècle 18 s'entend), le prénommé Charles-Maurice, abbé de Périgord. Il
avait commencé par promettre d'être un très bon journaliste. Mais
il tourna mal, je veux dire qu'il devint ministre! La vie a de ces
disgrâces. Politicien peu scrupuleux au demeurant, qui, avec des dédains
de grand seigneur racé, ne se gênait pas de travailler à ses heures pour
le roi de Prusse, c'est le cas de le dire, et mourut dans la peau d'un
centre gauche.»
A Saint-Pierre-des-Ifs monta une splendide jeune fille qui,
malheureusement, ne faisait pas partie du petit groupe. Je ne pouvais
détacher mes yeux de sa chair de magnolia, de ses yeux noirs, de la
construction admirable et haute de ses formes. Au bout d'une seconde
elle voulut ouvrir une glace, car il faisait un peu chaud dans le
compartiment, et ne voulant pas demander la permission à tout le monde,
comme seul je n'avais pas de manteau, elle me dit d'une voix rapide,
fraîche et rieuse: «Ça ne vous est pas désagréable, Monsieur, l'air?»
J'aurais voulu lui dire: «Venez avec nous chez les Verdurin», ou:
«Dites-moi votre nom et votre adresse.» Je répondis: «Non, l'air ne me
gêne pas, Mademoiselle.» Et après, sans se déranger de sa place: «La
fumée, ça ne gêne pas vos amis?» et elle alluma une cigarette. A la
troisième station elle descendit d'un saut. Le lendemain, je demandai à
Albertine qui cela pouvait être. Car, stupidement, croyant qu'on ne
peut aimer qu'une chose, jaloux de l'attitude d'Albertine à l'égard de
Robert, j'étais rassuré quant aux femmes. Albertine me dit, je crois
très sincèrement, qu'elle ne savait pas. «Je voudrais tant la retrouver,
m'écriai-je.--Tranquillisez-vous, on se retrouve toujours», répondit
Albertine. Dans le cas particulier elle se trompait; je n'ai jamais
retrouvé ni identifié la belle fille à la cigarette. On verra du reste
pourquoi, pendant longtemps, je dus cesser de la chercher. Mais je ne
l'ai pas oubliée. Il m'arrive souvent en pensant à elle d'être pris
d'une folle envie. Mais ces retours du désir nous forcent à réfléchir
que, si on voulait retrouver ces jeunes filles-là avec le même plaisir,
il faudrait revenir aussi à l'année, qui a été suivie depuis de
dix autres pendant lesquelles la jeune fille s'est fanée. On peut
quelquefois retrouver un être, mais non abolir le temps. Tout cela
jusqu'au jour imprévu et triste comme une nuit d'hiver, où on ne cherche
plus cette jeune fille-là, ni aucune autre, où trouver vous effraierait
même. Car on ne se sent plus assez d'attraits pour plaire, ni de force
pour aimer. Non pas, bien entendu, qu'on soit, au sens propre du mot,
impuissant. Et quant à aimer, on aimerait plus que jamais. Mais on sent
que c'est une trop grande entreprise pour le peu de forces qu'on garde.
Le repos éternel a déjà mis des intervalles où l'on ne peut sortir, ni
parler. Mettre un pied sur la marche qu'il faut, c'est une réussite
comme de ne pas manquer le saut périlleux. Être vu dans cet état par
une jeune fille qu'on aime, même si l'on a gardé son visage et tous ses
cheveux blonds de jeune homme! On ne peut plus assumer la fatigue de se
mettre au pas de la jeunesse. Tant pis si le désir charnel redouble au
lieu de s'amortir! On fait venir pour lui une femme à qui l'on ne se
souciera pas de plaire, qui ne partagera qu'un soir votre couche et
qu'on ne reverra jamais.