JEANNE EN SERVICE.

Jeanne donne son argent à garder à son maître.

«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs,

que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les

serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.»

Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de

bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le

vida et compta l'argent.

«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais

te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?»

Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent

de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et

comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge.

«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire

avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai,

je lui donnerai une poignée de main.»

Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était

habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir

fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois:

«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne

sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout,

et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu

crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de

bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps

pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a

donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est

pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins

raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et

laborieuse comme toi.»

Grand Louis se met en colère.

Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait

l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne

trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne

pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur

dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite

Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.

Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à

l'assemblée[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon

neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre

son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de

son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du

mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre

le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux

dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut

jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait

jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le

raconter aux filles qui étaient devant la porte.

[Note 2: Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de

loin. En Bretagne, cette fête s'appelle _pardon, kermesse_ en Flandre,

_ducasse_ ailleurs, etc.]

[Note 3: Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour

invoquer saint Loup.]

«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est

pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.

--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne;

grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands

services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et

c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.»

Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se

moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car

on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était

grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.

«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et

il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre

comme à l'ordinaire.

Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait

pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut

chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était

pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui

permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout

faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de

l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.

«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les

effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres!

--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça;

mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois

après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il

des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a

pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui!

aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si

grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il

est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.»

La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur.

Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe

n'était pas encore trempée quand il rentra.

«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se

dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis

le matin!»

Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller

tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:

«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas!

Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes

soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu

quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus

propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une

seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer

dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne?

L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer

Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends

plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te

plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton

pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce

n'est pas moi, bien sûrement.»

Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans

mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut

le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et

leur coupa du pain.

Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne.

Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite

table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient

ensemble, il lui dit:

«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend

le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un

joli quartier de vigne dans les _Hautes-Roches_, tout contre la mienne;

si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.

--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes

les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette;

mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du

fumier pour les provins.

--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon

arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en

menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la

tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est

bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne

tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que

d'avoir un bout de bien au soleil!

--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de

me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.

--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la

maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir.

--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée

d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des

Hautes-Roches.»

Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en

allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte,

puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce

quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais

aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu

contente?

--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne.

Jeanne reproche à Solange sa négligence.

Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle:

«Tes cheveux sont bien mêlés: tu ne les peignes donc jamais? je ne te

vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou.

--A quoi ça sert-il, puisqu'on ne les voit pas?

--D'abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu

te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange; tu

n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les

matins à l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme

ils relèvent leurs plumes pour que l'eau touche à leur peau; ils

plongent leur tête et s'en servent après comme d'une vergette pour se

nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu'à la chatte, que tu aimes

tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles

sont propres parce que tu les a trempées dans l'eau; mais des filles

comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour

nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les

dégraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien,

si tu écrases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs

et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront

nettes et douces.

--Est-ce que je songe à tout cela, moi!

--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu'à changer de chemise

tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour

coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée? Et le matin, si tu

te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche

sur ton corps! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent!

Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le curé?

--Je n'oserais jamais y aller toute seule.

--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vêpres ou de la

messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en

sortant de chez lui!»

Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour

la prière du matin; elle parvint enfin à la rendre propre à force de

lui répéter ses bons conseils.

Solange devint plus endurante à mesure qu'elle était plus contente

d'elle-même: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se

montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison.

La maîtresse s'aperçoit du changement de Solange.

Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne:

«Voilà le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive.

--Vous ferez bien, maîtresse; il faut dire à Solange de donner ses

agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons; elle

viendra nous aider.

--Ah bien oui! Solange va grogner comme à l'ordinaire.

--Peut-être que non, maîtresse; appelez-la donc, et vous verrez!»

La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la

bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que

sa mère lui commandait.

«Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange?

elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction

du bon Dieu est entrée chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu'à ce

bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.»

Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus

grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que

Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col

des chemises d'homme; puis elle étendait le linge à mesure qu'il était

lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait guère que

huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes

filles en travaillant.

«Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergère. Que je

voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien

faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge!

--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, répondit

Solange, et que ce qu'elle a amassé est venu tout seul?

--Moi, continua Marguerite (c'était le nom de la bergère), je voudrais

avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout.

--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout

que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne

t'en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits.

--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et

pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite

Jeanne, qui n'achète jamais rien, comme elle est bien ajustée! On dirait

qu'elle a toujours ses habits des dimanches.

--Peut-être bien; mais je n'ai pas été élevée par charité, moi.»

Jeanne essuya une larme.

«Voilà une méchanceté que je n'oublierai pas, dit la maîtresse qui

s'était approchée; Marguerite, tu auras affaire à moi. N'aie pas de

chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t'en

estime pas moins.

--Ça ne nous empêche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite

Louise en l'embrassant.

--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misère, dit

tristement Jeanne.

--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse; tu la verras un jour! la

paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite.

D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse? Elle

aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse,

parce qu'elle n'a pas le coeur sain.»

Jeanne raccommode le linge de grand Louis.

Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le

linge et à le plier de façon qu'il eût l'air d'avoir été repassé; elle

s'était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque

temps, et qu'elle avait de la peine à se servir de son bras gauche; elle

ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger

le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le

raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle

apprêtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait à le

faire.

En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais

état.

«Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont

déchirées! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je

couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces.

--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand

Louis ne le mérite guère.

--Ne dites donc pas ça, maîtresse; grand Louis prend mieux vos intérêts

que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour ça que je

veux soigner son linge.»

Grand Louis veut payer Jeanne.

Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle

choisit l'heure où elle ne le croyait pas à l'écurie pour les porter sur

son lit; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que

c'était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis

plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les

bras chargés de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il

sauta tout à coup auprès d'elle.

«Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse.

--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en

remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je

veux te payer.

--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est à la maîtresse,

et c'est elle qui m'a laissé travailler à vos chemises.

--Te l'a-t-elle commandé?

--Je ne dis pas ça, grand Louis; mais, si elle me l'avait défendu, je ne

l'aurais pas fait.

--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne

faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose.

--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos

effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intérêt;

mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fierté qui m'empêche

d'accepter votre argent, écoutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de

support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine,

je n'irai pas à un autre qu'à vous.

--C'est dit; tape là, petite Jeanne!»

Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans,

et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta:

«Je suis bien sûr que tu me tiendras parole!»

Jeanne retira sa main et s'en retourna à la maison.

Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne.

Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir:

«Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et

puis nous irons les piocher.»

Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit

tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient

à celle du maître, et il n'y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne

apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant

l'ouvrage de grand Louis:

«Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaillé comme dans un jardin, et la

terre est si bien égrenée qu'on dirait qu'elle a été passée au crible;

mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blâme que je te donne: la petite

Jeanne mérite bien ça.»

Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le

coeur tout joyeux.

Il arrive un colporteur au Grand-Bail.

Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère

Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil; elle vit entrer un

jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres:

«Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plaît, dit-il; voilà le grand

saint Martin, le grand Napoléon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des

almanachs de l'année?

--J'en prendrai peut-être un s'ils ne sont pas trop barbouillés; car

ordinairement ils sont si mal imprimés qu'il est impossible de les

lire.»

Le marchand en présenta un à Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta.

Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de

vilaines images qu'il se disposait à lui faire voir, quand on entendit

tout le monde revenir.

«Ah! dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.»

En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après

y avoir remis les images.

«Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous

achèteront peut-être quelque chose.»

Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied

dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de

toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait

de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le

coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la

maison; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait

la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé.

Jeanne envoie chercher M. le curé.

«Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé; il s'entend à

toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s'il est possible.

--Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux,

dit le garde, ça empêchera le sang de couler.

--Non, du tout, répondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une

plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu'il n'est déjà plus si pâle; il

faut lui faire un peu d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.»

Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne

demandait.

M. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux: il

trempa une compresse dans de l'eau fraîche, où il mit trois ou quatre

gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du blessé, qui se

l'était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté

droit. On lui fit boire de l'eau sucrée, et on lui demanda comment il se

trouvait.

«Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa

faiblesse.

--Maître Tixier, dit M. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez

vous jusqu'à ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il

n'ait de la fièvre demain; je viendrai le voir dès le matin.»

Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui

permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de

quel pays il était.

«J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur.

--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien

n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans

heurter ce morceau de bois.

--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir.

--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez

mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre

marchandise?»

Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit

bien; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet.

Le colporteur ne sait plus sa prière.

Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et

lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque

certaine.

«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?»

Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire.

«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me

faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce

temps-là personne ne s'est occupé de moi.

--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion?

--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma

paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela.

--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.»

Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que

le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui

dit:

«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?

--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité.

--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que

vous vendez?»

Le colporteur rougit encore sans répondre.

«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me

conviennent, je vous les achèterai.»

Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme.

«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.

--Pourquoi donc, mon garçon?

--C'est que.... c'est que....»

Il n'en put pas dire davantage.

«Allons, donnez-moi votre clef.»

M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte

du colporteur.

Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui

donnant il se mit à ses genoux.

«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de

moi, ne me faites pas mettre en prison.

--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?

--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais,

et que l'on met en prison ceux qui en vendent.»

En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait

revenir, M. le curé lui dit:

«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un

tel commerce?

--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je

voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement

une centaine de francs.

--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant

de bons livres?

--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai

toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien.

[Illustration: Mais... il se mit à ses genoux.]

--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si

vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres.

--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux.

--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie.

Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en

faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres,

que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu

comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur

apprenaient à se mal conduire.»

Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.

Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée; il voyait

tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort,

quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si maître Tixier traitait bien

ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs,

on faisait la prière tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher

et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand

les trouvait bien heureux de n'être pas poursuivis par la peur des

gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait

que l'on ne devinât son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui

profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. M. le curé, étant

venu le voir, le trouva tout triste.

«Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il.

--Non, monsieur; mais j'ai bien pensé à tout ce que vous m'avez dit, et,

en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du

métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie

honnêtement comme eux!

--Et qui vous en empêche, mon garçon?

--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il

faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose.

--Pour combien y a-t-il de marchandises?

--Pour cinquante francs, prix d'achat.

--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas

assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quêter dans le

village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous

donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre

marchandise.

--Comme vous le voudrez, monsieur le curé; d'ailleurs, vous m'ôterez un

grand poids de dessus le coeur: je ne rêve que prison toutes les nuits.

Quand j'ai quitté mon père, il m'a bien recommandé de ne pas m'y faire

mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est

entré: aussi j'en ai une peur terrible.»

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 14 / 42 题